Olaf

Je ne me souviens plus vraiment de l’origine des conversations qui nous ont menées à l’adoption d’un chaton. L’idée était dans l’air depuis quelques années déjà, sporadiquement alimentée par des évocations légères telles que « quand on emménagera dans plus grand » ou encore « quand on sera un peu mieux installés »… On était déjà d’accord sur quelques préférences – un chaton pour lui, un pelage sombre pour moi – mais je ne sais pas quand exactement l’envie flottante s’est transformée en projet concret.

Même si on avait commencé à en parler sérieusement dès la fin du printemps, je fixe cette décision au souvenir de cet après-midi de juin. Prendre la route au pif sous un soleil radieux après avoir acheté quelques sandwiches et s’arrêter dans un coin qui nous plaît ; c’est ma recette favorite de vadrouille-du-weekend-anti-larvage-dans-le-canapé. Nous nous sommes fixés cete fois-ci sur un petit lac dont nous avons fait le tour à pied jusqu’à trouver un coin d’ombre où bouquiner, manger et siester.

K m’a évoqué que cette année était celle des O pour les chats qui y sont nés. Nous avons passé l’entièreté de la balade dans un échange sans queue ni tête – Opium, Oups, Ocarina, Ornithorynque – listant toutes les possibilités de prénoms jusqu’à établir un consensus de préférés : Omen, Odin, Oban, Orion (merci Anne !), et Olaf.

Les choses se sont accélérées en réalisant que juin-juillet était la pleine saison d’adoption des chatons récemment sevrés. Le moment était parfait : nous travaillons en horaires décalés ce qui ferait toujours une présence à la maison, et aucun voyage n’est prévu dans les prochaines semaines. Un soir, K m’a emmenée dans une animalerie pour acheter quelques nécessités, dont une litière : « C’était important de franchir le pas, comme ça impossible de faire marche arrière ! »

Notre première option a été de visiter les refuges du coin, magnifiquement aménagés pour les animaux qu’ils recueillent. Hélas, les conditions d’adoption étaient pour le moins compliquées pour un chaton : ces derniers ne sont pas disponibles très longtemps, doivent souvent être pris par paire, la plupart nécessitent un accès extérieur, et dernier point de recul majeur pour nous : le refuge reste le propriétaire officiel de l’animal même après adoption.

Notre choix s’est alors tourné sur les petites annonces pour lesquelles j’avais activé une alerte. Chaque notification tapait pourtant à côté : Trop loin, trop blanc, trop cher, … sans compter les nombreuses excuses que je trouvais à chaque parution qui semblait rentrer dans nos critères. Il faut dire qu’aucun des chats proposés ne me tapait dans l’œil, et vu que j’avais complétement paniqué à l’animalerie face à l’étendue de choix de pâtée, jouets, croquettes grattoirs et litières, peut-être n’étais-je tout simplement pas prête ? Peut-être. Et puis je suis tombée sur cette annonce qui se détachait des autres par son texte et par cette photo.

C’était la deuxième fois en un an que j’étais atteinte de ce syndrome « c’est lui et pas un autre » qui commence à sérieusement m’effrayer. La première a eu lieu pour l’appartement, et l’histoire du chaton y a trouvé un écho certain.

Lorsqu’on a téléphoné pour lui rendre visite, on a appris que quelqu’un était passé avant nous et l’avait déjà vraisemblablement choisi. La propriétaire a tout de même pris nos numéros, dès fois qu’il y aurait un désistement d’ici le jour où il devait être adopté.

K a pris le relais sur les annonces et m’a incitée à ce qu’on rende visite à d’autres chats. Je ne sais pas s’il avait compris que les autres annonces ne m’intéressaient plus, mais il avait raison : je ne pouvais pas rester accrochée à un coup de cœur en photo déjà volé. Nous sommes partis voir un autre petit chaton noir, sur lequel nous avons hélas vite fait l’impasse : beaucoup trop jeune, peureux et léthargique. À peine rentrés dans la voiture après un quart d’heure de visite que nous étions déjà d’accord sur le fait qu’il ne serait pas le bon, tout autant que ça me faisait mal au cœur de devoir rejeter cet indésiré.

Il n’y avait rien à faire, je n’arrivais pas à me sortir cette première annonce de la tête. J’ai envoyé le lendemain un nouveau message à son auteur pour avoir des nouvelles, sans grand espoir toutefois. Une demi-heure plus tard, la réponse est tombée : « Vous avez de la chance, je viens de contacter la personne et elle ne le prend pas. Quand est-ce que vous pouvez venir le voir ? » Le soir même, K et moi faisions la rencontre de cette petite boule de poils grise en pleine sieste. Après quelques minutes passées à le caresser et à jouer avec lui, K m’a adressé un « Alors ? » L’immense sourire que je lui ai retourné a conclu l’affaire.

