En quête de clarté

Lors d’une formation de « développement personnel » (sic) au boulot, j’ai compris que la valeur directrice de mon travail est la clarté. J’ai besoin de savoir dans quoi je mets les pieds pour être efficace et épanouie dans mon métier. Pour chaque activité je tiens à comprendre qui a la responsabilité de quoi pour quand de quelle façon. Points bonus si j’arrive à saisir les motivations, enjeux et rapports interpersonnels des personnes directement impliquées. Moins il y a de flou, moins je panique ! Mes collègues s’agacent parfois de mon insistance à clarifier certaines situations qui ne peuvent pas toujours l’être, il n’empêche : c’est sur cette clairvoyance que j’ai construit ma réputation d’analyste fiable et de médiatrice aux conseils avisés.

La clarté est une valeur clef de mon bien être. Mes crises d’angoisse se déclenchent souvent dans des situations que je ne comprends pas assez bien pour m’y sentir en sécurité émotionnelle. Mes Voix intérieures adorent interpréter le flou de la manière la plus cruelle possible, tirant des conclusions toutes aussi infondées qu’elles sont avilissantes. Plus je reçois d’informations extérieures qui démentent mes assomptions toxiques, moins je me laisse entraîner dans des spirales négatives. Il y a certains jugements en lesquels j’ai bien plus confiance venant de mes pairs que de moi-même.

Agnes Obel - Island Of Doom (Official Video)

Pour éviter d’être esclave de la supposition fallacieuse, je dois me pousser à chercher de la clarté. Il m’est très difficile mais indispensable de poser à l’autre des questions telles que : « est-ce que j’ai raison de penser ainsi, ou est-ce que j’interprète mal les choses ? » Donner à l’autre la possibilité d’exprimer une opinion et position plutôt que de systématiquement la projeter. Corriger mes biais cognitifs en me prouvant par A+B que mes automatismes de pensée ne reflètent pas la réalité. C’est un long et fastidieux réapprentissage.

Oser donner de la clarté en retour, aussi, même si cela me terrifie. « Lorsque tu fais / dis ceci ou cela, c’est important pour moi et ça me fait du bien ». Ma fawn response instinctive est abasourdie de constater à quel point cela fonctionne d’exprimer clairement mes besoins ; la peur d’être un fardeau est une des croyances qui m’est la plus difficile à déconstruire.

Sysiphus, par Pedro Gomez

Parce que je ne veux pas dépendre totalement de l’autre dans ce recalibrage, j’enrichis ma boîte à outils de multiples stratagèmes dont je peux me servir en toute indépendance : la cannette de soda dans le frigo avec un post-it dessus en cas d’urgence, les rappels sur mon téléphone, la douche froide quotidienne dont j’ai appris à adorer l’absurdité, la présence d’esprit de changer d’environnement et de me raccrocher aux talismans lorsque j’ai besoin de me réguler. Il me parait superflu de développer chacune de ces méthodes ici tant elles me semblent névrotiques et bien trop adaptées sur mesure à mes failles intérieures. L’essentiel est qu’elles m’aident à avancer.

Et puis il y a la pudeur aussi, énormément de pudeur. Malgré tant d’années d’exposition en ligne, il m’est dérangeant d’évoquer ces travaux de refondations dans l’espace extime, tout autant qu’ils ont une place centrale dans ma vie ces derniers mois. Certaines zones intérieures en cours d’exploration sont soigneusement verrouillées et leur cartographie n’a pas sa place ici. C’est peut-être pour cela que j’ai tant de mal à écrire pour autrui ces temps-ci. Je tiens juste à consigner que derrière ces portes je trouve beaucoup, beaucoup de lumière.

After Dark

Pour rendre cet article moins cryptonombriliste, je souhaite partager plus en détails un outil qui m’est très utile et qui peut être appliqué à des contextes bien plus variés que mes propres nœuds intérieurs à démêler. Il s’agit de l’algorithme de résolution de problèmes publié par Seraphim dans le forum du blog de Mark Forster. Ce dernier site est une mine d’or pour tout aficionado de méthodes de productivité et structures permettant de charpenter son temps quotidien – des exercices dont je suis particulièrement friande en remparts à l’anxiété.

