Huis clos – Resserrer les liens

Ne rien faire, c’est se résigner à attendre (de mourir). J’ai eu les larmes aux yeux en écrivant cette phrase, comme pour toutes les fois où je trouve prise sur un nœud un peu trop serré. Sans pour autant savoir si ce n’est pas justement en m’acharnant autant dessus que je m’étouffe à petit feu. Depuis ils m’obsèdent en points de suspension et je ne sais pas quoi en faire, de ces mots qui me brûlent les entrailles.

C’était l’impression de pesanteur que je traînais toute la semaine dernière, accumulant de nombreux grains de sable dans mes rouages jusqu’à ce qu’ils crissent contre ma peau comme du papier de verre. Quelque chose ne tourne pas rond sans que je puisse saisir quoi, et souvent je l’oublie par des illusions jusqu’à imploser, car j’y reviens toujours comme une ancre à mon pied.

Je mentionnais autre part que la vie est beaucoup plus simple d’échéance en échéance. L’échelle des années scolaires et des études qui valident une évolution toute tracée. Les premiers stages, les premiers boulots, toujours des étapes fixes qui permettent de voir qu’on avance. Aujourd’hui, il n’y a plus que l’attente.

J’ai tiré les vers du nez de Jason en un rien de temps ; ça me devient effrayamment facile, de deviner les failles que l’autre laisse parfois apparaître dans son armure. Une fois ciblées, il suffit d’attendre qu’elles s’élargissent suffisamment pour qu’il soit soulagé de s’y déverser. Je déteste me surprendre à y prendre plaisir. Jason essayait de me faire comprendre son obsession de l’héritage, cette urgence paniquée qu’il ressentait maintenant qu’il comprenait qu’il n’aurait probablement jamais d’enfants. « Once you realize there’s no way out, that’s when most people seek salvation through getting children. It won’t help, but at least they give you some kind of purpose. And if you don’t want any – and that’s wise – well, you’ll end up like me. You’re still young – you’ll see how worse it will get over the years. » J’ai si peur qu’il ait raison.

Alors je bois un whisky que je n’apprécie même pas tout en lisant un enième article de développement personnel dont certaines lignes ne font que mettre de l’essence sur le feu. « Figure out a way to accept yourself so that you’re not constantly exhausted from trying to be everything, all the time. » « Self-care should not be something we resort to because we are so absolutely exhausted that we need some reprieve from our own relentless internal pressure. » « It is deciding how much of your anxiety comes from not actualizing your latent potential, and how much comes from the way you were being trained to think before you even knew what was happening. » J’ai envie de m’immoler dans ces mots tant ils sont vides de directions.

Je repense bien trop souvent à Alexandre qui prêchait à quel point le lâcher prise était une connerie, à quel point il n’y avait aucun échappatoire – face à une salle pleine à craquer de personnes qui, comme moi, cherchaient le salut dans sa parole d’évangile. J’ai pris des lignes et des lignes de notes que je relis à l’obsession jusqu’à ce qu’elles n’aient plus aucun sens. Parfois, elles m’aident un peu. Je me souviens qu’en sortant de la conférence, j’ai du m’accrocher à mon téléphone pour éviter la chute due au vertige.

Mon monde virtuel si rassurant se craquelle, car je n’arrive plus à ignorer à quel point il est une illusion créée pour me tenir debout. Devant moi, je ne peux que constater les mails qui s’empilent sans que j’aie la force de m’y atteler, des échanges déséquilibrés que je vois foncer en plein mur, des pardons impossibles à formuler et des fantômes qui ne cessent de me hanter. En fermant les fenêtres je me morfonds dans une solitude insoutenable, tout en sachant à quel point je m’y complais. Je n’ai pas su que répondre à Chloé qui m’a proposé de papoter un soir autour d’un café, comme si j’avais déjà évalué que ça n’en vaudrait pas la peine. Encore une fois, l’ego qui dévore tout. Je vais me forcer à accepter son invitation, pour me donner tort. Me forcer. M’imposer. Me pousser. Me dépasser. Mon quotidien est dicté à la cravache.

Je me suis remise à écouter de la musique, fort, allongée seule sur mon lit dans le noir, et l’espace d’un temps je me souviens pourquoi ça me remplit tant. Il n’y a que lorsque je m’oublie que je suis heureuse. Je m’assomme aux rythmes lourds les fois où je suis seule pour m’endormir, et cet écrasement sonore est délicieux. Alors je paie des billets de concerts et je prévois des activités dans l’agenda et rien ne me fait plus plaisir que lorsque tu me demandes quels seront nos prochains voyages – tout ceci tandis qu’un is that all there is ? résonne toujours en arrière plan.

