Sous presse

Le souvenir auquel je tiens le plus de mon récent voyage en Louisiane est une presse à végétaux que j’ai trouvée dans la boutique de curiosités Dark Matter. Sur une table au milieu des fœtus en bocaux, squelettes chimériques et bouquins d’anatomie, j’ai été attirée par ces accolades de bois vissé à la ciselure fine dont le mot d’appel, preserve (préserver), m’a parlé.

Durant quelques minutes j’ai mené la danse du je prends, je prends pas : je reposais l’objet (« nah, je m’en servirai pas, ça prendra la poussière »), je faisais un nouveau tour, et mon regard s’y accrochait systématiquement lorsque je repassais devant en ralentissant. J’ai fini par le tendre à la caissière qui m’a avoué : « It’s the last one – I saw you hesitating, I’m glad you caved in! » (« C’est le dernier – j’ai vu que vous hésitiez, je suis contente que vous ayez cédé ! ») J’ai aimé l’emploi du verbe to cave incéder qui signifie aussi s’effondrer, s’abandonner.

Ma presse est une production en petite série de l’artiste locale Jeannette St Amour, et elle orne désormais ma bibliothèque. Il est rare toutefois que ses pages soient vides : depuis que je la possède, je descends régulièrement dans le pré en bas de chez moi pour cueillir des végétaux à y dessécher. Héritage maternel, les fleurs des champs composent mes bouquets préférés et je suis ravie d’avoir trouvé une façon de mieux les conserver.

L’herbier n’a aucune direction ni logique ; après avoir passé quelques semaines entre deux planches, ma récolte rejoint les autres dans une enveloppe en papier qui s’épaissit de cycle en cycle sans aucune utilité. Je ne cherche pas de fleurs particulièrement belles ni de diversité, en sont pour preuve les dizaines de boutons d’or déchirés que je conserve. C’est simplement le plaisir, un peu gollumesque peut-être, de manipuler un bel objet et de l’utiliser comme invitation à ralentir. Chaque parenthèse en bas de chez moi, à délicatement manipuler des feuilles d’arbre et de papier une paire de ciseaux à la main, me vide la tête et me fait beaucoup de bien.

J’ai besoin de ces moments qui me rattachent au présent dans mon quotidien, et j’utilise les objets d’artisanat à cet effet. Mon café a une autre saveur lorsque je le bois dans une petite tasse en céramique que j’ai vue émerger devant mes yeux d’un bloc d’argile, et mes bijoux-talismans argentés renforcent d’autant plus mon armure qu’ils ont été modelés sur mesure à mes doigts. L’objet fait à la main impose une forme de respect par son histoire, un respect qui ritualise chacune de ses utilisations.

K et moi sommes allés à une fête médiévale il y a quelques semaines et nous avons été déçus de ne pas voir davantage d’échoppes d’artisans ; de nombreux stands vendaient des articles produits usinés à la chaîne à l’autre bout du monde, et cela se voyait. Nos discussions préférées étaient avec le forgeron ou la bijoutière aux étals bien moins remplis, mais beaucoup plus riches à mes yeux.

Aujourd’hui je voulais simplement partager ce plaisir tout simple de manipuler un bel objet qui a une histoire. On diabolise beaucoup la consommation et l’accumulation de choses inutiles, mais j’aimerais au contraire promouvoir l’abandon (to cave in…) au désir de posséder un objet qui nous parle et qui nous fait du bien. Autorisez-vous à craquer pour ce petit bol ou bracelet la prochaine fois que vous ralentirez devant l’étal d’un marché ou le stand d’un artisan, et prenez-vous le temps de discuter avec ce dernier. Non seulement vous soutiendrez son travail, mais vous enrichirez sans aucun doute votre quotidien de réconfort dont vous ne saviez pas que vous aviez besoin.

