TL;DR

Martin Roth – An analog guy in a digital world

Il restait un peu plus d’une heure de route, et je commençais à m’ennuyer ferme sur le siège passager. La nuit m’empêchait de m’évader dans le paysage qui défilait aux vitres, les sujets de discussion avec le conducteur se sont taris au fur et à mesure du trajet, et je n’avais aucune envie d’un fond musical. Téléphone en main, petite fenêtre sur l’extérieur virtuel, j’avais déjà fait le tour des flux les plus récemment actualisés. Par ennui, je me suis plongée dans mes brouillons de mails qui recueillent tous mes « pour plus tard » à lire, écouter, regarder.

Parmi eux, j’ai déterré ce lien qu’on m’avait partagé. Un article de plusieurs milliers de mots, un sujet qui me passionnait, et tout le temps nécessaire devant moi. J’avais trouvé de quoi m’occuper pour le reste de la route.

J’ai commencé à lire le texte comme à mon habitude, en engloutissant les mots à vitesse élevée. Premier, deuxième, troisième paragraphe. Mes yeux dérapaient sur les lignes, l’angle de lecture basculait vers une diagonale de plus en plus prononcée. J’ai décalé mon regard vers la barre de scroll qui était encore bien trop haut à mon goût. J’ai défilé, de plus en plus vite. Par habitude. Laissant mon regard flotter en espérant qu’il s’accroche sur l’un ou l’autre point clef qui me suffirait. L’article me paraissait soudain aussi long que la route qu’il restait encore à parcourir. Mon esprit commençait à dérailler vers des pensées parasites, décrochant de plus en plus du texte. Jusqu’à ce que je réalise en avoir perdu le fil depuis longtemps. J’ai laissé tomber.

J’ai rouvert Twitter, Instagram, Feedly, Reddit – mon quatuor gagnant. Alternant entre l’un et l’autre sans vraiment y prêter attention. C’est en retournant sur l’écran d’accueil de mon téléphone que j’ai senti que quelque chose sonnait faux. Comme un signal d’alarme, une impression de danger imminente. J’avais sous les yeux le cadavre de mon attention fragmentée ; des icônes entre lesquelles je jonglais constamment, les actualisant frénétiquement, sans être capable de me fixer sur une d’elles plus d’une dizaine de secondes.

Cet article que j’avais choisi pour m’occuper aurait du être un moment de lecture délicieux. J’avais tout le temps du monde devant moi, une disponibilité d’esprit qui ne demandait qu’à s’amarrer à une source d’occupation, et une matière première idéale à le nourrir. Je savais que le texte m’intéresserait. Je ne rencontrais aucun obstacle à sa lecture qui était limpide. Pourtant, au lieu de m’en réjouir, j’ai pris le réflexe de le sacrifier sur l’autel de l’instantané. Par flemme, par facilité, par habitude. J’en avais la nausée.

Tu m’étonnes que je ne soie plus capable de lire un bouquin. Elles étaient bien belles, les résolutions d’il y a quelques mois ; elle n’ont pas tenu bien longtemps. J’ai replongé dans mes bonnes vieilles habitudes de petit déjeuner sur le pouce en faisant défiler un écran. Avec cette impression que je ne suis capable de tirer la valeur d’une information que si elle est prémâchée, prédigérée, et que je peux en avaler le concentré sans effort. Parfois, j’ai de la chance et on fait ce travail à ma place. Trop souvent je laisse tomber pour des complaintes Twitter et des gifs de chats sans intérêt.

Alors que les lampadaires alternaient entre lumière et obscurité à la vitre contre laquelle j’appuyais ma tête, j’avais peur de virer au dramatique grandiloquant dans lequel je sais si bien m’enterrer toute seule. Et pourtant, j’ai senti le malaise se développer au fur et à mesure où je l’approfondissais. Réalisant que le problème s’étendait bien plus loin que les mots de ce fameux article non-lu. Quand me suis-je plongée pour la dernière fois dans un livre sans évaluer au préalable son ratio apport intellectuel / nombre de pages ? Quand était la dernière fois que j’ai écouté un album de musique, allongée dans le noir avec mon casque comme j’aime tellement le faire ? Quand ai-je terminé de voir un film sans aussitôt me précipiter sur Internet pour lire ce que d’autres en ont pensé, sans même chercher à savoir quel était mon propre avis en premier lieu ?

L’accès constant à l’information me pousse à la considérer comme une évidence prioritaire. Je ne savoure plus, je consomme. Ma vie devient du feuilletage de surface et je me sens devenir si bête. Dévorant tout au long de la journée des opinions d’autres, au point où je suis de plus en plus incapable de définir la mienne. Victor annonçait arrêter les critiques cinéma entre autres car il était inquiet de bourrer les esprits des gens de sa propre opinion sans qu’ils ne prennent la peine de se faire la leur en premier lieu. Cette remarque m’a obnubilée durant des semaines.