J’ai pleuré de concert avec le chaton lorsque nous l’avons ramené avec nous quelques jours plus tard tant ses miaulements étaient déchirants, paniqué d’avoir été arraché à sa famille et de devoir subir un trajet mouvementé dans une voiture bruyante emplie d’odeurs étrangères. Mon bonheur s’est très rapidement retrouvé complètement noyé dans des litres d’angoisse primitive dont j’avais oublié être capable.

Olaf a passé sa première nuit chez nous enfermé dans la salle de bains, limitant le nouvel environnement à une petite pièce sans dangers le temps qu’il s’habitue à sa nouvelle situation. Cette nuit a été absolument horrible pour moi. Non qu’il ait miaulé : ses petits cris apeurés se sont calmés très vite. Mais je n’avais de cesse de me réveiller heure après heure avec cette pelote de nœuds épineux dans le ventre que je reconnais trop bien. J’étais malgré moi entraînée dans un tourbillon de pensées obsessionnelles, ne réussissant pas a m’arrêter d’imaginer toutes les façons possibles dont mon petit chaton pourrait mourir.

Il pourrait se noyer dans la cuvette des toilettes, mordiller une plante qui lui est toxique, se pendre à la guirlande de la fenêtre, s’empaler sur un bois de cerf que j’ai pour déco au sol. J’ai passé la nuit à repenser à tous les malheurs que j’avais lus sur Internet, à la grand-mère de K qui appelle les animaux de compagnie des bêtes à chagrin, à tous ces témoignages dévastés de propriétaires en deuil que je connaissais. C’est si épuisant de se faire submerger par cette ombre funeste qui prend toujours le dessus quand on s’y attend le moins. Toujours cette poix qui s’infiltre dans la moindre de mes brèches, tout autant que je crois pourtant les avoir toutes colmatées.

Le premier soir de cohabitation était étrange : rentrée du boulot, je n’ai plus reconnu mon foyer. K était resté à la maison toute la journée et avait déjà commencé à s’habituer au chaton ; pour moi, il était encore un élément étranger qui avait complètement chamboulé l’harmonie de mon chez-moi. J’osais à peine l’approcher tant j’étais persuadée qu’il allait se passer quelque chose de mal. À peine arrivé et j’appréhendais déjà de le voir partir – dans le meilleur des cas, je me préparais à devoir gérer sa disparition dans une petite vingtaine d’années.

Je repense souvent ces derniers temps à Kekow qui me partageait l’angoisse de cette amie dont la vie était si parfaite jusqu’ici qu’elle vivait dans la peur constante d’un retour de bâton désastreux. Je contre-balance par cet échange que j’ai eu avec Aleks, sur l’idée que d’imaginer sans cesse des choses négatives finit par les attirer. Je travaille toujours et encore à identifier ces boucles de pensées étouffantes, et à apprendre à les canaliser au lieu de les alimenter. Je ne m’attendais simplement pas à ce que l’arrivée d’Olaf les fasse remonter à la surface de façon aussi vive.

Cela fait depuis mercredi qu’Olaf est à la maison, et chaque jour on s’apprivoise un peu plus l’un l’autre. Il a été merveilleusement éduqué par sa famille d’origine et ses petites bêtises sont minimes comparées à son caractère en or. Ses jouets préférés sont le bâton à plumes, la petite souris qu’il poursuit dans tout l’appartement et bien sûr le pointeur laser. La peluche qui fait sa taille n’est pas vraiment là pour réconfort comme on l’attendait, mais lui est plutôt un merveilleux partenaire de catch. Lorsqu’il dort, j’aime inspirer fort dans son petit ventre tout chaud qui sent si bon, m’amusant des positions improbables qu’il alterne à chacune de ses siestes. Je m’habitue à ce qu’il ait la parlote le matin au réveil pour nous dire bonjour, et rien ne me fait plus plaisir que lorsqu’il cherche à se coller à moi en se rendormant sur le canapé, tout en pétrissant sa couverture.

Un merveilleux nouvel équilibre est en train de se construire entre mes démons que j’apprends encore et toujours à refouler et cette nouvelle source d’amour qui est en ce moment même en train de ronronner devant moi, allongé de tout son long entre l’écran et le clavier.

Rob Simonsen – Tully

4 commentaires

  1. Prendre soin d’un autre, c’est une aventure entre bouffées d’amour et bouffées d’inquiétude…
    Bonne aventure à vous alors !
    Je découvre tout juste ton univers et c’est un vrai plaisir d’authenticité.
    Une belle journée !
    R.

    • Il est rare que de nouveaux yeux se posent sur ces pages, merci beaucoup pour ton passage R. et bienvenue :) Tu as raison, le yo-yo émotionnel est bien ample par moments, et pourtant si enrichissant… L’aventure ne fait que commencer !

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