Seraphim propose dans ses posts un processus de réflexion qui permet de trouver des pistes de solutions à un problème quel qu’il soit. Je l’ai utilisé avec succès pour répondre à des questionnements tout aussi variés que « Comment réussir à collaborer avec mon collègue X alors qu’on n’arrive pas à s’entendre ? », « Comment ne pas culpabiliser lorsque mon anxiété prend le dessus ? », « Comment me pousser à faire du yoga plus souvent ? » et d’autres encore d’un registre bien plus personnel.

Lorsque j’ai expliqué à K le fonctionnement de cette méthode, il m’a avoué avoir trouvé ça très compliqué pour aboutir à des solutions qui lui paraissent de l’ordre du bon sens. Il faut dire que nos fonctionnements intérieurs sont très différents ; personnellement j’ai besoin de sortir les choses de ma tête et de les dérouler sur le papier pour me pousser à l’action. Ce processus n’est ainsi pas pour tout le monde, mais il m’a été tellement utile dernièrement que je tiens à le partager ici au cas où ça parlerait à l’un ou l’autre lecteur aux mécaniques intérieures compatibles. Le texte ci-dessous est une traduction et reformulation libre mêlant instructions et un exemple simple que j’ai inventé pour illustrer chaque étape.

Voici un processus à suivre pour trouver une solution à n’importe quel problème. La méthode paraît plus compliquée qu’elle l’est en réalité : l’entièreté de la démarche prend typiquement 10 à 15 minutes et aide à apporter de la clarté sur toute situation. Cette clarté permet généralement de trouver des solutions concrètes qui apparaissent souvent spontanément à l’issue de la démarche. Cela fonctionne sur des problèmes de tout ordre et niveau de complexité.

  1. Prenez une feuille de papier lignée et un stylo.
  2. Pensez à une situation qui vous pose problème, et résumez-la en une phrase sur la première ligne de la page. Marquez-la d’un symbole +.
    + Je suis d’une humeur abjecte le matin au réveil
  3. En commençant par la ligne qui suit celle portant le +, écrivez toutes les choses qui vous dérangent autour de ce problème. Parfois il est difficile de distinguer les causes des conséquences, aussi n’essayez pas de faire la distinction entre les deux. Écrivez simplement en mode automatique, une pensée par ligne, autant que vous pouvez imaginer. Ne cherchez pas à raffiner ou corriger vos phrases, l’important ici est de lister le plus possible d’idées dans un état de flow automatique (en général je remplis 1/2 page). Il est important d’éviter de réfléchir à des solutions pour le moment ; le but est de lister tous les facteurs entourant le problème afin d’être le plus exhaustif possible. Les étapes suivantes permettront de faire le tri et de trouver des solutions appropriées.
    + Je suis d’une humeur abjecte le matin au réveil
    Réveil désagréable
    Manque d’énergie
    Pas assez de sommeil
    Trop de choses à faire
    Sommeil interrompu
    Rien ne me réjouit le matin
  4. Une fois que vous avez l’impression d’avoir listé tout ce qui vous dérange autour de ce problème et que vous n’avez plus d’idée, marquez le premier élément de la liste avec un point • qui représente votre point de départ.
    + Je suis d’une humeur abjecte le matin au réveil
    • Réveil désagréable
    Manque d’énergie
    Pas assez de sommeil
    Trop de choses à faire
    Sommeil interrompu
    Rien ne me réjouit le matin
  5. Lisez les éléments suivants en vous posant pour chacun d’eux la question suivante : « Est-ce que cet élément contribue de façon plus importante à mon problème que le point marqué • précédent ? » Si oui, marquez cet élément d’un point • qui représente votre nouveau point de départ. En général, la réponse vient de façon intuitive : on « sait » instinctivement si quelque chose pèse plus lourd dans la balance. Répétez ce processus jusqu’à la fin de la liste.
    + Je suis d’une humeur abjecte le matin au réveil
    • Réveil désagréable
    • Manque d’énergie
    • Pas assez de sommeil
    Trop de choses à faire
    • Sommeil interrompu
    Rien ne me réjouit le matin
  6. En toute logique, le dernier élément marqué par un point • est celui qui a le plus de poids dans votre problème. Marquez-le d’un +, et recommencez à partir de l’étape 3 en utilisant cet élément comme nouveau problème de départ.
    + Sommeil interrompu
    • Je me réveille 2 ou 3 fois par nuit
    • C’est le bruit qui me réveille
    Les chats font du grabuge
    K a un rythme de sommeil bien différent du mien
  7. Après deux ou trois itérations de ce processus, vous vous rendrez compte que le problème et les facteurs y contribuant deviennent de plus en plus clairs, et une solution ou une direction de solution devrait apparaître de façon de plus en plus évidente dans votre tête. Lorsque cela arrive, ne vous arrêtez pas tout de suite : faites une dernière itération du cycle (en partant de l’étape 3). Cette dernière itération vous permettra de confirmer que oui, vous avez atteint un point où vous pouvez formuler une solution – en quel cas les actions à suivre devraient être limpides. Sinon, c’est qu’il vous faut approfondir par un nouveau cycle.
    Je commence à réaliser que mon sommeil est interrompu car les êtres vivants de mon foyer n’ont pas le même rythme que moi. Ma solution idéale serait qu’ils fassent moins de bruit et me laissent dormir en paix. Refaisons un cycle :