J’ai regardé ce soir le documentaire « Hyperconnectés – Le cerveau en surcharge » qui cherche à expliquer en quoi la connexion permanente à différentes sources d’information impacte notre cerveau. Et bien que les différentes personnes interviewées ont pu confirmer beaucoup de mes craintes, j’ai trouvé que ce reportage manquait cruellement d’un angle essentiel. Il ne focalisait que sur l’hyperconnexion au travail : les interruptions de la concentration par des alertes mails, les notifications boulot à la maison, l’urgence d’être connecté à son travail en permanence. Dans ce registre j’estime plutôt bien m’en sortir, m’efforçant de séparer un maximum ma vie personnelle et professionnelle. Le documentaire ne m’a donc pas vraiment parlé à ce niveau ; par contre, il trouvait tout son sens lorsque j’en transposais les messages à ma vie privée.

Je ne compte plus les moments où, chez moi, je multitâche à cause d’un écran. Faire la cuisine ne s’envisage plus sans une vidéo divertissante en parallèle. Trop souvent le chat me réclame de l’attention par de petits coups de tête lorsque je le caresse de façon trop distraite, parce que j’ai le nez sur l’écran. Lorsque j’écoute de la musique sur mon canapé, c’est en consultant mon téléphone. Parfois, lorsque K me parle, je ne me prends même plus la peine de le regarder pour lui répondre.

Durant ce petit documentaire d’une heure, j’ai fait pause une bonne dizaine de fois. Pour basculer d’onglet, pour consulter Twitter, pour papoter sur Hangouts, pour relever mes mails, pour répondre à un texto, et j’en passe. Alors qu’un des protagonistes relevait que notre temps de pleine concentration était en chute libre d’année en année, j’en était la preuve flagrante.

Et je me demande si ce n’est pas de là que vient le mal-être sourd dans lequel je me morfonds depuis des mois, cette lassitude perpétuelle, cette impression que je n’ai aucune prise sur le temps qui passe de plus en plus vite. Mes expériences sont de plus en plus distraites, de plus en plus interrompues, alors que seule leur intensité me maintient la tête hors de l’eau. J’ai oublié comment recharger mes batteries car l’écran les vide constamment. Le mot d’ordre que je m’étais accordé en janvier pour l’année à venir était ralentir ; quelle blague.

Et si ce n’était qu’une question d’attention. Depuis si longtemps, je justifie cette hyperconsommation virtuelle par son apport intellectuel. Internet, ça a toujours été la source de mon épanouissement, l’accès à la connaissance, le partage de réflexions qui me font grandir. Aujourd’hui, je suis incapable de m’en convaincre encore aussi fort. Les plus beaux enrichissements que j’ai vécus cette semaine étaient bien ancrés dans le réel, que ce soit lors d’une conférence de philosophie qui m’a retourné l’âme ou encore en éclatant de rire à l’unisson avec des centaines d’autres dans une salle de cinéma. L’impact du millier de tweets, photos et autres instantanés que j’ai consommés sur le même laps de temps était bien faible, en comparaison. Et a dévoré bien plus d’heures cumulées. Je me suis observée, ces derniers jours, et j’ai été terrifiée de constater la dépendance, les automatismes, la mécanique de cette petite danse et le constat qu’elle m’apporte bien moins que ce que j’aimerais croire. L’idée de bruit ambiant épuisant auquel je me soumets quotidiennement me paraît de plus en plus évidente.

Alors bien sûr, les choses ne peuvent être aussi manichéennes. Cette semaine, j’ai aussi été fortement portée par des échanges virtuels, par des connexions entre proches qui sont loin, par des liens qui ne tiennent qu’au travers d’un écran. Régulièrement je trouve encore un article, un lien, une vidéo qui m’apportent énormément. Internet est toujours un pilier fondamental de ma personne, et je serais bien mal placée pour retourner ainsi ma veste contre lui. Je crois que la différence réside dans l’intention. Je ne veux plus être esclave de mes automatismes. Du scroll facile pour combler les fausses impressions de vide, du petit shoot de dopamine à chaque moment de creux. Je sais que les moments les plus heureux de ma vie sont atteints dans un état de flow, cet abandon absolu à la tâche en cours qui envahit chaque neurone de mon cerveau sans qu’il se sente éparpillé en milliers d’éclats dispersés. Et la consultation compulsive des réseaux sociaux m’empêche de plus en plus d’y accéder.

Sur la fin de ce trajet en voiture, j’ai ouvert le bloc notes de mon téléphone et y ai vomi ces mots, martelant frénétiquement mon clavier jusqu’à ce qu’on arrive à destination, souriant de l’ironie de mon support. Chaque phrase en entraînait une autre, relâchant de nombreux nœuds dans une réaction en chaîne qui ne voulait pas s’arrêter. Moi qui avais si peur de ne plus avoir de sujets sur lesquels écrire, peut-être ne fallait-il que leur laisser l’espace de s’exprimer.

À la fin de cette année, je fermerai mes comptes Twitter, Reddit, Instagram et Youtube. Seuls resteront les flux RSS, que je purgerai de toute source qui ne me donne pas de réelle raison de la suivre. Cela peut paraître une mesure extrême mais semble être la seule solution pour que j’en mesure réellement l’impact sur ma capacité d’attention, pour ne pas écrire ma vie. Hypothermia redeviendra le cœur de ma vie virtuelle, comme il aurait toujours du le rester.

‪As you finish and clear out old karmic cycles, patterns and timelines, clarity streams in. We are blocked to a lot of lessons when they are going on. Hindsight is always stronger. Go easy on yourself, you didn’t know any better, because you weren’t supposed to yet.‬

Audrey Kitching