(Re)Calibrer

Les vilains symptômes du COVID sont restés en 2021, bon débarras et croisons les doigts pour la suite. J’ai démarré 2022 avec l’humeur d’une valkyrie souriante gonflée à bloc, requinquée par les nombreuses siestes nécessaires à ma guérison tout comme par l’effet renaissance du Nouvel An. La célébration du réveillon a ravivé mes flammes intérieures et je me suis délectée des promesses que seul un premier de l’an peut tenir. Des espoirs bien artificiels, certes, mais qui remplissent tout de même ma jauge d’optimisme et d’assurance à chaque renouveau calendaire. Le début d’année me donne toujours l’impression de pouvoir soulever des montagnes et que mon humeur est intachable – jusqu’aux inévitables premiers craquèlements d’âme qui me rappellent à l’ordre.

Quelques jours m’ont suffi à comprendre que l’anxiété m’a bien suivie en 2022, et même si je l’appréhende de mieux en mieux elle arrive encore trop facilement à me surprendre. Je me fais trop souvent avoir, les signaux d’alarme avant-coureurs n’étant pas toujours assez clairs pour que je puisse les désamorcer à temps. Une fois les premiers niveaux de défense franchis par des pensées mal intentionnées, je me retrouve complètement à leur merci. Elles me font alors plonger dans un univers parallèle où le bon sens n’a pas sa place : je m’enferme dans ma tête au beau milieu de boucles obsessionnelles qui m’éloignent de toute notion de réalité, et je ne peux rien faire sinon attendre prostrée que la tempête passe.

Cherchant comment mieux expliquer cet état, j’ai pensé aux sirènes de Silent Hill – pardon the drama – annonciatrices d’un glissement de réalité, d’une bascule dans un autre monde où tout s’effrite et où le réel ne fait plus aucun sens. C’est le même schéma à chaque fois : les premiers signaux d’alarme, les interrogations, les murs intérieurs qui se désagrègent, la perte de points de repère. Je reconnais bien cette mécanique a posteriori mais je suis encore incapable de l’arrêter à temps. Puisque faire taire les sirènes est impossible, je m’inspire d’Ulysse en m’attachant au mat du bateau pour essayer de ne pas me laisser emporter. C’est difficile, mais à force de pratique j’espère apprendre à faire des nœuds marins de plus en plus résistants dans mon quotidien.

(Re)Calibrer

Extrait de Silent Hill (2006)

J’ai découvert à mon travail une petite salle « de prière et de méditation » parfaitement aménagée – fauteuils, couvertures, lumières douces, tatamis et coussins – sans que je voie jamais qui que ce soit y entrer. Depuis quelques semaines je m’y éclipse dix minutes par jour pour y suivre la voix de Sam Harris dans le cours d’initiation à la méditation de son app Waking Up. Ce n’est pas la première fois que je m’essaie à une pratique méditative sur la durée sans grande consistance hélas, mais le fait que j’y reviens systématiquement me prouve que j’ai quelque chose à y creuser. Il s’agit sûrement d’expérimenter jusqu’à trouver le format qui me convient et qui s’inscrit facilement dans mon quotidien. L’approche actuelle me semble un bon pas en avant puisque j’y trouve une coupure bienvenue dans le tourbillon de ma journée de travail, une voix qui m’apaise et un mélange d’idées spirituelles et philosophiques plutôt intéressantes à considérer au fil des leçons.

Une règle que j’ai souvent entendue durant des sessions de méditation guidée est qu’il est nécessaire de se recentrer sur sa respiration à chaque fois qu’on se surprend à fuir dans nos pensées. J’en déduisais que l’objectif principal de la méditation était d’arrêter de penser pour se confondre avec le souffle, et je croyais échouer dans ma pratique avec frustration à chaque fois que je me détournais de ma respiration pour penser à ma liste de courses ou à un mail que je devais écrire.

Pondering the orb, meditation style.

Ce n’est que récemment que j’ai compris que la méditation se trouve exactement dans ce va-et-vient entre pensées et respiration (ou tout autre ancrage). Il est impossible de s’empêcher de penser, tout comme il est impossible d’ignorer les sirènes : c’est l’acte de recalibrer ses pensées en retournant à la respiration qui est l’essence même de la pratique méditative.

Calibre, n. m. \kalibʀ\ :
De l’arabe : قَالَبٌ (qâlabũ) (« moule »)
– Diamètre intérieur des armes à feu, des pièces d’artillerie
– Modèle d’une pièce de verre en papier bulle obtenu lors du calibrage du tracé d’un vitrail
– Dimension morale, intellectuelle, grandeur, valeur généralement reconnues ou reconnaissables d’une personne

Calibrer, v. tr. \ka.li.bʁe\ :
– Mesurer le calibre, les dimensions d’un objet
– Donner le calibre, les dimensions voulues à un objet
– Ajuster les couleurs d’un écran pour qu’elles correspondent aux couleurs de la réalité

Verbe de l’année 2022.

En 2022, j’aimerais apprendre à mieux calibrer mes pensées. Non pour les faire entrer dans un moule étroit et figé, mais pour les rediriger vers davantage d’objectivité et de sanité. Être capable de m’arrêter à temps plutôt que de me laisser entraîner. Renforcer les rails qui m’aident à tenir le cap plutôt que de dérailler en pilote automatique. En méditation il y a toujours le souffle auquel se raccrocher. Dans mon quotidien, j’ai toujours mes structures sur lesquelles m’appuyer.

