Bons baisers de Bruges

Un weekend d’escapade à deux, pas loin, pas cher : Bruges semblait une destination tout à fait ravissante et adaptée à quelques jours de mini-vacances volées. J’ai failli m’y rendre les yeux fermés, me disant que l’enchantement de cette fameuse Venise du Nord suffirait à remplir mon séjour de paillettes et de moments des plus romantiques… Qui ont vite été écrasés par l’usine à touristes que s’avère être la ville en période estivale. Bien heureusement j’avais plusieurs atouts dans ma manche !

Eliness & K à Bruges

Jardins à Bruges

Canaux de Bruges

Quais de Bruges

La ville en elle-même

Bruges est détestablement touristique, et le weekend du 15 août était sans doute le pire de l’année pour nous y rendre. Les places principales étaient noires de monde, chaque visite se targuait d’une file d’attente infinie, la moindre façade mignonne en briques était envahie de selfie sticks et j’avais beaucoup de mal à trouver du charme aux rues dans lesquelles on se sentait moutonnés entre les innombrables chocolateries aux vitrines identiques et les bateaux mouches aux hauts-parleurs nous vrillant les oreilles.

Le béguinage si connu et assez excentré m’a laissée de marbre (prenez une cour de petit monastère, ajoutez-y du gazon et des arbres, tadaa). La basilique du Saint-Sang était plutôt jolie, mais nous y sommes tombés en pleine journée de commémoration où la relique du sang du Christ était au centre d’une immense cérémonie – nous avons vite passé notre chemin.

Finalement, le moyen d’apprécier Bruges était de s’éloigner de ces coins touristiques et de se perdre dans les rues un peu plus loin du centre, où l’on pouvait enfin respirer et se rendre compte que la ville a tout de même un sacré potentiel mignon. Peut-être que l’hiver lui sied mieux ?

Beffroi de Bruges

Dentelle de Bruges

Béguinage de Bruges

Canaux de Bruges

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Eliness Malpertuske

Cette photo annonce simultanément le début et la fin de ma courte carrière de blogueuse mode.

L’Historium

Dans les « Top 10 must see in Bruges », j’ai d’emblée soigneusement rayé le musée de la Frite et celui du Chocolat, un gros warning attrape-touriste se dressant devant mes yeux. Par contre j’ai tenu à visiter l’Historium dont m’a enchantée la promo kitschouille m’annonçant que j’allais « revivre l’expérience de Bruges médiévale comme si vous étiez », au prix fort bien entendu.

On m’a promis une aventure de tous les sens à grand renfort de vidéos interactives, d’odeurs et de reconstructions : je me serais crue dans une attraction de parc thématique réservée à des gosses, et j’ai vécu l’expérience de bon cœur en réveillant la petite Eli qui dormait en moi. Beaucoup de visiteurs critiquent le côté enfantin et carton pâte du musée, pour ma part j’ai profité de la visite en assumant complètement l’expérience kitsch de l’endroit.

Historium Bruges
Historium Bruges

Mon compagnon de voyage bien plus mature que moi a rejoint mon enthousiasme sur la toute dernière partie du musée qu’il ne faut absolument pas rater : une immersion complète dans Bruges médiévale en réalité virtuelle. Assis dans une petite cabine, on vous fait porter un Oculus Rift : ce casque vous couvre les yeux et vous projette en 3D dans un lieu comme si vous y étiez, le paysage défilant en suivant vos mouvements de tête.

J’ai passé 10 minutes à bouger le crâne dans tous les sens, extatique, me cognant régulièrement aux murs m’entourant que j’oubliais complètement et ressentant des sensations de vertige durant certaines phases en hauteur. Je n’avais jamais vécu de réalité virtuelle, et j’ai immédiatement compris toute la hype entourant cette technologie. J’ai été complètement bluffée par l’immersion qu’elle procure, et je saisis bien mieux l’addiction qu’elle pourrait provoquer. Imaginez une application telle que le parc en cours de développement dans la vidéo ci-dessous : c’est plutôt génial, non ?

