Encrer son identité

Le son des dermographes était omniprésent en entrant dans cet immense hall de foire. Un concert de bourdonnements synchronisés entre toutes ces personnes qui se faisaient tatouer en même temps, dans une étrange messe à la gloire de cet art. C’est So’ qui m’a proposé de passer un après-midi à l’International Lille Tattoo Convention. Ma peau est pourtant vierge de toute encre, mais j’étais curieuse d’un tel événement : la plupart de mes proches sont membres du clan des tatoués aussi je suis assez familière de cette pratique au support si particulier, même si je ne fais pas partie de ses initiés.

Tatouage

International Lille Tattoo Convention

International Lille Tattoo Convention

International Lille Tattoo Convention

Tatouage

Chaque stand présentait un artiste, la plupart du temps à l’œuvre sur une personne aux traits tendus, contrainte à l’immobilisme durant les longues minutes voire heures où elle se faisait graver la chair. Je n’ai pu m’empêcher de sentir un profond décalage entre cette communion intime entre tatoueur et tatoué, et les centaines de personnes qui les dévisageaient ouvertement. Je me sentais moi-même voyeuriste de prendre ouvertement des photos et de satisfaire ma curiosité de stand en stand comme visitant une galerie d’art de peaux humaines. 

On m’expliquait que les conventions étaient pour certains la seule opportunité de se faire encrer par les artistes dont ils rêvent sans devoir faire des milliers de kilomètres pour les rencontrer. Je comprends de ce fait l’intérêt d’un tel événement, mais ne peux m’empêcher de voire cela comme une transgression du rapport si confidentiel voire sacré que m’inspire un tel acte.

Tatouage douleur

Tatouage douleur

Tatouage douleur

Tatouage douleur

Je relisais en rentrant cet échange de commentaires sur le blog d’Aleks où elle présentait l’évolution de son point de vue sur le tatouage, passant d’un fort engagement identitaire à un détachement du lourd poids sentimental qu’il représente, pour au final se concentrer sur son intérêt esthétique. J’étais fascinée d’en voir l’application lors de ce salon, dont les tables débordaient de calques décorés qu’il suffisait de choisir pour se les encrer dans la peau. Beaucoup des motifs exposés étant des clins d’œil humoristiques ou petits dessins universels applicables au premier venu, beaucoup des personnes que je croisais en étaient recouvertes. 

Il y avait quelque chose d’irréel pour moi, à me balader dans ces allées et voir étalés des centaines de motifs disponibles. Une simple impulsion, un simple coup de tête, et j’aurais pu en un rien de temps repartir avec un souvenir indélébile. Je ne cessais de me projeter quelle image je verrais à quel endroit de mon corps, et cette facilité, cette disponibilité, m’effrayait. Je n’arrivais pas à imaginer comment on pouvait se décider d’un engagement si fort en faisant son shopping de stand en stand. J’y ai vu certaines personnes recouvertes de cellophane à différents endroits, comme animées d’une collectionnite aiguë sur les trois jours de la convention. « Un p’tit flash pour dépuceler ton bras ? » m’a lancé un des tatoueurs alors que je parcourais ses dessins – cette idée m’était totalement inconcevable.

Avant

Insecurity

Placement

Tattoo sans gluten

La plupart des personnes avec qui j’aborde le sujet sont surprises d’apprendre que je ne suis pas tatouée, et cette réaction m’affecte beaucoup. « C’est parce que tu en as le style », se justifie-t-on. J’ai le plus grand mal à écouter passivement des commentaires que je ne demande pas tels que « Ça t’irait bien », « Ça viendra un jour » ou qu’on me pose des questions comme « Ben pourquoi ? », « Alors tu t’y mets quand ? » Comme si c’était une évidence. Comme si je devais me justifier de ne pas être passée à l’acte. On m’a déjà fait part de la citation « Tattooed people don’t care if you’re not tattooed », et j’ai souvent ressenti l’inverse. Comme un jugement derrière toutes ces remarques, une attente que je ne remplirais pas, une déception qu’on aurait envers ma personne. Jusqu’à ce que je tombe sur cette vidéo de Jason Silva qui m’a profondément ébranlée, me faisant comprendre que le jugement que je ressens ne vient absolument pas des autres. Il vient de moi seule.

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I am not who I think I am. I am not who you think I am. I am who I think you think I am. Je me sens en décalage avec l’image que je crois qu’on a de moi. Le regard des autres, c’est ce délire de persécution que j’entretiens à chaque discussion sur le tatouage, dès qu’on me demande mes raisons de ne pas en porter. Que je prends aussitôt pour un reproche. Voire un échec. C’est aussi un décalage avec l’idéal que j’ai de moi-même. En réalité, si je ne suis pas encrée, c’est que je ne suis pas certaine. Du motif, du placement, de l’artiste. Mais au-delà de ces considérations, il y a cette pensée bien plus douloureuse : je ne suis pas assez sûre de qui je suis pour l’arborer sur ma peau. Tout en sachant bien que dans ce domaine, la certitude est illusoire. C’est cette profonde angoisse qui se réveille lorsque j’avoue que non, je ne suis pas tatouée. Renforçant par là dans ma tête toutes mes insécurités actuelles.

Après quelques années de stabilité, il semblerait que j’aborde une nouvelle période de remises en question existentielles. Marie me suggérait l’émergence d’un nouveau chapitre personnel dans ma vie, et je me demande si elle a raison ou s’il s’agit d’un trouble qui refait surface alors que j’avais réussi à l’étouffer par d’autres priorités ces dernières années. Je retrouve mes craintes identitaires d’adolescente, et retombe dans cette obsession insensée du « Qui suis-je sinon une copie d’autres » dont j’ai peur de ne jamais pouvoir me libérer. Quel est le lien avec le tatouage ? Le rêve que j’ai fait la nuit suivant la convention me l’a bien fait comprendre.