Mon smartphone m’est un outil précieux à cet effet, un rappel toujours à portée de main. Quitte à ce qu’il soit le doudou de nos générations, autant l’assumer pleinement. J’ai ainsi aménagé les différents panneaux d’accueil de mon téléphone comme autant d’amarres auxquelles je peux me raccrocher. Une page contient mon calendrier, une autre est constellée de mots d’amour, la dernière ci-dessous présente une mosaïque d’activités à cocher.

Page d’habitudes sur mon smartphone : leurs libellés sont floutés car leur sens est privé, toutefois les icônes associées peuvent donner une idée de leur teneur. Les cases colorées sont celles que j’ai complétées dans la journée.

Voyez ça comme une liste d’habitudes à la bullet journal en version numérique. J’utilise l’excellente app Loop (sur Android) que je recommande chaudement : open source, bourrée de fonctionnalités utiles et régulièrement mise à jour. Elle permet de générer de nombreux graphiques de suivi d’habitudes que je ne consulte jamais car mon objectif n’est pas la consistance. Je me sers surtout du widget « case à cocher » qui parsème l’écran ci-dessus de multiples activités qui peuvent soutenir mes journées.

J’ai constaté être particulièrement fragile lorsque je bascule mon quotidien en pilotage automatique, laissant la porte ouverte à une déferlante de jugements intérieurs qui me font tomber à genoux. Lorsque j’oublie trop longtemps de prendre soin de moi, je laisse à l’anxiété une prise bien trop facile sur mon échine : j’oublie qui je suis et ce que je dois faire pour aller mieux, négligeant hygiène, sommeil, alimentation, éthique et respect de moi-même tout comme d’autrui, ce qui donne à mon esprit de multiples munitions d’autoflagellation qui nourrissent ces états anxieux que je cherche tant à éviter.

Lorsque je déverrouille mon téléphone et que je tombe sur cette page, je me rappelle que pour aller mieux je peux boire un verre d’eau, soigner ma peau, prendre l’air dix minutes sur le balcon ou encore m’adonner à une session de méditation. L’incitation à cocher une case qui devient colorée me suffit à me motiver de me brosser les dents et me démêler les cheveux avant d’aller me coucher. Ce sont autant de petits encouragements à m’aimer davantage.

L’idée n’est pas de m’imposer une liste de tâches quotidiennes à compléter à tout prix en mode Cendrillon ; j’ai bien progressé dans l’acceptation de la distance qui me sépare de l’Elidéale que je ne serai jamais. En mettant cette page en place, j’ai décidé de ne jamais me flageller lorsque je ne coche pas beaucoup de cases – chaque jour est une remise à zéro après tout. Je vois plutôt cette liste comme une ligne directrice à laquelle me raccrocher, un sanctuaire empli de rappels de mes valeurs, de mes routines, de ce qui me fait me sentir digne. Et ça m’aide énormément à me raccrocher à l’essentiel.

2022 : En pleine nuit de janvier, floue et bruitée, mais toujours debout.

J’avais déjà écrit en 2019 au sujet des structures dans lesquelles je me blottis pour ne pas m’effondrer – du calendrier on est passé à la case à cocher, mais le fond est le même. Plus j’avance, plus j’huile mes rouages et je raffine mes intentions pour qu’elles s’alignent au mieux avec mon fonctionnement intérieur. Certains pourraient y voir une rigueur maladive et un besoin de contrôle obsessionnel – je ne peux nier qu’il y a une part de vérité dans ce constat, mais j’ai l’impression de le modeler suffisamment pour apprendre à ne plus m’y enfermer. On ne change pas sa nature, mais on peut apprendre à l’utiliser à notre avantage pour ne pas la laisser nous contrôler. Je ne sais pas si c’est la meilleure des solutions, mais c’est celle qui me permet actuellement d’avancer.

Merci à K pour son aide dans mes idées photo de dernière minute pas très réfléchies ^^’

4 commentaires

    1. Je pense avoir été fortement influencée par ton talent d’absolument tout noter pour ne rien oublier – et ça marche =) !

  1. Cette appli dont tu parles me donne envie d’y jeter un œil, j’ai un bullet journal mais son seul défaut c’est qu’il ne sonne pas pour me rappeler une chose que je n’ai pas faite ^^
    Recalibrer est un bon mot et j’espère que tu sauras tenir le cap dans cette année 2022. Il faut dire que ces deux dernières années n’ont pas forcément aidé l’anxiété à diminuer… j’aimerais me lancer dans la méditation également mais une fois sur deux ça me donne envie de dormir ! as-tu déjà fait de la cohérence cardiaque ? ça m’a beaucoup aidé lorsque j’ai fait ma thérapie et je pense que je devrais en refaire plus régulièrement pour me détendre et être plus sereine

    1. Si tu es attachée au format papier, peut-être qu’un rappel sur ton téléphone de vérifier ton bullet journal en début et fin de journée suffirait ? Je pense qu’il s’agit avant tout de cultiver l’habitude de le vérifier régulièrement – un peu comme je le fais avec l’écran de mon téléphone finalement :)

      Tu n’es pas la seule à t’endormir durant des sessions de méditation, j’ai du expérimenter pour trouver le meilleur moment de la journée où m’y adonner – tôt le matin ou tard le soir sont définitivement trop risqués…

      Enfin, je n’avais jamais entendu parlé du concept de cohérence cardiaque mais ça semble rejoindre beaucoup de mes lectures sur l’anxiété et sa régulation – je vais m’y pencher du coup, merci pour le partage !

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