Video Thumbnail

Ou plutôt effrayant, à y réfléchir un peu plus…

Reality by pyxelated

Body Worlds

Je me souviens d’avoir été marquée étant gamine par un bref reportage de journal TV traitant de l’exposition Body Worlds : ces cadavres plastifiés humains et animaux étaient interdits d’exposition à Paris en 2009 pour des raisons éthiques. Pour en savoir plus, je vous invite à regarder ce descriptif de Caitlin Doughty qui expose bien la controverse soulevée par le show à l’époque. Lorsque j’ai vu que le phénomène était présenté à Bruges, cette fascination morbide m’a rattrapée et je me devais d’y faire un tour pour voir ce dont il était question. La vidéo suivante donne une idée du sujet, je préviens tout de même les âmes sensibles qu’il s’agit de véritables écorchés et que ça peut être plutôt dérangeant à regarder.

Video Thumbnail

Cette expo fut… étrange. Je m’attendais à une décadence provocante volontairement assumée de la part de son concepteur Gunter Von Haggens, repoussant les frontières entre art et éthique, avec des mises en scène poussées telles des cavaliers à cheval ou des ensembles d’humains en pleine interaction. Au lieu de cela, il s’agissait d’une exposition très pédagogique et anatomique, centrée sur le fonctionnement du corps humain et de ses organes. En m’imaginant l’artiste, que ce soit dans ses photographies décalées ou la démarche controversée de mise en vente de ses œuvres, j’ai ressenti une grande part d’hypocrisie dans ce défaut d’intention, ayant plutôt l’impression de visiter une sorte de musée de la médecine. Ce changement de ton est-il la solution trouvée pour que l’exposition soit autorisée ?

Gunther Von Hagens par Marco Sanges

Sans compter le sujet en lui-même, à savoir des corps humains réels éclatés dont on pouvait détailler le moindre organe. Ce face-à-face a généré en moi un malaise assez dérangeant auquel je m’attendais, connaissant ma capacité d’empathie. J’ai appris énormément de choses et ai apaisé ma curiosité – bien que regrettant l’absence d’écorchés animaux, cette exposition était réellement enrichissante. Je reste toutefois perplexe sur la présentation très scientifique mettant de côté la démarche artistique (qu’on la cautionne ou non) au profit du politiquement correct.

Les bons plans gastronomiques

Bruges est un concentré d’attrape-touristes où il est extrêmement difficile de trouver des bars et restaurants de qualité sans se faire dépouiller pour le moindre morceau de pain. J’ai été bien contente d’avoir quelques adresses dans ma poche qui se sont toutes avérées d’excellents repères sur lesquels nous replier lorsque nous nous faisions chasser de toutes les terrasses auxquelles nous nous installions – malheureux ceux qui veulent uniquement boire un verre à l’heure du déjeuner…

Red Roses

Viven Porter

Eliness Viven

Le Rose Red, dont le nom a été inspiré par une série de Stephen King (on ne se refait pas) était notre premier bar et de loin mon préféré. J’y ai découvert un choix hallucinant de bières et surtout un excellent conseil du propriétaire. La Viven Porter m’a entièrement conquise ; cette bière brune au goût de café fumé était enfin une version légère des stouts que j’apprécie beaucoup mais qui me sont en général trop fortes en goût.

Trappiste à Bruges

Bierre et échecs

Guinness

Plus connu, le Trappiste est une cave voûtée bien animée où un autre serveur adorable m’a conseillé une seconde bière de la même brasserie, dégustée en jouant aux échecs sur un tonneau avec un fond de musique des années 80 des plus agréables. Enfin, le Druid’s Cellar caché sous un restaurant chinois était un véritable havre de paix sous la forme d’une grotte, où il était possible de jouer au billard en se rafraîchissant d’une bonne Guinness.

Cinéma -

Côté nourriture, je retiens surtout ‘t Zwart Huis, qui apparaissait brièvement dans In Bruges. Un peu chic, un peu cher, mais son atmosphère, sa déco tout comme mon assiette m’ont conquises. Nous avons aussi été attirés par les odeurs dépassant le seuil de Trattoria Trium dont la pizza était tout à fait à mon goût. Enfin, plutôt que de se ruiner sur des moules frites bien trop chères, nous avons préféré combler nos petits creux à renforts de gaufres et de frozen yogurts qui se trouvaient à chaque coin de rue.

