City of blinding lights 2/2

Durant nos années adolescentes, A m’avait envoyé un document Word à la suite d’un de nos après-midis partagés. Elle y avait détaillé le moindre des moments que nous venions de passer ensemble dans le plus merveilleux de leur banalité – du goûter que nous avions dévoré aux vêtements que nous portions, en passant par les émissions télé qu’on avait regardées. Elle y décrivait en détails les tout petits plaisirs qu’elle m’apprenait à sublimer. Une ou deux photos suffisaient à illustrer le texte, tant il permettait de tout recréer dans ma tête. Une capsule temporelle construite le plus tôt possible, pour ne pas oublier.

Le réconfort de cette pratique que j’ai héritée d’elle me poursuit encore aujourd’hui. J’ai souvent pour ambition de faire de même pour mes voyages, embarquant systématiquement carnet et stylo dans mes bagages. Toujours cette angoisse du temps qui passe, cet espoir de pouvoir capturer assez de souvenirs par peur de leur effacement inexorable. Là où j’avais réussi l’exercice au Japon – conservant précieusement mes notes manuscrites griffonnées chaque soir –  je n’ai pas su m’y tenir à New York, l’épuisement ayant pris le dessus. À l’heure du compte rendu quelques semaines plus tard, je suis effrayée de constater combien de choses j’ai déjà oubliées. Les journées qui s’emmêlent, les instants de creux, les moments vides qui n’appartiennent plus qu’au passé. Et je sais que ce n’est pas grave et que je dois apprendre à lâcher prise, mais je ne suis pas prête. Pas pour certains moments. Auxquels je m’accroche par les photos, et l’exercice de les commenter ici avec ce qu’il me reste en tête. En deuxième partie de récit New Yorkais, je souhaitais partager les expériences les plus fortes de ce voyage.

MET – Heavenly Bodies

Je pensais au départ me rendre au Metropolitan Museum of Art uniquement pour y voir l’exposition Heavenly Bodies qui m’attirait autant par sa thématique que par sa mention dans nombreux de mes sites de références esthétiques. Le MET en lui-même ne me disait guère : j’étais déjà épuisée en avance de parcourir toutes les galeries d’un des plus grands musées du monde, me souvenant des fois où je traînais des pieds dans le Louvre, complètement dépassée par la masse d’œuvres d’art qui défilaient devant moi.

Quitte à être sur place toutefois, autant jeter un œil à l’ensemble, le prix du billet incluant l’entièreté du musée. Afin d’éviter l’indigestion, K et moi avons adopté notre stratégie éprouvée de parcourir les salles dans l’ordre sans s’y éterniser, « et si un truc nous accroche, on s’arrête ». Malgré cette efficacité nous avons passé non loin de quatre heures dans le musée, qui aurait largement pu en remplir le double ! Je l’ai de loin préféré à son équivalent français : plus grand, plus aéré, plus lumineux. Si j’avais su à l’avance que je l’aimerais autant, j’aurais zappé tous les autres musées d’art New-Yorkais pour me contenter de celui-ci. Petits bonus à ne pas manquer : la merveilleuse vue sur le toit, et la boutique d’art de laquelle j’aurais voulu repartir les bras chargés de bouquins.

Nous avons eu la chance de pouvoir accéder à l’exposition Heavenly Bodies : Fashion and the catholic imagination juste avant sa fermeture. Cette expo se sépare entre différents sites appartenant au MET, mais j’ai privilégié la visite de la salle principale présentant des tenues de haute couture inspirée de la religion catholique – et dont la vidéo ci-dessous présente une magnifique mise en mouvement.

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Michael Nyman – Timelapse

Une quarantaine de mannequins angéliques se tenaient dans cette immense galerie convertie en chapelle pour l’occasion. Leur rassemblement révélait à quel point la religion trouve sa place dans l’inconscient collectif des plus grands créateurs, chacun cristallisant son univers dans ces tenues grandioses. Je crois que c’est la symbolique au cœur de cette exposition qui m’a tant plu, se détachant du systémique propre aux musées pour incarner un imaginaire plus brut, plus direct – amplifié par les odeurs d’encens et la boucle musicale entêtante en fond atmosphérique. Une exposition qui a battu le record du nombre d’entrées au MET, traduisant bien la fascination du tout un chacun pour ce croisement si particulier entre luxe et mystique.

Catholics live in an enchanted world, a world of statues and holy water, stained glass and votive candles, saints and religious medals, rosary beads and holy pictures. But these Catholic paraphernalia are mere hints of a deeper and more pervasive religious sensibility that inclines Catholics to see the Holy lurking in creation.

