Bad kingdom

« C’est fou, plus j’vieillis et plus j’ressemble à mes parents, alors que je veux pas ! » me confiait Nathan sur la route vers l’enterrement. « C’est inévitable ! Ça te fait pas peur, à toi ? » Je m’appuyais sur l’hérédité de nos gènes pour lui expliquer qu’il n’y a pas que notre physique qui est hérité. Il m’était toutefois impossible de lui faire comprendre que ce constat, tout aussi fataliste qu’il soit, m’est depuis peu libérateur. Accepter l’inéluctable de qui on est, c’est faire poser les armes à notre Don Quichotte intérieur. J’ai alors pensé à ce qu’on m’a dit il y a des années, une phrase que je prenais pour argent comptant au point de l’arborer comme maxime : « On passe notre vie d’adulte à essayer de se défaire de ce que nous ont transmis nos parents ». Je me suis bien gardée de lui partager cette réflexion qu’il est désormais temps pour moi d’archiver ; à la place je me suis contentée de lui sourire, acceptant qu’il n’y a que le temps qui saurait lui faire comprendre ce que j’aurais tant aimé pouvoir lui raconter.

L’adolescence est la période la plus propice à tenir un blog, j’en suis convaincue. Cet espace de représentation de soi est un support idéal au modelage identitaire, profitant que la matière première soit encore bien malléable pour s’autoriser à plonger les mains dans l’argile et la buriner à même le cœur. Aujourd’hui, si ma sculpture s’est élaguée de gros blocs informes et a gagné en harmonie, je constate qu’elle est en contrepartie bien plus figée dans sa forme définitive. L’ensemble s’est rigidifié, et cette absence de plasticité intérieure se reflète dans ce que je publie.

De plus en plus lorsque j’écris un billet, je dois plonger dans mes archives par crainte de ressasser, de revenir sur un sujet déjà éculé, d’utiliser une métaphore radotée. J’avais par exemple déjà cité le transfert parental, et je ne retrouve plus la réflexion que j’avais déjà eue ici au sujet des traits de caractères hérités. J’imagine que je partageais déjà dans l’une ou l’autre ligne ma crainte de la répétition ; rares sont désormais les articles qui n’empruntent pas à une obsession antérieure déjà partagée.

Sans atteindre l’impression de tourner en rond, je vois ceci comme une mer tranquille sur laquelle mon radeau est stable et duquel j’observe un paysage permanent, un horizon constant que je ne cherche plus à atteindre. Les seules tempêtes imprévues qui me chavirent encore sont des points de rupture trop intimes pour que j’ose les exposer. Tout juste si les huis-clos me permettent de les travailler un peu, ayant bien conscience de l’hermétisme dont je dois envelopper leur immense fragilité. Au point de perdre le lecteur face à tant de couches opaques, si tant est que ce dernier y jette un œil.

Ces dernières semaines, j’ai trouvé un plaisir immense à échanger des lettres manuscrites, des petits mots partagés, des textes publiés à destination de personnes singulières, qui avaient une saveur de trésor lorsque je recevais leur réciproque dans ma boîte aux lettres. En comparaison, je ne sais plus vraiment à qui j’écris par ici.

Mes billets étaient autrefois adressés au réseau implicite de blogueurs dont je faisais partie, à ces anonymes familiers si proches et si éloignés, à la fois réels et fantasmés, ce coin du feu où nous nous retrouvions chez l’un et l’autre et qui avait ce réconfort de foyer communautaire toujours alimenté. Depuis le temps, ces liens se sont soit brisés, soit se sont renforcés par ailleurs. Peu d’entre eux ont subsisté dans cet entre-deux d’imaginaires partagés que j’explore de plus en plus en solitaire. Ceci n’est pas un regret, à peine une pointe de nostalgie ; peut-être davantage l’inquiétude de ne plus savoir sur quel pied danser en conséquence.

Moderat – Bad kingdom

Je lisais la position de Pep qui plaçait ses lecteurs comme prétextes à affiner son écriture ; même si j’aimerais le rejoindre, clamant que je publie avant tout pour moi-même, je ne peux m’affranchir aussi facilement du reflet que me renvoie le regard extérieur. Autre positionnement, j’ai été interpellée par l’apostrophe de David à son enfant en fin d’article ; je ne sais pas si elle était réfléchie mais elle a joliment donné à ses textes une dimension d’héritage. Un sens que j’en suis venue à envier, questionnant régulièrement celui qui me pousse toujours à m’investir dans cet espace virtuel. Ce blog que quelque chose de profondément enraciné en moi m’empêche d’abandonner, tout aussi obsolète devienne-t-il dans mon parcours de vie, dans mon rapport à l’autre, et dans ma quête du moi.

