345

Je ne sais pas comment j’ai réussi à m’y tenir. Peut-être parce que cette fois-ci, j’avais suffisamment de nouveautés à documenter. Peut-être parce que j’avais besoin de me prouver que j’étais capable de tenir la durée. Peut-être parce que mon échec précédent me restait encore en travers de la gorge, malgré sa justification. Au final, c’est l’effet d’inertie d’une chaîne qui m’a aidée : plus on y enfile de maillons, plus il est difficile de la briser. 2018 était la bonne année pour me lancer dans un projet 365 : mon objectif était de prendre une photo par jour, et de la publier sur Instagram.

Je me souviens avoir été si fière, il y a quelques semaines encore, de défiler en arrière. Cette année a contenu tellement de choses : la construction d’une nouvelle vie, l’appropriation d’un nouveau lieu, la création de nouvelles habitudes, … Tant d’évolutions qu’il me plaît de redécouvrir dans ces aperçus quotidiens. Ils me permettent un meilleur ancrage des souvenirs, chaque photo étant une petite capsule temporelle du moment où je l’ai saisie.

345 clichés plus tard, presque un sans faute, il m’en reste si peu pour boucler l’année. C’est justement pour ça que j’ai décidé d’arrêter maintenant. Ci-dessous, voici mon défi presque accompli et pourtant avorté. Ci-dessous, presque une année entière de ma vie.

Il y a tant de jours où j’ai maudit cette idée. Des soirs parfois déjà au lit, où je rallumais la lumière parce que j’avais oublié. Et à chaque fois, je me poussais à prendre un cliché, même le plus insignifiant. Pour me faire avancer. Pour me dire que je pouvais y arriver. J’ai toujours tendance à foncer tête baissée hors de ma zone de confort, et je tenais là un sacré bras de fer contre moi-même. C’était devenu une histoire d’orgueil.

La pesanteur ne vient pas de la capture d’images, mais de la mise en scène. Il y a le dévoilement de l’intimité du quotidien à tant de regards qu’il faut faire attention dans les moindres détails, et c’est cette pression qui est usante. Autant j’arrive à la gérer à peu près pour le blog, un exercice à part entière auquel je me dévoue à intervalles suffisamment espacés, autant ça m’est bien plus épuisant d’y penser au quotidien pour un simple petit cliché carré qu’il fallait sans cesse renouveler.

Je m’interroge sur la limite entre contrainte et corvée. De nombreuses méthodes de productivité indiquent que, pour qu’une habitude s’installe vraiment, il faut lui trouver une raison profonde. « Know your why ». Ce dernier s’est volatilisé pour ce défi au fil de l’année, d’autant plus qu’il était public. On indique souvent qu’il est important de partager ses résolutions à d’autres pour s’en sentir responsable ; dans le cas présent, j’avais envie de m’en cacher de plus en plus.

Je crois que j’ai enfin réussi à comprendre ce qui me gêne tant dans le partage du quotidien sur les réseaux sociaux. Il y a une notion de centralisation de la relation humaine qui me dérange profondément. Donner et prendre des nouvelles de façon globalisée, en masse, plutôt qu’en échange particulier. L’intimité du rapport en prend un sacré coup. L’illusion de la proximité n’en est que plus dangereuse. J’ai laissé de nombreuses relations s’étioler au fil de ces dernières années ; moi-même ne prends pas de nouvelles parce que j’en reçois par cette voie publique, régulièrement, passivement. Le manque ne se crée plus, et ça creuse les distances de façon si insidieuse. Lorsque j’ai annoncé que je fermerai mon compte Twitter, j’ai reçu plusieurs messages privés de contacts qui me faisaient leurs adieux. Comme si j’allais disparaître à jamais. Comme si ma personne et nos échanges n’existaient qu’au travers de ces quelques pings. Je me rends compte que je ne retrouve jamais mes plus proches au travers des réseaux sociaux.

J’ai enfin pu scanner la pellicule dont je parlais dans l’article précédent, et les quelques images bruitées et rayées que j’en ai tirées ont plus de valeur pour moi que ces trois cent quarante-cinq petits carrés léchés. Parce qu’elle ont une intention bien plus proche de mon noyau. Ici, la commémoration d’une leçon de vie sur un coucher de soleil. Là, l’accomplissement de la persistance que je devine au travers d’un feuillage embrumé. Ailleurs, une ancre qui se glissera entre les pages d’un carnet. Je redéfinis la valeur de l’image intime à mes yeux, et ce n’est pas cette accumulation quotidienne qui l’aura enrichie. L’exposition par les chiffres ne m’a pas autant remplie.

La seule chose qu’il me restait, c’était la fierté. Celle de pouvoir dire que j’étais arrivée au bout, celle de crier victoire en publiant ma dernière image, le 31 décembre. Il n’en restait plus qu’une quinzaine d’ici-là. C’est justement pour ça que je freine des quatre fers juste avant la ligne d’arrivée. Parce que je n’ai plus besoin de me prouver quelque chose à moi-même, et parce que ça me fait un bien fou, pour une fois, d’abandonner.

Your dream world is a very scary place to be trapped inside all your life. Your dream world is a such a lonely place to be trapped inside all your life. Shine in time until you find you’re closer to the truth within you.
I know, I know, I know you’re closer.

Anathema – Closer

4 commentaires

  1. Ces clichés forestiers en noir et blanc <3

  2. Admirative de l’auto-contrainte menée si loin, puis de cette capacité à s’en défaire, de savoir pourquoi, soudain ou enfin. C’est un beau noyau que l’intimité ; et c’est reposant aussi : quand on l’a retrouvée, on risque moins d’exposer malgré soi des fragments de sa vie privée… parce qu’au fond, il n’y a rien de plus humain donc de plus universel que l’intime, le truc juste qui vibre par exemple en noir et blanc dans un sous-bois.

    • Depuis que j’ai cessé ce « défi », j’ai encore le réflexe parfois de prendre une photo dans le but de la partager. Ce qui est fantastique, c’est que je redécouvre le plaisir d’envoyer ces moments choisis à l’une ou l’autre personne, plutôt que de les publier sur le net. Je retrouve ainsi cette intimité dans un échange bien plus personnel, bien plus humain, et qui m’avait énormément manqué sans que je le réalise :)

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