J’ai rêvé que je me retrouvais avec l’entière moitié droite du corps recouverte de motifs encrés que je n’identifiais pas. Chaque personne que je croisais s’arrêtait pour les commenter,  les complimenter, demander leur signification. Jusqu’à ce que je m’arrête devant un miroir sans m’y reconnaître : je me suis alors effondrée au sol, recroquevillée en boule en pleurant que « c’est pas à moi, c’est pas moi ». Sitôt après la sonnerie du réveil m’ayant extraite de ce cauchemar, j’ai passé 10 minutes dans ma salle de bains à examiner mon corps sous tous les angles.

Quelques mois auparavant, j’avais vu ce reportage de Grace Neutral sur l’art du tatouage en Corée du Sud, dont voici un épisode ci-dessous. J’ai été frappée de découvrir le message qu’y sous-entend cette pratique, symbole d’une rébellion, d’un cri anticonformiste ; d’autant plus dans un pays où les idéaux de beauté écrasent l’expression individuelle, et où le tatouage est synonyme d’interdit. Ça m’a apporté une toute nouvelle dimension sur cet art, qui n’a fait que renforcer un parallèle bien trop fort dans ma tête entre tatouage et identité.

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J’envie les personnes présentées dans ces vidéos. J’envie les personnes qui se faisaient tatouer dans les allées de ce salon, capables de se choisir un dessin sur le tas et de passer à l’acte. Qui s’approprient pleinement le tatouage comme art décoratif tout comme un acte profondément personnel. Qui savent surtout en faire le choix. Ce qui n’est pas mon cas. 

Ce n’est pas un manque d’idées. De symboles forts qui composent ma mythologie personnelle et qui me sont à jamais liés. Il existe dans ma tête des centaines de versions de ma peau ornementée. Mais cette sensation d’incertitude permanente me paralyse. Cette quête maladive du « qui ». Je n’aime pas me l’avouer, mais je rêve de pouvoir arborer mon identité en parure de peau. De savoir si fort qui je suis que je peux me l’encrer à vie dans la chair. Sans crainte de me lever un jour, de me voir dans la glace, et de me dire « ce n’est pas moi ». Marie me disait très justement « Tu sais, tu as le droit aussi de ne pas en avoir, et même d’en être fière ». Je sais bien que ce n’est pas un peu d’encre sous la peau qui répondra à toutes ces angoisses existentielles. Alors pourquoi ce sujet m’obsède-t-il tellement ?

Je me suis bien trop emprisonnée dans la symbolique que j’associe à la pratique du tatouage. Comme s’il était la récompense d’un aboutissement personnel totalement illusoire, le trophée d’une quête identitaire que je ne mènerai jamais à bien. Je me suis sentie en colère durant ce salon, entourée de personnes qui franchissaient le pas sans vivre ces tempêtes intérieures. Je suis en colère contre ceux qui m’en parlent tout naturellement et dont les encrages sont des certitudes. Je suis en colère contre moi-même en écrivant ces mots, de réaliser que ceci n’est qu’une construction de mon esprit, une projection de mes insécurités, une angoisse identitaire qui me dévore maladivement et dont je n’arrive pas à me défaire.

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Alors que j’étais en train de structurer mes idées pour rédiger cet article, il y a eu ce restau impromptu avec K la semaine dernière. Il y a eu ces discussions ouvertes autour d’une bière, appréciant l’atmosphère du lieu, l’humour caustique du serveur et le plaisir de s’accorder du temps à deux. Il y a eu ces projets d’escapade formulés au hasard des prix des vols. Tiens, le pont du 14 juillet, ça te dit ? Budapest ? Bucarest ? Milan ? Allez, Milan, c’est parti.

La discussion a dévié sur mes préoccupations du moment, sur cet article-là, et tu vois encore comme chaque événement est un prétexte à creuser en moi. Il y a eu un échange d’impressions sur le salon du tatouage, mon partage des artistes que j’aime, tiens, regarde celui-là, il serait parfait pour cette idée. Il y a eu le point de vue de K qui repasse sous les aiguilles dans les prochains jours.

Et puis il y a eu cette dernière phrase :

– Tu n’as jamais de doutes ?
– Bien sûr que j’ai des doutes […]
– Comment tu fais pour te lancer quand même ?
– C’est pour avancer.

Un électrochoc qui m’a remuée aux larmes sitôt ces mots sortis de sa bouche. Tout s’est assemblé bien trop clairement dans ma tête pour pouvoir le balayer d’un revers de main comme je l’ai toujours fait. J’ai aussitôt parcouru mon fil Instagram à la recherche de cet artiste « parfait pour cette idée » dont je parlais un peu plus tôt, et j’ai souri en voyant la géolocalisation de sa dernière image. Une trop jolie coïncidence.

Le lendemain matin, j’envoyais un e-mail vers Milan sans y croire vraiment. Le délai était beaucoup trop court pour quelqu’un d’aussi populaire, mais je me devais d’essayer, laissant au destin peser sa part légitime dans la balance. J’ai passé la matinée à actualiser ma boîte mail, ne sachant pas si c’était un yes ou un no que j’espérais le plus. Quelques heures plus tard… : « YOU ARE SO LUCKY, we have one only free slot left ! »

Dans moins de deux semaines, un soir en Italie, j’offrirai une partie de mon dos à un tatoueur qui y gravera à main levée mon appropriation de cette quête existentielle. Chaque goutte d’encre injectée à jamais sous mon épiderme sera un pas en plus. Pour pouvoir avancer.