Huis clos – Vaincre le vertige

Je crois n’avoir jamais autant écrit que ce mois passé. Des milliers de mots sont dispersés dans mes carnets, dans mes notes, dans ma Zettelkasten. J’ai lu des dizaines d’articles et de témoignages, j’ai enregistré tout autant d’images et pris des photos au téléphone, je me suis créé une boîte à trésors et un dossier d’amarres. Je suis paumée en pleine jungle et les mots – les miens, ceux des autres – me servent de machette pour m’y frayer un chemin. Les branchages m’égratignent fort mais j’avance, j’avance tellement.

Il me faudra le temps qu’il faudra pour que je sorte la tête de l’eau. En attendant, cet article partage les seuls extraits que je suis déjà prête à laisser sécher au soleil.

White Lies – Change (live @ JBTV)

Ma dernière crise d’angoisse a été une des pires que j’ai connues, et une des pires que j’ai fait subir. On aurait cru que j’avais inspiré tout l’oxygène de l’appartement avant de craquer une allumette dans mes poumons pour les faire imploser. C’est la première fois que j’ai eu peur de moi-même à ce point, et je ferai tout pour que ça soit la dernière fois. C’est en touchant le fond qu’on peut remonter à la surface, n’est-ce pas ? Je n’ai jamais autant cru en cette maxime qu’aujourd’hui.

De livres en critiques et d’articles en commentaires, je suis tombée sur la vidéo d’une conférence de deux heures trente. Et parmi toutes les sources et témoignages que j’ai lus ces derniers temps sans m’y reconnaitre, j’ai enfin découvert quelqu’un dont les paysages intérieurs me sont familiers. L’oratrice s’est soudain interrompue, voix cassée, regard perdu, pour renifler un grand coup avant de continuer à parler – et dans ce moment je me suis enfin sentie comprise. Pour la première fois j’ai reconnu quelqu’un consumée par le même brasier intérieur que moi. Et, surtout, quelqu’un qui a appris à marcher sur des charbons ardents et qui m’ouvrait ainsi la voie. Elle m’a prouvé que je n’étais pas seule, que je n’étais pas folle, que j’avais raison de continuer ainsi, et que je pouvais y arriver. Cette femme a changé ma vie.

La théorie polyvagale, établie par Stephen V. Porges en 2011, explique l’activation de différentes sections de notre système nerveux autonome selon une échelle à trois niveaux :

  • La branche vagale ventrale maintient un statut de calme et de relaxation. Elle se ressent au niveau de la poitrine et permet un rythme cardiaque apaisé, une respiration ouverte et stable. Elle nous garantit qu’on est en sécurité, de telle sorte que nos ressources peuvent être focalisées vers le cortex préfrontal de notre cerveau qui est dédié à l’exploration, à la curiosité, à la sociabilisation.
  • La branche vagale sympathique est le mécanisme qui réagit face à un danger en adoptant une attitude de fight or flight, attaque ou fuite. On ressent son activation au niveau du plexus solaire (~ de l’estomac) et elle provoque une cascade de réactions physiologiques pour faire face au danger. Le cœur bat plus vite pour alimenter nos muscles en oxygène, la digestion s’arrête pour économiser de l’énergie, les glandes surrénales relâchent une forte dose d’adrénaline et de cortisol. Le cortex préfrontal diminue son activité riche en nuances pour prioriser la survie bien plus fondamentale et primitive.
  • La branche vagale dorsale est le niveau le plus bas, ressenti sous le nombril, et se réveille en cas de situation désespérée. Le fight or flight n’a pas suffi à écarter le danger, il ne nous reste plus qu’à faire le mort pour attendre que ça passe (freeze response) : cela se traduit par une forme d’effondrement, de catalepsie. Physiologiquement on peut observer un ralentissement global, une contraction musculaire généralisée, de l’apnée, et/ou un état de dissociation mentale.

Le sujet anxieux est à l’affût du moindre signal qui, exacerbé par son imaginaire et ses traumatismes, va se révéler comme un danger. Au lieu de s’appuyer sur les faits et mécanismes qui vont l’apaiser et le maintenir dans un état de sécurité, il va sur-stimuler son système sympathique par des pensées anxiogènes jusqu’à ce qu’elles prennent le dessus. L’objectif est de mettre en place des stratégies de régulation et de co-régulation qui lui permettront d’activer sa branche vagale ventrale et de remonter l’échelle vers un état de sécurité.

Stratégie n°1 : La respiration 4-7-8. Inspirer 4 temps par le nez, retenir 7 temps, expirer par la bouche 8 temps en soufflant audiblement. La respiration stimule le système vagal ventral, et se concentrer sur le décompte active le cortex préfrontal en détournant l’attention de la cascade de réactions négatives.

Animation par Sarito

Stratégie n°2 : Le jeu des couleurs. Regarder autour de soi et lister trois objets rouges. Puis trois objets jaunes. Puis trois objets verts, bleus, … Autant qu’il faudra pour retrouver un état calme. L’idée est de se reconnecter au présent et à l’environnement extérieur pour arrêter d’entretenir l’ébullition intérieure.