Retsin’s Lucifernum

Et puis il y avait le Lucifernum. J’ai lu de nombreux témoignages sur cette ancienne maison de la franc-maçonnerie ouverte uniquement le dimanche soir : ses clients l’adoraient ou la détestaient. Attirée par le mystère que ce lieu générait, j’ai pris le risque de booker une nuit de plus sur place pour pouvoir la visiter. À raison : ce fut pour moi le point culminant du séjour.

Retsin

Comment vous décrire cet endroit ? ! Bâtiment plutôt quelconque de l’extérieur, il a fallu sonner à la porte sur les coups de 20h pour y être invité par son hôte. Retsin est le roi de ces lieux, un excentrique impeccablement habillé et un peu dur d’oreille qui écoute de la musique d’opéra à plein volume dans une petite pièce emplie d’objets de brocante. Cherchant à en savoir plus, je lui ai demandé qui il était et si c’était sa maison, ce à quoi il a répondu avec un sourire en coin « I’m only the butler here ». Concierge mystérieux donc, il nous a délestés de dix euros par tête puis invités à nous promener librement dans sa maison, à prendre des photos, à profiter de l’atmosphère avant de nous proposer en échange de notre billet d’entrée un verre dans son jardin, qui paraît-il, est un ancien cimetière.

Retsin

Retsin

Retsin

La maison de Retsin est immense et indescriptible. Chaque chambre est habitée d’une ambiance musicale différente, passant des cantiques d’église à un curieux mélange d’opérette jazz. Chaque mur est surchargé d’immenses peintures crées par son frère décédé, dont les visages se répètent d’une toile à l’autre. Chaque mètre carré est comblé de fauteuils luxueux, de seaux à champagnes, de cheminées et d’un bric à brac de collectionneur mélangeant moules à gaufres, cercueils et pianos. Je n’avais de cesse de m’extasier à évoluer d’une pièce à l’autre, et je regrettais tellement ne pas pouvoir assister aux bals masqués que je m’imaginais s’y dérouler. Cela m’a rappelé ce que je ressentais en visitant la Demeure du Chaos, un lieu hors du temps et empli d’un univers démesuré, passions d’artistes aux reflets de folie.

Eliness Retsin

Retsin

K

Nous avons passé la soirée confortablement installés dans ce fameux jardin à côté de fontaines qui refroidissaient les bouteilles de champagne, sirotant nos cocktails bien chargés au son de chants cubains des années 50, ahuris de nous trouver dans ce lieu absolument unique. La terrasse s’est emplie au fur et à mesure de la soirée, Retsin y accueillant tour à tour touristes éberlués et proches amis. Peu à peu j’ai vu s’installer à sa table les clients réguliers : cette femme âgée en fourrures, multiples liftings et chihuahua au bras, ce couple gothique british tellement classe, et ce mannequin androgyne mieux maquillé que ce que je ne serai jamais. Nous nous sommes alors éclipsés, laissant le Lucifernum de Retsin à ses habitués, nous sentant privilégiés d’avoir pu vivre un peu de son mystère.

So… Is Bruges a shithole ?

J’ai regardé In Bruges à mon retour, désireuse de prolonger encore un peu le voyage. Je ne sais si c’est parce que j’ai reconnu de nombreux lieux que j’avais traversés quelques jours plus tôt, ou si c’est parce que j’adhère particulièrement à l’humour de Martin McDonagh, toujours est-il que ce film est un des meilleurs que j’ai vus ces derniers mois tant il m’a fait rire aux éclats. J’ai failli vivre mon weekend comme un Colin Farrell dépité : j’aurais été horriblement déçue de Bruges si j’en avais suivi un simple guide, et je réalise que ma vision des voyages et du tourisme a drastiquement évolué au fil de mes expériences.

Je prépare toujours beaucoup mes visites, mais en y laissant d’énormes phases de temps libre où je peux simplement profiter de boire un verre, faire une sieste ou flâner dans les rues. Je cherche surtout à sortir un peu plus des sentiers battus afin de visiter ces lieux précieux qui m’interpellent et me correspondent, car au final, c’est aussi un peu de moi que j’y trouve.

Bruges Markt Platz 2

Soup of the day

Eliness Druid