Andrew Greeley, The Catholic Imagination (2000)

East Village – Shut up and take my money

De tous les quartiers parcourus, East Village a été de loin mon préféré. Un peu plus brut et alternatif, nous y avons passé un après-midi à vagabonder de boutique en boutique – ici un concentré de culture alternative punk, là un centre de ressources pour sorcières des temps modernes – et surtout deux lieux dans lesquels j’aurais pu dépenser tout l’argent que j’avais emmené.

Le premier magasin que je tenais à mentionner est The Evolution Store, à l’extrême ouest du quartier. Cet immense cabinet de curiosité propose à la vente chacune de ses pièces, de la chauve-souris empaillée au modèle anatomique féminin taille réelle, en passant par de nombreux trophées, squelettes, et insectes sous verre. J’ai considéré acheter de nombreux objets avant de me dire qu’ils avaient une bien plus belle place dans ces rayons que sur mes étagères déjà bien trop chargées.

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Je pense de moins en moins à acheter des souvenirs lors de mes escapades, sachant que trop souvent ils ne m’apportent que le plaisir de l’achat sans que j’en profite par la suite. Par contre, je suis toujours en quête d’objets qui joindront l’utile à l’agréable, et qui me rappelleront avec un sourire le moment de voyage auquel je les associe à chaque utilisation. C’est ainsi qu’après avoir échangé quelques mots avec la vendeuse pour admirer son style vestimentaire on point, j’ai jeté mon dévolu sur une paire de boucles d’oreilles. Deux petites météorites âgées de 4.5 milliards d’années, découvertes en 1576 par des conquistadors espagnols en Amérique du Sud. J’aime l’idée de pouvoir me parer de morceaux d’infini, en toute modestie.

Le deuxième gouffre financier du séjour a été l’immense librairie Strand. Je cherchais depuis longtemps à acheter un jeu de Cards against humanity, pratiquement impossible à importer par correspondance. En y repensant sur place, une petite recherche Google m’a suffi pour savoir qu’il était vendu directement dans cette librairie. C’est toutefois arrivée devant le rayon que j’ai hésité à dépenser $40 pour un jeu qui nécessiterait que j’aie suffisamment d’amis IRL à regrouper au même moment autour d’une table – soyons réalistes : vu ma vie sociale plus que lacunaire, ce scénario était bien loin de pouvoir se concrétiser un jour. Heureusement, cet instant de retour à la raison un peu pathétique a rapidement été éclipsé par la découverte émerveillée du reste de la librairie.

En visitant Strand, j’ai pu confirmer que les américains avaient une immense longueur d’avance sur le design des premières de couvertures de leurs livres. Je bavais sur les éditions de mes romans préférés, m’amusant à les rechercher dans les rayons répartis sur quatre étages, me surprenant à trouver des bouquins qui traînaient depuis des années dans mon panier Amazon, m’extasiant sur les éditions rares sous vitrine. K s’est fait plaisir au rayon des vinyles à un prix incroyablement abordable – quant à moi, j’ai complété ma collection de pin’s et ai ajouté à ma bibliothèque Milk and honey, recueil de Rupi Kaur dont j’avais collectionné les poèmes sur Tumblr.

The Earth Room

Le quartier de Soho est définitivement celui où je comblerais mes ambitions matérialistes si j’en avais les moyens ; je bavais devant chaque vitrine de designer, réinventant ma garde-robe et mon intérieur par de nombreuses pièces dont l’absence d’étiquette de prix me confirmaient qu’elles étaient bien loin de m’être accessibles. Loin de mes rêves de shopping, j’ai tenu à me rendre à Soho pour rejoindre le 141 Wooster Street, un immeuble complètement banal, dans lequel il est possible de visiter le deuxième étage au contenu bien particulier.

The Earth Room est une installation de l’artiste Walter De Maria qui, en 1977, a déversé environ 127 000 kilos de terre sur les 350 mètres carrés de ce loft. Cela fait plus de 30 ans que, chaque soir, cet espace gardé est soigneusement entretenu, arrosé, ratissé, afin qu’il reste immuable au cœur d’une ville en plein changement. Impossible d’y entrer bien sûr, le visiteur doit se contenter de l’observer depuis le pas de la porte.

Je pensais que j’allais éclater de rire face au ridicule d’une telle
œuvre. Lorsque je suis arrivée à son seuil, inspirant l’odeur de terre à plein poumons, j’ai été étrangement remuée par cette réappropriation de l’espace si apaisante, si absurde, si reposante. Certains expliquent cette émotion par le rapport profondément ancien que chaque être vivant entretient avec la terre. D’autres, par le calme visuel qu’apporte un tel endroit inattendu au beau milieu d’un des endroits les plus agités au monde. Peu importe l’explication, j’aime quand une œuvre d’art me touche sans que je puisse me l’expliquer et The Earth Room entre totalement dans cette catégorie pour moi.

