Alone in Killarney

Quitte à devoir voyager pour le boulot, autant pouvoir en profiter. Fin juin, j’ai complété trois jours de congrès en Irlande par deux jours de vadrouille, ayant pour point d’attache la ville de Killarney. Plutôt perdue dans le fin fond de la campagne irlandaise, ce n’est de loin pas la première option que j’aurais choisie pour organiser une conférence. Néanmoins, la destination est idéale pour les touristes grâce à son immense réserve naturelle et les plus belles côtes du pays à proximité ; une excellente raison pour que j’y prolonge mon séjour.

Je n’avais que deux journées sur place et bien trop d’envies de vadrouilles ; hors de question de louer une voiture en devant conduire de l’autre côté de la route, et mes mollets n’étaient de loin pas de taille à affronter plusieurs centaines de kilomètres. En tenant à découvrir tous les lieux surlignés sur ma carte, je n’avais pas grand choix : je me suis rabattue sur un circuit touristique en bus pour ma première journée, direction la baie de Dingle. Je ne m’attendais pas à grand chose : j’imaginais déjà le guide répétant mécaniquement un discours prémâché, les familles lasses et insupportables, l’enchaînement des lieux à marquer sur sa checklist parmi tant d’autres touristes, et les arrêts photo express de deux minutes parce qu’il y a d’autres bus qui attendent. Mais bon, c’était la seule option que j’avais pour découvrir les paysages dont je rêvais et à une vingtaine d’euros la journée, j’étais prête à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et ça s’est avéré être une excellente décision !

Cette semaine en Irlande était la plus chaude que le pays ait connu depuis presque quarante ans. La température atteignait déjà les 30°C au point de rendez-vous au petit matin, et j’étais extrêmement soulagée de constater que le bus dans lequel j’allais passer la journée était climatisé. Je me suis installée aux côtés d’une petite famille américaine qui m’a aussitôt prise sous leur aile en partageant avec moi leur goûter et les multiples anecdotes de leur tour d’Europe. En échange de quoi je me suis proposée d’être leur photographe attitrée durant cette journée, n’hésitant pas à leur faire prendre la pose de façon la plus ridicule qui soit dans des coins insolites pour leur offrir, je l’espère, des photos de famille mémorables.

Le guide, quant à lui ? Bart était un guerrier aguerri des pistes touristiques, certes, mais ça se sentait qu’il adorait cela. Du matin au soir il n’a pas cessé de nous régaler d’anecdotes sur son pays, sur chaque patelin que nous traversions, sur lui-même et sa famille – sans oublier de papoter avec chacun d’entre nous pour apprendre nos propres histoires et ce qui nous a fait atterrir dans son bus. Une heure à peine ensemble et nous étions déjà tous comme une petite colo de vacances, à partager des petits gâteaux et à chanter du U2 à tue-tête tandis que nous filions à cent à l’heure sur les petites routes sinueuses en direction des côtes.

Je sèche complètement pour décrire le merveilleux des paysages qui ont défilé devant mes yeux durant cette journée, tout comme je suis incapable de mettre des mots sur ce que je ressentais en les regardant. Comme si le fait de m’y sentir infiniment petite se traduisait par un manque d’adjectifs ; je n’ai pas envie que mes tentatives de description diminue le grandiose de ces lieux.

J’aimerais juste partager deux moments culminants de cette journée. Le premier, c’est lorsque Bart s’est écrié (dans un accent irlandais à couper au couteau) : « Okay d’habitude je passe toujours par ce coin pittoresque pour une heure environ mais franchement, vu la météo ça serait dommage de rester enfermés dans le bus, non ? Est-ce que ça vous dit si on zappe cette partie du circuit et qu’à la place je vous emmène à la plage ? » Je ne sais pas s’il fait le coup à chaque tour ou si c’était une opportunité unique, mais sur le moment je m’en fichais ; tout ce dont j’avais envie c’était de tremper les pieds dans l’océan, et la petite crique dégotée par Bart a comblé ce souhait à merveille.

Mon moment préféré de la journée a eu lieu un peu plus tard, lors d’une pause technique. Alors que mes compagnons d’un jour faisaient la queue pour les toilettes d’une ferme, j’ai contourné le bus pour aller photographier les moutons qui paissaient juste à côté. Je suis tombée sur le fermier qui semblait ravi d’avoir quelqu’un avec qui papoter, m’expliquant en détails comment il gérait son troupeau et particulièrement ses agneaux qui avaient une précieuse valeur marchande.

« Do you want to hold one of’em ? » Avant même que j’ai eu le temps de comprendre ce qu’il m’arrivait, je me suis retrouvée à porter un agneau de quelques semaines qui, loin de se débattre, cherchait au contraire à se blottir dans mes bras. Bart a éclaté de rire alors qu’il m’appelait pour reprendre la route ; les enfants du bus, voyant ma situation, se sont aussitôt précipités vers moi. La pause s’est ainsi prolongée d’une demi-heure, chacun voulant porter dans ses bras les bébés animaux ; il n’a pas fallu longtemps aux adultes pour craquer et nous rejoindre à leur tour !