    + C’est le bruit qui me réveille
    • Les chats font du grabuge
    • K a un rythme de sommeil bien différent du mien
    Les boules quies ne suffisent pas

    Puisque j’ai déjà optimisé mon choix de marque de boules quies, la solution est bel et bien de mieux gérer le bruit émis par les autres. En guise d’actions, je peux par exemple jouer davantage avec les chats avant de me coucher, et demander à K de faire davantage attention lorsqu’il ne dort pas car j’ai le sommeil léger.
  8. Si vous avez atteint le point où une solution s’impose, que vous avez refait un cycle et que votre solution semble toujours adéquate, alors tirez une grande ligne horizontale sur votre page et écrivez votre solution. Re-parcourez toute votre liste dans le sens inverse, et écrivez pour chaque • en quoi la solution trouvée va répondre à ce problème. Faites ceci jusqu’à arriver à votre problème originel.
    Solution : Gérer le bruit émis par les autres (jouer avec les chats, communiquer avec K)
    • K a un rythme de sommeil bien différent du mien : s’il fait attention au bruit qu’il fait, ça ne devrait pas causer problème
    • Les chats font du grabuge : si je joue avec eux avant d’aller me coucher, ils feront moins la bagarre
    • C’est le bruit qui me réveille : ça ne devrait plus être le cas s’il y a moins de bruit
    • Je me réveille 2 ou 3 fois par nuit : ça ne devrait plus être le cas s’il y a moins de bruit
    • Sommeil interrompu : ça ne devrait plus être le cas s’il y a moins de bruit
    • Pas assez de sommeil : moins d’interruptions me donnera + de sommeil
    • Manque d’énergie : + de sommeil entraîne + d’énergie
    • Réveil désagréable : + d’énergie me causera moins de mal à me lever
    + Je suis d’une humeur abjecte au réveil : avoir plus d’énergie devrait améliorer mon humeur.
  9. À ce stade, vous devrez avoir suffisamment de clarté et d’actions concrètes pour évaluer si votre solution est une bonne première étape pour répondre à votre problème. Si vous sentez que quelque chose manque cependant, que vous avez besoin de compléter votre solution par un autre angle d’approche, prenez une nouvelle feuille et recommencez à l’étape 1 en marquant comme premier problème « + Qu’est-ce qui manque à ma solution précédente ? » puis recommencez le processus. Répétez autant de fois que nécessaire jusqu’à avoir une solution que vous jugez suffisante / complète.
    + Qu’est-ce qui manque à ma solution précédente ?
    Rien ne me réjouit le matin
    Trop de choses à faire

    Mieux dormir ne semble pas résoudre ces deux points que j’avais évoqué au tout début. En recommençant tout le processus, je peux en venir à la conclusion de mieux préparer mes affaires la veille au soir pour n’avoir aucune décision à prendre le matin et de me créer un moment de lecture durant le petit déjeuner rien que pour moi afin que je me réjouisse davantage de me lever.

