Clichés torréfiés

J’étais honteuse de tendre mon appareil photo dans un tel état à la vendeuse qui devait l’expédier en révision. Protections en silicone décollées, exosquelette d’aluminium complètement rayé, boutons enfoncés et vitres couvertes de poussières et d’empreintes digitales. Je bafouillais déjà quelques excuses lorsqu’elle m’a interrompue d’un « Oh mais vous savez, je préfère mille fois voir un appareil usé comme ça que ceux qui nous sont retournés dans un état impeccable sans jamais avoir servi ! » J’aurais pu l’embrasser derrière son comptoir.

Lorsqu’Aleks m’a parlé de cette petite cafetière italienne, j’ai aussitôt pensé à celle qui prenait la poussière dans un placard de mes parents. Je me souviens de l’épicerie près de Naples dans laquelle ils avaient dégoté ce souvenir, j’avais douze ou treize ans. Le mois dernier, j’ai embarqué cette vieille Bialetti dans mes bagages pour lui donner une deuxième chance. « J’aime bien le rituel », me confiait K qui s’amusait de me voir remplir le petit réservoir de café en poudre en essayant de ne pas en mettre à côté. Il y a quelque chose d’apaisant à attendre à côté de la plaque qui chauffe le matin au réveil, pieds nus sur le carrelage, emmitouflée dans mon peignoir tandis que le chat se frotte à mes jambes. L’automatisme de la machine à capsules a été remisé à la cave, remplacé par une nouvelle ancre du matin. Pourvu qu’elle tienne, celle-ci.

En attendant les réparations de mon appareil photo, je me suis tournée vers la pellicule ; Jason m’avait parlé de ce fameux Leica que je pouvais emprunter au club photo, m’indiquant que c’était what some of the greatest street photographers use. Je me méfiais de son côté obsessionnel de la course au meilleur matériel, mais je lui reconnaissais que c’était là une chouette occasion d’en profiter : je n’aurais pas l’occasion de tester un tel appareil tous les jours. J’ai ainsi réservé le Leica sur un weekend, et n’ai pas vraiment su comment l’apprivoiser. L’appareil entièrement mécanique était lourd, le film était si difficile à charger que j’en ai cramé quelques poses, la mise au point manuelle dans le viseur était d’un registre complètement aléatoire, et les réglages d’exposition tenaient de la foi divine. J’ai aussitôt décidé que je le détesterai et que je n’en tirerai aucun plaisir, parce que j’aime arrêter mon avis sur les choses le plus tôt possible pour ne pas leur laisser l’opportunité de me prouver tort.

Chaque après-midi au boulot, je traverse l’ensemble des bâtiments pour aller à la cafétéria principale. Non pas que les machines y fassent un meilleur café, mais j’aime cette petite marche qui interrompt ma journée. J’embarque le mug à poneys qui me suit depuis le début de ma carrière et je me pose face aux Alpes que je contemple le temps d’un expresso. C’est peut-être cinq, dix minutes à peine, mais ça fait toute la différence dans ma tête.

Pour tester mon nouveau jouet, je n’avais aucun autre idée en tête que cette balade en forêt que je connais si bien désormais. J’espérais pouvoir la contempler d’un regard nouveau, au travers de cet objectif mythique. Pourtant je m’étais déjà enfermée dans mon préjugé d’une telle expérience : j’étais aveuglée par ma première impression négative, pestant contre l’étrangeté de cet appareil, maudissant les snobs qui lui vouaient culte, dédaignant mon sujet photographique d’une banalité sans nom. « J’ai hâte de voir le résultat ! », m’écrivait Maddie, et je me lynchais déjà de ne pas être à la hauteur alors que je n’avais encore pris aucune photo. Durant mon parcours, je me suis renfrognée dans ma sale humeur : j’avais froid, j’appuyais sur le déclencheur comme pour me débarrasser d’une corvée, et je savais bien que les moments sont emprunts de l’intention qu’on leur donne mais ce jour-ci, j’avais simplement décidé de bougonner.