C’est la mort et les hormones, validions-nous alors que j’étouffais mes sanglots dans ton épaule. Ça m’a soulagée que tu acceptes ces raisons, tant j’ai peur de lire la lassitude dans ton regard, cela fait tant d’années déjà qu’on danse la même valse. Je n’avais pas senti venir le vide cette fois-ci, cette masse infinie, ce trou noir dans l’estomac. Alors je roule tout en boule pour en vomir un article, au moins j’aurai pu le transformer en quelque chose, me mens-je à moi-même. Écrire me manque, et lorsque j’essaie je me bute à cette cacophonie intérieure dans une langue étrangère que je suis incapable de comprendre. Jamais le blog ne me plait tant que lorsque je m’adonne à ces textes narcissiques insupportables à lire, et je sais bien à quel point m’y complaire est dangereux. Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel en me relisant mais cela me fait du bien, alors de temps en temps je me permets encore de les fermer.

J’aurais tant voulu pouvoir lui raccrocher au nez en entendant sa voix se casser au bout du fil. « Tu sais, le pire, c’est qu’il a encore toute sa tête. Il s’inquiète de ne pas pouvoir acheter de cadeaux pour Noël ». Qu’est-ce qu’on écrit, dans une lettre à quelqu’un qui agonise sur un lit d’hôpital ? J’ai raconté les chevreuils à la fenêtre, la nouvelle voiture et le chat qui grandit, mais la distraction sera bien faible. J’ai rédigé mon texte d’une traite et l’ai envoyé sans le relire, pour pouvoir m’en détourner le plus vite possible. Avant de recueillir une autre déchirure dans le creux de mes mains. Je ne sais pas que répondre lorsque tu me cries ta douleur par textos alors que je n’arrive pas à me secourir moi-même de cette vacuité étouffante. J’en veux si fort aux gens qui ont une bonne raison d’aller mal. Et je m’en veux encore plus de penser de la sorte, parce qu’il n’y a pas de concours de souffrances m’écrivais-tu, mais qu’en est-il s’il n’y a pas de raisons non plus ? Ceci dit, je n’allais pas vraiment mieux il n’y a pas si longtemps, lorsque je pouvais encore les lister.

Je regarde ma peau et je la découvre marquée de ces dizaines de traces d’ongles égarées dans un moment d’oubli – la peau, encore une autre interface que je ne sais pas apprivoiser. Tout est si clair et si confus à la fois – je sais que ces petites empreintes en arcs de cercle vont bien vite s’estomper, tout comme je vais bien vite remonter à la surface. Je suis toujours tellement fascinée par la capacité qu’a la peau à guérir sans traces, même en constatant de petites cicatrices qui s’accumulent avec le temps. Parce que je sais que ce n’est qu’une phase comme j’en ai passées bien d’autres. On sait tous les deux que c’est passager, c’est juste un sale moment à tolérer. Le cri s’atténue, heureusement.

Je me sens hébétée ce soir du calme après la tempête – je ne sais pas si c’était la vodka, la musique, les baisers dans le cou, le rhum, la nourriture ou le film, mais je me sens saine à nouveau et mon sourire plus fort que moi me fait savoir que tout ira bien, je connais si bien ce cycle désormais. Write drunk edit sober, pari tenu.

Et peut-être qu’en fermant les commentaires on pourra faire comme si de rien n’était, comme si tu n’avais rien lu. Tu me raconteras l’homme qui t’a quitté, la femme dont tu es tombé amoureux, le déroulement de ta journée ou le soulagement de démêler tes nœuds. Tu m’enverras une photo de ta plante, tu me partageras un extrait de bouquin dans lequel tu m’as reconnue, tu m’avoueras ce qui te fait garder les yeux ouverts la nuit et me feras écouter la dernière playlist que tu as compilée. Et je trouverai du réconfort dans ton esprit, un refuge dans ton rire, une échappée dans ton regard, un salut dans tes bras, pour peu que tu veuilles bien m’accueillir dans tous ceux-là. Alors, dis-moi : comment vas-tu ?

Minor Victories – A hundred ropes

Les huis clos sont des articles bruts parfois temporaires, publiés dans un but exutoire et cathartique sans intention d’échange.

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