Cette démarche parait certes bien compliquée pour arriver à des solutions aussi évidentes – l’exemple choisi était volontairement simpliste pour comprendre la pratique. C’est lorsque le problème formulé au départ est plus complexe que la technique devient magique : elle permet d’explorer de façon organique des facettes du problème qui ne sont pas toujours aussi flagrantes. Et si les premières solutions / actions trouvées ne fonctionnent pas, on peut tout à fait recommencer le processus en considérant cet échec dans la boucle !

Outre résoudre certaines prises de tête quotidiennes avec une facilité déconcertante, cette mécanique m’apporte la clarté suffisante pour éclater les bulles d’anxiété dans lesquelles j’ai tendance à m’enfermer trop facilement. À cet effet, la solution vers laquelle l’algorithme me dirige le plus souvent est de m’appuyer sur les faits pour remettre en question mes Voix intérieures. Une des actions les plus efficaces que j’ai mise en place est de reprendre l’habitude de collectionner les moments précieux du quotidien comme autant d’ancres qui me rattachent à la réalité. Pour conclure cet article de blog avec légèreté et pour rassurer l’éventuel lecteur sur mes névroses, voici une sélection de quelques morceaux de ma réalité qui me permettent d’affirmer que, finalement, ces derniers mois, je vais plutôt bien.

En écho à mon 365 avorté : j’ai trouvé un nouveau « why » :)

9 commentaires

  1. Il me plaît bien cet algorithme, on dirait un genre d’auto-divination, je pense que je vais le tester, dès cet après-midi, d’ailleurs ! Merci pour le partage !

    Qu’as-tu pensé de Notre part de nuit ? :)
    Et beeeark, du maïs chaud :D

    (et voilà comment je vais, comme souvent, avoir l’air débile à côté de tes autres commentateurs :D)

    1. Ouiiiiii ! En détaillant cette approche je redoutais que ça ne parle à personne, j’espère que tu en tireras quelque chose ! Fais-moi part de tes impressions, je suis très curieuse :)

      J’ai mis beaucoup de temps à savoir ce que je pensais de Notre part de nuit (au grand amusement de K qui me demandais régulièrement ce que j’en pensais, et moi inlassablement de lui répondre « J’en sais toujours rien ! » au fur et à mesure de mon avancée dans ce gros pavé). Au final j’ai décidé que j’avais beaucoup aimé être immergée dans cette ambiance lancinante gothico-lovecrafto-stephenkingienne qui s’organisait autour d’un gigantesque trou noir. Ça m’a beaucoup plu.

      Je ne recommande pas le maïs dans les ramen, mais par contre grillé sur son épi au barbecue avec une sauce au beurre et citron vert, miam !

      Et tu as une immense longueur d’avance sur la plupart des lecteurs qui ne commentent pas du tout ; moi j’aime lire tes réactions et ce que ça t’inspire, alors continue peu importe le registre de ta réponse, ça me fera toujours plaisir :)

    2. T’inquiète, moi le seul truc que je lui ai commenté en privé c’est : « la photo de la corde, j’ai cru que c’était une corne géante de licorne »

  2. J’ai aussi besoin que les choses soient expliquer pour comprendre le tout dans sa globalité, je n’aime pas trop quand certains éléments m’échappent… je n’aime pas « deviner ». Et poser la question de savoir si l’interprétation qu’on fait des choses est bonne permet de se remettre en question et de s’améliorer. Merci pour la traduction de la méthode, mon (très mauvais) niveau en anglais ne m’aurait pas permis de bien le comprendre ! je vais y jeter un coup d’œil

    1. Je lâche bien volontiers prise sur ce besoin de compréhension dans des situations où je me sens en confiance – un de mes objectifs est ainsi d’augmenter cette dernière dans mon quotidien (et dans ma tête, surtout, en fait..)

      De rien pour la traduction, je suis contente d’en avoir fait l’effort si ça peut t’être utile ! Tout comme je l’écrivais à Kalys plus haut, n’hésite pas à me partager un retour si tu essayes cette approche :)

  3. Cette petite sélection d’instants du quotidien en images me rappelle à quel point ta présence sur instagram me manque ! (et à quel point l’instagram de 2014-15-16 et son partage sans prise de tête me manque…)

    1. Oh c’est gentil :) Peut-être que je continuerai à partager ces grilles de temps en temps par ici, sans les contraintes Instagrammiennes associées !

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