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Food & drinks

Petite parenthèse alimentaire : la nourriture étant un des éléments centraux de mes voyages, j’étais assez curieuse découvrir ce que me révélerait New York. En effet, j’ai entendu bon nombre de mauvais témoignages sur la malbouffe américaine, qui se sont totalement confirmés durant notre séjour. Il faut dire que la première vision que j’ai eue de la ville après avoir atterri, en sortant du métro, était la vitrine d’un Dunkin dans laquelle était attablé un flic obèse devant son café et son carton de donuts ; difficile dans ces conditions de faire taire les clichés…

Notre périple alimentaire a été un délicieux mélange des pire fast-foods à 3000 calories la petite portion, et des merveilles de petits restaus de quartier qui sont devenus des références absolues. Une rétrospective culinaire s’impose !

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Her name is Han, au cœur de koreatown : une cuisine familiale coréenne à tomber par terre, qui en valait largement la petite heure d’attente (amplement comblée par le verre de vin ci-dessous et un cocktail au sureau qui m’a achevée ; K peut confirmer mes dires : ce restau était un point culminant de notre séjour)

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Bubby’s : au pied du Whitney et de la High Line, un diner recommandé par mon cousin comme servant les meilleurs breakfasts au monde. À juste titre, puisque nous n’avons pas réussi à terminer nos montagnes indécentes de pancakes dont je rêve pourtant encore aujourd’hui de l’épaisseur et du fluff.

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Question junk food, nos expériences étaient pour le moins hasardeuses et dans l’ensemble peu mémorables. Retenons tout de même Taco Bell qui était bien plus correct que ce à quoi je m’attendais. Jamais de la vie je n’ai mangé quelque chose d’aussi concentré en sucres qu’à Dunkin’ Donuts ; je leur ai de loin préféré les bagels fourrés au cream cheese au petit déjeuner. Quant au poulet frit dont j’ai oublié le nom de la chaîne, disons simplement qu’ils ont comblé un creux d’estomac désespéré.

J’ai été très agréablement surprise de découvrir que New York regorgeait de petits cafés indépendants plus hipsters les uns que les autres. Hélas la culture du café de dégustation ne s’y est pas encore démocratisée puisque leur small équivaut à un mug XL chez nous, et seul le délicieux expresso capturé ci-dessus a été une exception aux saladiers insipides que je me suis enfilée chaque matin.

Enfin, notre restaurant préféré se trouvait à Brooklyn juste à côté de notre logement. La spécialité de Catfish est la nourriture cajun à la croisée entre cuisine française, africaine et des indiens d’Amérique. Un résultat qui nous a tellement plu qu’on y est retournés à deux reprises, et qu’il a dicté nos futurs plans de voyages (mention spéciale au cocktail Lady Laveau : absinthe, liqueur de sureau et limonade – on ne se refait pas).

Brooklyn Botanic Garden

Toujours à Brooklyn, le jardin botanique a été une merveilleuse petite découverte qui a de très loin compensé le « bof » que m’avait inspiré Central Park. Un endroit bien plus calme, extrêmement bien entretenu, empli d’une diversité de plantes à en donner le vertige et qui m’a donné envie de me précipiter chez moi pour prendre soin des miennes. Durant ma visite j’ai reçu deux entrées gratuites, valables jusque fin 2019 – si quelqu’un a prévu d’y passer d’ici-là, je les lui enverrai bien volontiers !

Coney Island

Le dernier après-midi de notre séjour, K a tenu à ce que nous nous rendions à Coney Island, une péninsule au sud de Brooklyn habitant un parc d’attractions du même nom. Cette visite a été la plus libératrice de tout mon voyage, et je garde de cette balade sur Brighton Beach un souvenir absolument merveilleux.

Nous y sommes arrivés un jour où le célèbre parc de loisirs était fermé, et où l’orage menaçait de craquer à chaque instant. Il faisait froid, le vent nous fouettait le visage, et la jetée habituellement bondée était complètement déserte. Nous pouvions enfin respirer, loin de la foule, loin du bruit – la mer était magnifique de noirceur, sa côte n’appartenait qu’à nous, et ces quelques heures à y flâner m’ont apporté tout le ressourcement qui me manquait tant durant toutes ces vacances.

Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai raccroché les wagons et ai saisi pourquoi K était si attaché à cet endroit : Coney Island est en effet le décor de plusieurs films qu’il aime beaucoup. C’était plutôt amusant d’ailleurs de passer devant de nombreux lieux de tournage durant notre séjour : de la caserne de Ghostbusters à l’appartement de Friends, en passant par la mythique Central Station. De retour à la maison, je me surprends à voir New York de façon totalement différente lorsque je la reconnais sur l’écran, comme si j’y avais découvert une nouvelle dimension.

Mr. Robot

Requiem for a dream

Sleep No More

Je tenais à terminer ce récit de voyage par un événement qui m’habite encore aujourd’hui. Comment parler d’une telle expérience sans trop en révéler, puisque seul respecter le mystère qui l’entoure permet de préserver la claque qu’elle procure à la découverte ? Alors que je tiens à partager le fait que c’était sans aucun doute une des soirées les plus marquantes que j’ai vécues cette année…

Sleep No More est une expérience interactive à la croisée du théâtre et de la danse – et pourtant si loin de la façon dont ces arts sont habituellement présentés. En achetant un billet, vous êtes invités à remonter le temps vers les années 30 pour passer une soirée dans l’hôtel McKittrick, dans lequel vous pouvez vadrouiller en toute liberté et fouiller dans les moindres recoins. Seules conditions ? Porter un masque gris, tenir un silence absolu, et ne pas déranger les résidents de l’hôtel.

Durant votre visite, vous croiserez beaucoup  de ces personnages faisant partie du personnel ou des clients. Muets, ils vivront leur vie sans s’occuper de vous (ou presque…) et s’exprimeront par mimes et pas de danse sur différents fonds sonores. Votre expérience sera dictée par vos choix de visite, mais aussi par les personnages qui vous intéressent le plus. Si, en ouvrant la porte d’une chambre au hasard, vous tombez sur une dispute de couple particulièrement violente : suivrez-vous l’homme enragé à la chemise ensanglantée qui sortira de la pièce en trombe pour se diriger droit vers le bar, ou resterez-vous auprès de la femme effondrée en robe de bal qui tient d’une main tremblante un ouvre lettres tranchant ? De même, si vous découvrez un couloir caché derrière un rideau, oserez-vous le suivre jusqu’à une pièce secrète, et y tomberez-vous au moment où une femme mystérieuse s’apprête à exécuter un rituel particulièrement macabre en vous prenant à témoin ?

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Au fil de la soirée et de vos déambulations, vous allez peu à peu comprendre différentes pièces d’un même puzzle, d’une même histoire reliant tous ces résidents en les faisant sombrer peu à peu dans l’horreur et la folie… K et moi nous sommes très rapidement séparés dans notre exploration, chacun intéressé par des pistes différentes. Nous avons adoré compléter nos expériences respectives à l’issue de la soirée en nous racontant les scènes auxquelles nous avions assisté – certaines communes à nos expériences, et d’autres que l’autre avait visiblement manquées. J’ai marché des kilomètres et des kilomètres dans l’hôtel McKittrick, vagabondant entre les étages et les nombreux coins à explorer, me surprenant régulièrement de la présence d’une porte ou d’un passage que je n’avais pas encore remarqués. Durant tout mon parcours, j’ai développé des préférences vers certains personnages en particulier que je me suis attachée à suivre pour révéler un maximum de leur histoire, au dépens d’autres protagonistes… Si je n’ai qu’un conseil à donner, c’est de réserver une session tôt dans la soirée, afin d’avoir assez de temps pour tout explorer et le plus de chances possible d’assister à différentes scènes (la « pièce » se répétant – avec quelques variantes – trois ou quatre fois par soirée).

Tony Bennett – Is that all there is ?

Sleep No More m’a fait vivre trois heures hors du temps et m’a fait vibrer d’une passion incroyable. Je suis tombée folle amoureuse de son univers, à la croisée entre Twin Peaks et American Horror Story, qui m’a obsédée des jours durant – j’ai écouté en boucle la musique diffusée dans l’hôtel pour rester accrochée à son atmosphère le plus longtemps possible. Je ne sais exactement comment expliquer à quel point cette expérience m’a prise aux tripes, j’en ai rêvé plusieurs nuits d’affilée. Le magnétisme et la vulnérabilité des acteurs, le grandiose des décors et le glamour des costumes, la décadence des personnages et de leurs actes, l’immersion sonore, les rencontres bouleversantes, les dizaines et dizaines de pièces à explorer, la beauté hypnotique des danses, l’attention dans le moindre des détails… Je crois que je peux comprendre certaines personnes qui y retournent régulièrement malgré le prix du billet, et je suis presque soulagée de vivre aussi loin pour ne pas autant être tentée d’y revenir encore et encore – regardez-moi cette annonce d’événement pour Halloween, bon sang !