Le soir même, une fois de retour à Killarney, j’avais un sourire jusqu’aux oreilles, de la laine de mouton sur mon débardeur, du sable entre les doigts de pieds, et des coups de soleil sur les épaules. Je n’ai pas réfléchi à deux fois : je suis illico retournée à l’agence de voyages pour réserver un autre tour en bus pour le lendemain afin de découvrir le fameux Ring of Kerry, un circuit de 170 kilomètres réputé pour traverser les plus beaux paysages d’Irlande.

Le matin suivant, même point de rendez-vous mais devant un autre bus cette fois-ci, j’ai entendu s’exclamer dans mon dos : « Hey Switzerland, you’re back ! And you’re lucky because today, you’re with me as well ! » Bart m’a cette fois-ci installée tout à l’avant du bus, m’appelant Switzerland durant tout le trajet, et je n’aurais voulu d’aucune autre compagnie pour cette nouvelle journée de bus à contempler les paysages irlandais.

Mes journées étaient ainsi plutôt bien accompagnées ; les soirées, quant à elles, se sont déroulées en solo. J’ai déjà voyagé dans une bonne vingtaine de pays différents, mais cette fois-ci était bien particulière : c’était la première fois que je me retrouvais toute seule à l’étranger. Sans rythme, sans programme, sans famille, sans binôme, sans identité connue. J’ai fortement pensé à Marion et à ses escapades solitaires en sac à dos au fond de l’Islande ou de la Laponie ; j’avais beaucoup moins de courage et je ne vais pas le cacher, je n’étais pas très assurée en flânant en ville le premier soir. Je me sentais toute perdue, à contourner les pubs d’où braillaient des groupes éméchés face à un match de hurling, à m’accrocher à mon sac en évitant les rues trop sombres, et à regretter ma tenue très légère qui allait sûrement m’attirer des remarques indésirables.

J’ai finalement réussi à me raisonner. J’étais après tout dans une ville occidentale, entourée de touristes tout comme moi ; je devais certes rester sur mes gardes en tant que femme seule, mais j’étais loin de risquer ma vie dans une zone de guerre sinistrée à l’autre bout du monde. L’ambiance des rues irlandaises et la douceur du soir ont fini par me convaincre que je n’étais pas plus en danger que dans ma ville d’origine, et que j’avais plutôt tout intérêt à profiter de ma liberté. Je suis entrée dans un pub au hasard, et le « What can I get’cha, luv ? » si maternant de la propriétaire a effacé ce qu’il me restait de peur.

J’ai ainsi savouré un whisky à côté de Fergal, mon voisin de bar, qui s’est empressé d’entamer la conversation. Sous ses apparences de quinquagénaire local bien trop tourné vers l’alcool, il s’est mis à me parler en un français impeccable sitôt mon origine dévoilée, avant de basculer en un allemand tout aussi fluide « dès fois que tu ferais partie des autres Suisses ». J’ai passé un chouette bout de ma soirée à recueillir des fragments de sa vie, de ses études qu’il a du avorter pour de sombres raisons familiales (« mais dans mon cœur, j’ai toujours été fou amoureux des sciences ») à son petit chien qu’il a baptisé Juno en hommage à la sonde spatiale du même nom lancée pour étudier Jupiter.
https://www.youtube.com/watch?v=3jVomM7pC8o

Fergal m’a écrit au dos d’un ticket de caisse les directions que je devais suivre pour me rendre à pied vers un magnifique coucher de soleil à quelques pas du pub, « you can still catch it tonite ! ». Il m’a également laissé son numéro de téléphone, dès fois que je souhaiterais poursuivre la discussion autour d’un autre verre le lendemain dans un autre bar bien moins touristique et bien plus sélect, « mais sans aucune obligation hein ». Nous nous sommes séparés sur une accolade et je n’ai pas donné suite à son invitation, préférant écouter la petite voix de la prudence dans ma tête, regrettant toutefois devoir être ainsi méfiante. Le coucher de soleil sur les ruines qu’il m’avait indiquées en valait en tout cas le coup, et je lui en suis très reconnaissante.

Ayant donc esquivé l’invitation de Fergal le lendemain soir, il me restait quelques heures de jour après ma deuxième journée de bus pour profiter de ma dernière soirée Irlandaise. Malgré la fatigue qui commençait à s’accumuler et les nuits très courtes (ma chambre d’hôtel ayant vue sur pubs…), j’avais envie de profiter un maximum de mon séjour et il me restait encore la réserve naturelle à explorer. C’est ainsi que sitôt sortie du bus, non sans oublier de faire la bise à Bart (« So long, Switzerland ! »), j’ai couru jusqu’à une boutique de location de vélos juste avant sa fermeture. Quelques grands sourires au vendeur plus tard, j’ai pu négocier une monture que je pourrais rendre le lendemain. Il m’a soigneusement indiqué sur un petit plan le circuit que je pourrais faire sur la soirée et les arrêts intéressants entre une abbaye abandonnée, un manoir restauré et une chute d’eau gigantesque. N’ayant pas fait de vélo depuis des lustres et m’inquiétant de ma conduite, j’ai été interrompue dans ma batterie de questions par un simple « You worry too much love, just enjoy it ! » – il ne m’en a pas fallu plus pour me lancer.