Occupez-vous d’un jardin, dis-je, d’un jardin psychique ou d’un jardin avec de la boue, de la terre et des plantes. Disons qu’il représentera la psyché sauvage. C’est un lieu concret avec la vie et la mort. On peut même avancer qu’il y a une religion du jardin, car celui-ci donne de profondes leçons psychologiques et spirituelles. Ce qui peut arriver à un jardin peut concerner l’âme et la psyché – trop d’eau ou pas assez, des parasites, des orages, des inondations, un excès de chaleur, une invasion, des miracles, la mort, le renouveau, l’abondance, la cicatrisation, la floraison, la beauté.

Je leur demande de tenir un journal, où elles noteront les signes de la vie, vie donnée, vie ôtée, durant l’existence de ce jardin. Un jardin nous entraine à laisser vivre et à laisser mourir les pensées, les idées, les préférences, les désirs, les amours même. Nous plantons, nous arrachons, nous enterrons, nous faisons sécher des graines, nous arrosons, tuteurons, récoltons.

Le jardin permet la pratique de la méditation. Il apprend à voir quand vient le temps de la cueillette et celui du retour à la terre, à suivre les inspirs et les expirs de la grande Nature sauvage plutôt qu’à lutter contre.

Cette méditation nous enseigne que le cycle de Vie/Mort/Vie est un cycle naturel. La nature qui donne la vie, comme celle qui gère la mort, demandent à être accueillies et aimées à jamais. Au cours de ce processus, nous devenons capables d’insuffler de l’énergie et de renforcer la vie et de laisser mourir ce qui doit disparaître.

Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups

L’histoire de la robe

Dès que j’ai vu la robe sur son portoir, j’ai compris que je ne pourrais pas la laisser passer. Les vêtements me sont une trop grande source d’incertitude pour pouvoir l’ignorer : dans la robe, je me reconnaissais. Le miroir de la cabine d’essayage me renvoyait un fragment d’idéal que j’avais réussi à capturer dans le tombé de son tissu. Par la robe, j’ai aperçu celle que je voulais être – tout en sachant bien qu’elle ne serait jamais. 

Gamine, durant carnaval, je n’ai jamais imaginé la possibilité d’un autre déguisement que celui qu’on me désignait. Je me transformais inlassablement en chat, avec ses moustaches dessinées au crayon noir et sa queue rembourrée de coton ; c’était pourtant pour moi toujours un émerveillement de me reconnaître dans le miroir. J’adorais faire partie de la procession qui défilait dans le village, sonnant aux portes pour récolter des bonbons, paradant face aux adultes qui feignaient un enchantement partagé. Leur approbation était essentielle pour valider l’existence de ce monde parallèle qui, l’espace d’une soirée, devenait réalité.

« La robe en forêt » s’est mise à tourner dans ma tête comme une image importante qu’il fallait que j’évacue. Accoucher d’une idée m’angoisse toujours tant je sais qu’elle perdra irrémédiablement de sa superbe, même en sachant que sa valeur réside avant tout dans la patine qu’elle gagnera en basculant dans la réalité.

Hélas, cette fois-ci, l’idée était arrivée trop tard pour que je puisse me prendre le temps de la polir : je n’avais devant moi qu’une courte soirée pour mener mon projet à bien. Sans possibilité de repérages, j’ai jeté mon dévolu sur un coin de bois inconnu qui s’est avéré être une mauvaise pioche, bien trop aménagé et près de la ville pour espérer y trouver un coin isolé. J’étais terrifiée de croiser des joggeurs dont le regard me renverrait à l’étalage narcissique dont je faisais l’exercice, des promeneurs de chiens qui ne manqueraient pas de juger l’ego trip que j’affichais seule face à mon trépied. Après quelques clichés, je me suis avouée vaincue face à l’objectif qui me transformait sur chaque image en statue de pierre. Une gorgone que je combats depuis bien assez longtemps pour savoir qu’elle ne me fichera jamais la paix.

Humiliée par l’échec et sachant que je n’avais pas de deuxième chance, je me suis tournée vers mon tarot en quête d’orientation. J’ai décidé d’en filmer quelques tirages, me disant qu’ils seraient toujours utiles à l’illustration de l’article imminent auquel mon idée de photos avait fait défaut.

Outre les prises ratées dues aux cartes qui s’échappaient de mon battage, j’ai été sidérée de voir le huit de deniers se retourner dans la plupart de mes paires. La carte était sans doute légèrement cornée, à moins que la régularité de mon tirage augmente statistiquement ses chances de sortir. Cela ne m’a pas empêchée d’y puiser le signe que je cherchais. 

Bad kingdom

If you are going to build a web, you need to be devoted to your craft. You need to be willing to joyfully immerse yourself in your work. For the spider, it isn’t about rushing through the process to get to an end result. It is about embracing each part of the work with dedication and attention to detail.

The Eight of Pentacles is a card of down and dirty effort. In order to take the passionate energy of the wands and the emotional energy of the cups and turn it into something real, we need to be willing to, well, do the actual WORK!