Delphine m’a rejointe au sous-sol avec cette enveloppe mystérieuse contenant des poudres en sachets. « C’est bien, que tu me pousses à essayer, toute seule je ne me serais jamais motivée ». Au programme du club photo de ce soir, développement de ma pellicule au Caffenol : une bonne dose de café, agrémenté d’un peu de bicarbonate de soude et de vitamine C. L’acide cafféique réduit l’halogénure d’argent exposé à la lumière pour révéler l’image, le bicarbonate augmente le pH de la solution pour qu’elle se déroule dans des conditions optimales, et la vitamine donne un coup de boost permettant de réduire le temps de développement. Je n’avais pas grande idée de tout ceci en enfilant mes gants de petite chimiste et en tambouillant joyeusement poudres et eau distillée pour préparer mes solutions. « C’est peu probable que ça marche, mais au moins, c’est rigolo ! », lui avouais-je. Un plaisir d’enfant.

J’avais rempli la plupart du film de photos assez insignifiantes ; toutefois, à force de persévérer, je commençais à mater la bête. Les gestes se faisaient plus précis, la mise au point était plus rapide, et je devinais de plus en plus rapidement les réglages nécessaires aux variations de lumière. Cette dernière d’un jour d’hiver se faisait bien trop faible pour la sensibilité de ma pellicule, il était temps que la balade s’achève. Je suis arrivée essoufflée en haut de la colline de l’église, appareil à la main, et j’ai retenu mon souffle en découvrant le coucher de soleil sur le lac. Le ciel se diffusait en dégradés de couleurs chaudes que j’étais incapable de pouvoir saisir dans mon boîtier noir et blanc, mais qu’importe. La lumière a chassé mes zones d’ombre, m’enseignant une leçon que j’oublie bien trop souvent. Je suis restée assise à savourer le ciel jusqu’à ne plus sentir le bout de mes doigts.

Je me suis enfermée dans la petite pièce annexe et ai attendu quelques secondes de m’habituer au noir le plus complet. J’aime ce moment où, privée de ma vue, je dois me concentrer sur le toucher pour mener à bien ma tâche : dérouler le film et le rembobiner dans une cuve hermétique pour pouvoir le développer. Mes mouvements sont automatiques, d’une routine bien familière désormais : Décapsulage de la pellicule, découpage à tâtons de son extrémité, chargement dans la spire, et enroulage méticuleux. Cette fois-ci cependant, quelque chose clochait. Aux deux tiers du film, l’enroulement bloquait. J’ai déchargé et rechargé ma pellicule quatre, cinq fois, sans réussir à passer ce coincement. En y laissant à chacun de mes gestes toujours plus d’empreintes, toujours plus de poussières, toujours plus de rayures. Sentant l’énervement monter, j’ai fini par balancer la pellicule en vrac dans la cuve que j’ai soigneusement refermée avant de claquer la porte et d’appeler Delphine à la rescousse. Plutôt que de s’obstiner, il faut savoir parfois céder les rênes à plus expérimenté que soi.

La solution de développement sentait fort le champignon moisi, et nous nous sommes regardées d’un air circonspect tandis que je versais le mélange marron dans la cuve. Ici pas de température précise ni de chronomètre réglé à la seconde, c’est de l’approximatif. Ce que je préfère ; la chimie méticuleuse m’ennuie bien trop par son résultat parfait. Au bout d’un quart d’heure de retournages réguliers et de nombreux bains d’arrêt, fixage, rinçage, les roulements de tambour se faisaient entendre. En ouvrant la cuve, la pellicule m’apparaissait bien trop sombre ; comme toujours en la déroulant je me suis dit qu’elle était foutue. Avant de voir les premiers cadres se dessiner, et de sourire d’une telle magie. « Regarde, Delphine, ça a marché ! » Je ne m’en lasserai jamais.