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Le spectacle aux critiques unanimes semble hélas victime de son succès. Plus la soirée avançait, plus de personnes étaient autorisées à rentrer dans l’hôtel – tant et si bien qu’au bout d’un moment, les acteurs étaient tellement entourés que toute action était impossible à suivre, et je passais de pièce en pièce frustrée de constater qu’elles étaient toutes blindées. Bien heureusement, la foule s’est dissipée pour le dernier cycle – se débarrassant sans doute des participants qui n’étaient pas plus intéressés que cela par ce à quoi ils assistaient. En effet, je voyais certains membres du public clairement irrespectueux, prenant des selfies à tout va, papotant à voix haute juste devant les artistes qui dansaient sous leurs yeux, ou scrollant sur leurs smartphones en attendant que le temps passe. J’ai même lu un article décrivant que certains acteurs – sujets par moments à une vulnérabilité et une exposition immenses – avaient subi des agressions de la part du public (ce qui n’était pas sans me rappeler la captivante et terrifiante performance Rhythm 0 de Marina Abramovic…) J’ai eu peur que le trop plein de monde croisé à de nombreux comportements m’en-foutistes ruinent une expérience qui était pour moi de l’ordre du sublime – heureusement, c’est cette merveilleuse sensation de choc qui a pris le dessus et que j’ai conservée avec moi.

Le mot de la fin

New York, c’était cette contradiction-là. Le choc de l’immense croisé au dégoût de la foule, les moments les plus précieux cachés dans l’inattendu loin des standards touristiques. Il y a peu, j’ai lu un article assez troublant sur le phénomène d’overtourism, autrement dit l’augmentation croissante de visiteurs étrangers dans des espaces qui ne sont pas capables d’en accueillir autant. L’article décrivait que cet effet était accentué par Internet qui permettait la démocratisation des voyages à bas prix. Vols low cost, logements en AirBnb, pass touristes à tarifs réduits, autant de bons plans qui rendent accessibles des voyages aux quatre coins de la planète et qui augmentent le nombre de vacanciers d’année en année. Cet afflux force les différents sites touristiques à s’adapter, mettant en place d’immenses structures d’accueil et, surtout, de rentabilisation – au dépens de l’environnement local qui se retrouve totalement défiguré.

Je pense alors à Marion qui me décrivait qu’elle ne retournerait plus en Islande, dont elle était pourtant folle amoureuse, tant l’invasion touristique avait ruiné pour elle le sentiment de liberté sauvage qu’elle y trouvait. Et ce constat m’effraie, puisque je ne peux m’empêcher de ressentir la même gêne durant mes voyages, alors que je sais pertinemment être moi-même une de ces touristes privilégiées.

Internet a aussi cet effet boule de neige de partage de bons plans, mettant à la une des petits trésors qui souffrent très rapidement d’un effet bouche-à-oreille (pour ne pas dire clavier-à-clavier) allant beaucoup trop vite pour eux. Sleep No More m’en était un excellent exemple : un spectacle sulfureux initialement considéré comme un secret d’initié et transformé en immense attraction touristique. Et je me demande dans quelle mesure je ne suis pas moi aussi complice de cette démesure en partageant à mon tour ces bons plans sur ces pages. Sacré paradoxe, puisqu’après tout sans Internet, j’aurais été bien loin de découvrir de telles pépites.

New York est sans aucun doute le voyage qui m’a le plus fait cogiter sur mes habitudes. Je réfléchis à mes routines quotidiennes auxquelles je dois à nouveau prêter une attention particulière pour ne plus sombrer dans état de stress tel que celui qui m’a accablée en début de séjour. Je cogite surtout sur mes habitudes de voyage : toujours empêtrée dans cette frénésie de tout documenter, cherchant à résoudre dans ma tête le conflit paradoxal que m’inspire le tourisme de masse alors que j’en fais partie, souhaitant fuir des destinations trop prisées au profit de moments sauvages qui me ressourcent bien plus. New York m’a permis de cristalliser bon nombre de sujets qui me taraudent, soulignant à nouveau le besoin de voyager pour prendre une distance plus que nécessaire sur moi-même. «  Sometimes you have to go halfway around the world to come full circle.  »

Depuis que je suis rentrée j’ai repris l’écriture frénétique dans mes carnets, comme à chaque fois que j’ai des nœuds intérieurs à démêler. En attendant que cela porte ses fruits, et ne sachant absolument pas comment terminer cet article sinon de façon abrupte, je laisse le mot de la fin à K : « Et puis voilà, bisous ! »

Un commentaire

  1. Un article magnifique et magique :)

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