Carrie Mallon, Interpretation of the Eight of Pentacles

Le lendemain soir, j’ai annulé ma dernière réunion de boulot pour pouvoir partir plus tôt. Je me suis changée aux toilettes et j’ai longé les murs des bureaux du management en planquant ma robe sous mon manteau, laissant dépasser le trépied de mon sac. J’avais tout juste une demi-heure pour attraper les derniers rayons de soleil dans la forêt d’à côté, avant de devoir sauter dans la voiture vers mon rendez-vous d’escalade hebdomadaire.

M’éloignant des chemins pour éviter les rencontres, je jurais contre les ronces dans lesquelles je m’empêtrais, contre les ombres qui ne se posaient pas comme je le souhaitais, contre l’objectif dont l’angle limité rendait mon cadrage impossible. De rage j’y suis alors allée à l’aveugle, pressée par le temps, pressée par l’envie, pressée par l’espoir – enchaînant les aller-retours devant et derrière l’objectif jusqu’à ce qu’il fasse trop noir. Sur le chemin du retour, je n’ai pu m’empêcher d’attraper au vol quelques images de mousse, de reflets et de champignons – instinctivement attirée par ce qu’elles voulaient me dire en dehors de moi.

Being creative is not so much the desire to do something as the listening to that which wants to be done. The dictation of the materials.

Anni Albers via Austin Kleon, Art takes you where it wants you to go

Vidant ma carte mémoire quelques jours plus tard, les photos m’ont raconté une histoire que je ne connaissais pas encore. Comme si j’étais devant un poste radio à balayer les ondes jusqu’à tomber sur la bonne fréquence, j’ai poussé mes curseurs de traitement bien plus loin qu’à mon habitude pour comprendre tout ce que les images avaient à me dire. Je me suis surprise à puiser dans de nouvelles palettes, explorant d’autres chemins d’interprétation et suivant ce sens qui se construit au fur et à mesure des tâtonnements, un malgré soi, un au-delà du réel où se trouvent les réponses à mes questions.

Les photos de moi que je préfère sont celle où je cache mon visage. Celles où j’existe mais où je suis intouchable, universelle, invincible. La robe incarne l’idéal de moi, et mes cheveux longs me manquent. J’ai appris cette semaine le terme pseudonymisation, masquer la réalité du sujet tout en conservant ses caractéristiques essentielles. C’est cette forme d’artisanat de soi dont je ne peux me défaire. Je me déguise pour m’oublier, pour me retrouver, pour me cacher et me montrer. Des oppositions qui ne trouvent leur sens que sur ces pages. Je ne suis plus dans la quête de construction mais dans la démarche de confirmation, qui m’est un devoir tout aussi important envers moi-même.

Les images sont désormais hors de moi, et j’ai entendu ce qu’elles avaient à me raconter.

J’espère que vous allez laisser les histoires, c’est-à-dire la vie, vous arriver, que vous allez travailler avec ces histoires issues de votre existence – la vôtre, pas celle de quelqu’un d’autre – les arroser de votre sang et de vos larmes et de votre rire, jusqu’à ce qu’elles fleurissent et que vous fleurissiez pleinement à votre tour. C’est là la tâche, l’unique tâche.

Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups

3 commentaires

  1. « L’ensemble s’est rigidifié. »

    Je n’avais jamais pensé à ça, et maintenant que tu le dis, ça me saute aux yeux, combien c’est vrai. D’un côté, je trouve cet état de fait plutôt effrayant, car j’ai toujours eu à cœur de ne pas devenir une vieille arc-boutée sur ses principes et incapable de saisir ce qui fait l’essence de chaque époque. En même temps, j’aime beaucoup ce petit bout de phrase, là : « l’ensemble s’est rigidifié ». Ça m’évoque un arbre, et j’aime l’idée de solidité que je lui associe.

    Sur un tout autre point, pour ma part j’apprécie l’hermétisme dont tu enveloppes tes huis-clos. Il me semble que c’est un bon compromis lorsqu’on souhaite écrire sur un sujet trop intime pour être exposé, parce que le lecteur, sans chercher à en percer les secrets, trouvera sans doute un écho dans ces métaphores. C’est un peu comme si nous te lisions moins que nous nous lisons nous.

    1. Ça me plaît de découvrir ce qu’un lecteur pioche dans mes articles, le paragraphe ou l’expression sur lequel il/elle s’attarde. Ça me touche encore plus quand il s’agit d’une phrase comme celle que tu as recueillie, que j’ai écrite sans la creuser davantage en pensée. Quelqu’un d’autre en correspondance privée m’a éveillée à cette idée de cueillette, de « piocher dans le tas ce dont on a besoin au moment où on y est confronté » et ça m’aide à me défendre contre cette impression de vacuité narcissique qui plane souvent sur mes écrits, encore plus quand ils sont fermés. J’ai souvent besoin de ce rappel lorsque je doute, merci de me le partager ainsi :)

      (et l’image de l’arbre est très juste, elle reflète exactement l’impression que je souhaitais partager : quelque chose de profondément enraciné, une force tranquille moins soumise aux affres des vents et marées.)

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