La réserve naturelle de Killarney est habituellement remplie de cyclistes, joggueurs, randonneurs, touristes, promeneurs de chiens et autres populaces amatrices de coins verts. Ce samedi soir toutefois, il semble que l’ensemble des touristes et habitants de la ville se soit retrouvé dans les incontournables pubs pour la soirée, puisque les chemins que j’ai parcourus étaient entièrement déserts. J’ai fait une boucle d’une trentaine de kilomètres à vélo dans la campagne Irlandaise, surprenant des cerfs sur mon chemin, profitant de la fraîcheur de la forêt, m’arrêtant pour écouter une grive ou pour caresser un cheval au bord de la route. Mon appareil photo n’avait presque plus de batterie aussi j’ai soigneusement économisé mes clichés, mais ils n’auraient de toute façon pu capturer l’intensité de cette soirée. Alors que je descendais une côte à toute vitesse et que tout était trop fort, je me suis mise à pleurer. Complètement étourdie par la magnificence des paysages qui s’offraient à moi, hypnotisée par les couleurs dorées du ciel qui se reflétaient dans les prés, ivre de liberté. Je n’avais jamais connu une telle sensation d’euphorie, celle de me sentir si complète dans cette solitude, et si proche de l’infini. J’étais complètement bouleversée et tandis que j’admirais le coucher de soleil sur le château de Ross comme dernier arrêt de mon séjour, j’ai su que quelque chose avait profondément changé en moi.

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En commençant la rédaction de cet article, j’avais pour intention de rédiger une sorte de guide de voyage, empli d’informations sur les lieux que j’ai visités et les anecdotes historiques associées. Je voulais écrire un article utile, je voulais rapporter un compte-rendu digne des heures passées à écouter mon guide, rendant hommage aux centaines de kilomètres que j’ai parcourus durant ces deux jours. Je n’avais toutefois pris aucune note, et n’avais aucune envie de passer des heures à compléter mes souvenirs lacunaires par des recherches internet.

J’aurais aussi pu écrire sur ma démarche de prise de photos. Sur ce conflit permanent entre l’urgence de rapporter de belles images et la négligence de l’instant présent au profit de l’objectif. Sur ces longues discussions que j’ai eues avec plusieurs personnes qui ont décidé de ne plus mitrailler leurs escapades, choisissant par exemple un appareil argentique ou jetable pour bien mieux concentrer leur pratique. Sur les possibilités d’apparaître soi-même sur les clichés sans photographe attitré, et le questionnement du narcissisme que ça révèle. Mais toutes ces réflexions me sont intérieurement bien trop conflictuelles pour le moment, et je ne suis pas encore assez au clair avec moi-même sur ce sujet pour oser le développer sur ces pages.

Un autre axe d’écriture aurait été la découverte du voyage en solitaire et de la liberté qu’il procure. Le plaisir de se recoucher après le petit déjeuner pour une heure de sommeil supplémentaire sans devoir me justifier. La décision de faire demi-tour en plein milieu d’un musée ennuyeux pour me rafraîchir dans le bus sans culpabiliser. Le choix de zapper le déjeuner organisé en groupe pour prendre un sandwich et un irish coffee. La spontanéité de sortir à 1h du matin pour contrer l’insomnie en achetant une glace dans un dernier stand encore ouvert, et parcourir les rues toujours animées dans la douceur d’une nuit d’été. Mais pouvais-je vraiment prétendre écrire sur le fait de voyager en solo alors que, finalement, je n’en avais fait l’expérience que deux journées ?

Alors comme souvent lorsque j’écris ici, je me suis basée sur les images pour déposer sur mon clavier les souvenirs qu’elles m’inspiraient. Pour cristalliser quelque part hors de ma tête tous ces instants partagés. Je me suis surtout remémorée l’intensité des rencontres que j’ai faites sur ces deux jours, moi qui me considère pourtant comme une grande introvertie. Être seule avec moi-même m’a ouverte aux gens ; je ne ratais pas une occasion de conversation, et ce même jusqu’au dernier moment du voyage.

Dans le bus m’emmenant vers l’aéroport, j’ai discuté une heure avec Ray, septuagénaire qui passait une semaine par an à Killarney pour pêcher. Alors que nous trinquions à notre dernière Guiness tandis que nous attendions nos vols respectifs, je lui ai partagé mes réflexions sur la découverte du voyage en solo, tout comme l’amusement que j’avais de ces rencontres éphémères, ces échanges improbables avec des personnes qu’on ne reverra plus jamais de notre vie. Il m’a alors confié que c’est ce qui rendait ces rencontres d’autant plus importantes, et que peut-être un jour, dans dix ans qui sait, pour une raison inconnue, je repenserai à lui. Il ne m’aura pas fallu dix ans, Ray, et je repense aussi à Fergal, Evelyn, Bart et les autres : vous avez inauguré un tout nouvel espace dans mon cœur durant ces deux jours, et je vous dois un immense merci.