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10 commentaires

  1. Une question me vient en voyant tes photos : est-ce que les végétaux restent longtemps aussi vifs ? Les rares fois où j’ai essayé d’en faire sécher, ils ont fini par -très- vite perdre leur couleur et sont devenus assez fades (peut-être que la méthode laissait à désirer cela dit).

    Sinon, la dernière fois que j’ai été victime du « je prends, je prends pas », c’était pour une illustration. Ça a duré trois mois (le luxe / malheur d’avoir accès au site internet de l’illustratrice). J’ai fini par craquer. Et bien je te rejoins fortement sur le « réconfort dont vous ne saviez pas que vous aviez besoin » !

    PS : après les lumières des bolas, ce sont les couleurs des fleurs pour lesquelles j’ai des sentiments. Tes photos sont si chouettes !

    1. Ouii Charlotte dans les commentaires, trop bien :) Et ta question est carrément pertinente ! Les fleurs les plus anciennes ont environ trois mois et sont incroyablement vives de couleurs, les boutons d’or en particulier, ça me surprend beaucoup. J’aimerais essayer des pensées et roses quand j’en croiserai, je te ferai part des résultats !

      Dans la technique, la seule différence que je verrais avec l’utilisation d’un bouquin par exemple est que j’augmente la pression de quelques tours de vis tous les quelques jours, peut-être que ça a un impact sur la conservation en brusquant moins les tissus ?

      J’avoue qu’il y a quelques œuvres d’art pour lesquelles j’ai longuement hésité avant de les acquérir – ça fait partie de leur histoire aussi ;) Après il y en a l’une ou l’autre qui, les possédant, ne me font pas autant plaisir – je réalise alors que je les ai achetées bien plus sous influence d’inspirations que par vrai choix personnel. Ça m’a appris peu à peu à faire ce discernement – d’autant plus quand la somme investie est conséquente.

      As-tu emmené ton illustration en terres Nordiques pour en orner ton nouveau foyer ? :)

      PS : Honorée de continuer à nourrir tes inspirations lumineuses et colorimétriques !

      1. La légende raconte que j’ai mis si longtemps à trouver les mots et appuyer sur envoyer que j’en ai oublié mon plat dans le four haha

        Je n’ai aucune connaissance sur le sujet alors je suis tout ouïe, tes retours sont les bienvenus ! En tout cas ça donne envie d’essayer :)

        Concernant l’illustration, elle est bien là ! C’est d’ailleurs la seule accrochée sur le mur pour l’instant. De quoi laisser place aux prochaines inspirations !

  2. – Quand j’étais petite, ma nounou m’a un jour fait ramasser des feuilles mortes de belles couleurs, les sécher et les mettre sous verre pour faire un tableau pour la fête des pères.
    – J’avais une mini-presse exactement comme la tienne quand j’étais petite
    – Ma mamie séchait souvent des fleurs entre des journaux avec des livres par-dessus

    1. C’est une belle idée que d’en faire un joli cadre à renouveler, comme celui que je t’avais offert :)

      Et ton commentaire vient de me rappeler que j’avais aussi une telle presse en plastique orange fluo quand j’étais gamine, j’avais complètement oublié !! Ca serait chouette que je la retrouve même si je doute qu’elle ait survécu aux années et déménagements – je vais enquêter.

      Aimerais-tu redécouvrir cette activité avec des fleurs de ton jardin ou des prés environnements ? Je me dis que ça te plairait peut-être ?

      1. Ça pourrait me plaire de créer un carnet avec une fleur différente par page, en effet.
        Mais pour le moment je ne trouve plus le plaisir de les cueillir (faire mourir un être vivant en le prenant pour ne pas le manger), même si ça n’a pas de sens (aucun impact sur la nature, c’est juste purement psychologique), et que je ne vois aucun problème à ce que les gens le fassent.

        1. Je comprends tout à fait, je n’avais pas une seconde pensé à ce point de vue – tu me ferais presque culpabiliser maintenant :D

          1. Tu peux tourner ça en te disant que le plaisir est un besoin fondamental comme celui de manger.

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