Stratégie n°3 : Le jeu des 5 sens. Citer ce que ces derniers ressentent pour se reconnecter au moment présent et interrompre la sur-stimulation du système sympathique. Je suis sur mon balcon. Je vois la petite table rouge, mon chat qui observe l’extérieur, et la forêt bien verte au-delà. J’entends les oiseaux chanter la fin du jour, un éclat de rire chez un voisin, et une route au loin. Je sens l’odeur de la végétation humide due à la pluie récente, et une odeur lointaine de fumée, de barbecue probablement. Mes papilles portent encore le goût du café que j’ai bu il y a peu. Je touche des mains la douceur d’une couverture, et mon pied sent le froid du métal de la chaise.

Je me surprends plusieurs fois par jour à repérer les couleurs et à compter mes respirations, ce sont devenu des automatismes. Lorsque je me sens débordée, j’enfile mes Docs et je sors dans la forêt pour me reconnecter à moi-même. Je lutte encore fort et souvent, et je sais que les rechutes arriveront. Mais parfois ça fonctionne, et ça fonctionnera de plus en plus souvent. Je suis émerveillée à chaque fois que je désamorce une spirale de pensées que j’ai toujours considérée comme inévitable. Je m’accroche bec et ongles à mes stratégies de régulation, aux résultats positifs que je constate, et à l’espoir qu’ils m’apportent. Je vais y arriver.

« Je suis impressionné de la vitesse à laquelle tu avances, même si c’est à coups de catapulte. » – K, merci infiniment de continuer à croire en moi et de faire jour après jour le même choix.

Orange Is The New Black, saison 4 épisode 12

The present moment is the product of billions of years of causes and conditions that brought it into being. Most of these causes and conditions you have absolutely no control over, nor any insight in to. No amount of lamentation or mental drama will change it; to the contrary, all of it leads to self-created suffering. The only thing you can do, right here and now, is make mindful decisions and take skillful actions which become part of causes and conditions that give rise to the next present moment.

I want to overcome my anxiety by meditating!

Ma souffrance n’est pas due aux circonstances, mais aux zones d’ombres qu’elle expose au plein jour. Elles se crispent et se tordent sous le soleil comme des vampires. Je ne parviens pas à les chasser car je ne peux envisager le vide qu’elles laisseraient derrière elles. En travaillant à remplir ce dernier, j’espère leur laisser le temps de s’habituer à la lumière.

You do not have to be good.
You do not have to walk on your knees
for a hundred miles through the desert repenting.
You only have to let the soft animal of your body
love what it loves.
Tell me about despair, yours, and I will tell you mine.
Meanwhile the world goes on.
Meanwhile the sun and the clear pebbles of the rain
are moving across the landscapes,
over the prairies and the deep trees,
the mountains and the rivers.
Meanwhile the wild geese, high in the clean blue air,
are heading home again.
Whoever you are, no matter how lonely,
the world offers itself to your imagination,
calls to you like the wild geese, harsh and exciting –
over and over announcing your place
in the family of things.

Mary Oliver, Wild Geese

J’ai toujours mis mes réactions émotionnelles sur le compte de l’hypersensibilité sans réaliser à quel point elle était liée à de l’anxiété. J’ai l’impression de ré-agencer des blocs entiers à l’intérieur de moi. Leurs arêtes me râpent la peau de l’intérieur en attendant qu’elle se fasse à leurs contours.

The National – Terrible love

Lorsque j’ai demandé aux cartes ce qu’elles en pensaient, elles m’ont répondu le 3 d’Épée et le Soleil. Je leur ai souri en retour.

Trois d’Épée : Cette carte représente les inquiétudes, les épreuves, les quiproquos et motifs de pensées négatifs qui sont une partie naturelle de l’expérience humaine. Si vous subissez des pensées douloureuses, cette carte peut vous demander de considérer comment ces pensées en elles-mêmes intensifient l’épreuve que vous traversez. Cette carte rappelle aussi qu’on apprend des expériences de vie difficiles. On peut utiliser notre raison et nos compétences de narration pour donner du sens à nos expériences et poser les fondations nécessaires à dépasser la sensation d’avoir la chair à vif.

Le Soleil : Si vous traversez des épreuves, cette carte peut être un signe que la vie est toujours de votre côté. Vous avez à votre disposition de nouveaux points de vue, avec une meilleure compréhension et clarté sur ce qui vous arrive. Choisissez de vous immerger dans cette chaleur.

Interprétation des cartes de Carrie Mallon
Malleus, Shine – nouveau fond d’écran de mon téléphone.

Keep learning, keep growing, keep forgiving yourself for all the things you didn’t get right yesterday or last week or 20 years ago. You did the best you could with what you had. As Maya Angelou said, « Do the best you can until you know better. then when you know better, do better. »

Julie Menanno

J’ai trouvé les Feux de Yourcenar dans une boîte à livres publique ; son titre et sa couverture m’ont incitée à le prendre avec moi. Samedi matin j’ai enfin retrouvé mon petit café hipster et ce moment m’a fait tellement de bien. J’y ai lu Feux d’une traite. Quelqu’un a souligné au crayon des passages qui ne m’ont rien inspirée. D’autres, libres de tout marquage, m’ont fait monter les larmes aux yeux. Nous nous sommes entendus sur la dernière phrase encadrée de la dernière page.

C’est un acte de foi. Ça sera toujours toujours un acte de foi. C’est ce qui me donne le vertige, et c’est ce qui me fait avancer malgré cela. J’ai foi.

As long as the ties that bind us together are stronger than those that would tear us apart, all will be well.

Les huis clos sont des articles bruts parfois temporaires, publiés dans un but exutoire et cathartique sans intention d’échange.