Il ne me restait plus qu’à scanner les négatifs pour révéler à l’écran ce que le Leica avait vraiment dans le ventre. La technologie était toutefois contre moi ce soir-là, générant des images irrémédiablement vides malgré tous les boutons sur lesquels je cliquais. Personne pour me sauver cette fois-ci, j’ai du rentrer avec mon classeur sous le bras, clef USB vide. Je ne voulais toutefois pas m’avouer vaincue. Un tour sur Google plus tard, j’ai monté un dispositif précaire qui, en y réfléchissant, tenait vraiment de l’absurde. Mon ancien reflex sur un tabouret, un cache découpé à la va vite au cutter dans un bout de carton, tenu avec une pince à linge et du scotch sur un verre qui traînait par là, éclairé par une lampe dont la lumière était diffusée à travers une feuille de papier. Je voulais avoir la conclusion de tout ce parcours, de l’objet au viseur par mon œil sur le film dirigé vers le capteur en direction de mon écran. Peu importe le moyen tant qu’il me mène à bon port.

J’ai aimé voir au-delà de ces images. « Il n’y a absolument rien d’intéressant sur ces photos, c’est leur mise en contexte qui les rend intéressantes. » Je n’ai pas pu m’empêcher d’y ajouter quelques couches de vernis pixelisé. Juste histoire de garder un semblant de contrôle, d’emballer l’ensemble des leçons apprises en un article poli, juste assez pour que je me rappelle de la joliesse des tâtonnements qui portent toujours leurs fruits, pour peu qu’on leur fasse confiance.

4 commentaires

  1. Peux-tu m’expliquer comment ça marche ? Je ne suis pas sûre d’avoir compris ce que tu fais avec le film, le produit, puis le scanner. Je pensais que ça se développait sur papier.

    • C’est tellement clair pour moi que j’en ai ignoré le fait que ce processus pouvait être obscur pour d’autres !

      Ce que je décris entre les lignes, c’est le fait de développer mes négatifs photo moi-même. Au départ, tu as une pellicule dans ton appareil photo argentique, sur laquelle se « grave » l’image lorsqu’elle est brièvement exposée à la lumière à la prise d’une photo. Une fois toutes les photos écoulées, je dois ouvrir mon appareil et dérouler la pellicule dans le noir (sinon elle sera complètement brûlée par la lumière). Je l’enroule alors à tâtons dans un dispositif qui s’appelle une spire, une sorte de spirale en plastique, qu’après je mets dans une cuve (un bac en plastique cylindrique), qui a la particularité d’être complètement étanche à la lumière. Enfin, je verse dans la cuve différents liquides durant différentes durées, qui permettent aux images de se révéler sur la pellicule. Ce que j’obtiens à l’issue de tout le processus, c’est comme les négatifs photo que tu récupérais chez le photographe en même temps que tes photos papier ! Je n’ai jamais encore effectué l’étape suivante, de transférer le négatif photo sur le papier en utilisant un agrandisseur. Ce que je fais pour le moment, c’est que je scanne mes négatifs en utilisant un scanner (quand il fonctionne…) pour en avoir le résultat final sur mon ordinateur, comme une photo numérique. Ici j’ai du improviser, en prenant les négatifs en photo puis en les rendant positifs par une retouche informatique, ce qui est montré dans la vidéo capture d’écran.

      Le clip suivant permet de mieux visualiser les différentes étapes du développement :)
       

      Video Thumbnail
      • C’est beaucoup plus clair ! Merci ! Comment se fait-il qu’il faille des produits pour « révéler » l’image sur la pellicule ? Je ne comprends pas pourquoi elle n’est pas tout de suite là en prenant la photo.

        • L’image est bien là quand on prend la photo, mais elle est invisible ! L’explication est tout simplement chimique. Le film est recouvert d’une fine couche d’un produit sensible à la lumière, qui contient des cristaux d’halogénure d’argent. Lorsque l’appareil prend une photo, il expose très rapidement le film à la lumière : les cristaux exposés sont ainsi modifiés, et plus il y a de lumière plus ils sont altérés fort – ce qui permet de distinguer les zones claires des zones sombres. Mais pour que l’altération soit visible à l’œil nu, il faut passer par un développement. J’ai trouvé cette page qui explique très bien les réactions chimiques qui ont lieu avec des dessins plutôt didactiques, ça te rappellera nos cours de lycée ;)

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