Le raisin sec

Il y a deux mois, j’ai reçu dans ma boîte professionnelle un mail proposant un cycle d’initiation à la méditation en pleine conscience, aussi appelée mindfulness. Le programme de huit semaines était tout frais payés par ma boîte, dans le cadre d’une campagne de santé déployée pour renforcer le bien-être des employés. Cela fait depuis mon arrivée que je suis bassinée par des réunions renforçant l’importance d’avoir a healthy mind in a healthy body, par des invitations à des séances de fitness entre collègues et par des affiches dans les toilettes emplies de petites astuces pour lutter contre le burn-out. Agacée que mon entreprise insiste à ce point sur l’importante responsabilité que chaque employé a de prendre soin de son bien-être – comprenez de sa productivité – j’ai failli archiver ce mail sans y donner suite.

Si je me souviens bien, c’était S. qui m’avait pour la première fois évoqué la méditation en pleine conscience dans un de ses emails il y a des années de cela. Je me rappelle que le concept m’avait intriguée, jusqu’à ce que je me tourne vers Internet pour en savoir plus : l’abondance de sites new age quasi-sectaires qui puaient l’encens et prônaient l’illumination du moment présent m’avait fait freiner des quatre fers.

Même après avoir visionné ce TED Talk qui a mis de l’eau dans le vin de mes préjugés, mes quelques tentatives méditatives se sont avérées désastreuses. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais ni de comment atteindre cette plénitude tant prônée, ayant juste l’impression de perdre mon temps sur cette vaste supercherie. J’étais très sceptique de tous ces discours qui prônaient « saisir l’instant présent », « libérer ses émotions », « lâcher prise sur les pensées négatives ». Ces propos bien pensants tenaient pour moi de citations Captain Obvious : évidents et complètement vides.

J’ai bien rapidement abandonné la méditation pour revenir à mes amants fidèles, carnet et stylo. À l’époque j’étais férue d’écriture automatique, dans laquelle je pouvais à loisir canaliser toutes mes obsessions en des sessions matinales frénétiques, remplissant des pages et des pages de pensées qui me rongeaient. Je pensais à l’époque que cette activité m’apportait bien plus de réponses et d’apaisement que de rester immobile pendant vingt minutes en essayant de ne penser à rien, ce qui était pour moi mission impossible.

Et puis l’écriture s’est peu à peu tarie. Ou plutôt, transformée. L’apaisement a fait place à une certaine fureur bien familière, celle de tourner en rond et de me cogner à mes propres parois. Mes carnets étaient remplis de boucles obsessionnelles, de névroses redondantes qui se nourrissaient les unes les autres au fil des pages sans trouver d’échappatoire. Plus je creusais, plus je les enrichissais : il n’y avait plus d’origine ni de fin, juste un système auto-alimenté qui s’effondrait sur lui-même. Apres des années de pratique intensive, cela fait des mois que je n’écris plus au quotidien par douleur de me dévorer vivante. Alors malgré toutes mes réticences, et suite à de nombreux témoignages de proches qui m’ont convaincue de redonner à la méditation une chance, j’ai rouvert ce mail et me suis inscrite à ces sessions de mindfulness, une par semaine durant deux mois.

Il y avait quelque chose de si étrange, à débarquer avec plusieurs collègues dans cette immense salle de sport dont l’équipement était soigneusement rangé le long des murs. Au centre, plusieurs tapis de sol, un bol tibétain, et un petit bout de bonne femme à l’immense sourire. Elle nous a invités à nous asseoir et plutôt qu’un long discours, nous a proposé de fermer les yeux et de commencer par dix minutes de méditation silencieuse en première introduction.

J’aurais aimé décrire une véritable révélation sitôt le chant du bol tibétain entamé ; en réalité, l’inconfort était loin de se dissiper bien au contraire. Je me sentais ridicule, immobile sur mon tapis, incapable de m’asseoir correctement en tailleur. J’avais mal au dos, je culpabilisais de prendre une heure de mon temps de travail pour résoudre mes first world problems for white rich people à la sauce hippie zen, je n’avais aucune idée de ce que je foutais là et pour être honnête, j’aurais aimé être moins polie pour m’autoriser à me lever et à quitter la salle sur le champ.

« Alors… Qu’en avez-vous pensé ? » nous a-t-elle demandé une fois les dix minutes écoulées. Personne n’a osé répondre et chacun la fuyait du regard ; au moins on était tous d’accord. « Vous devez sans doute vous sentir un peu perdus, c’est complètement normal. Pour vous aider à vous repérer et à vous concentrer, je vais vous donner un objet, et la prochaine méditation va être dirigée autour de cet objet. Vous pouvez en faire ce que vous voulez : l’observer, le toucher, le sentir, le manger. Essayez d’ignorer tout le monde qui vous entoure, toute pensée qui n’a pas directement lieu avec cet objet. Dans les dix prochaines minutes, il n’existe que vous et lui ». Et, en passant parmi les participants, elle a déposé dans ma main un raisin sec. Un foutu raisin sec.

À ce stade j’avais abandonné tout espoir que ce cours m’apporte quelque chose. Je me souviens même m’être dit quelque chose du genre « Okay, tu veux vraiment que je m’y mette à ce bullshit ? Deal, je vais ériger ce raisin sec comme unique sens de vivre, comme mon précieux à défendre bec et ongles, comme divinité toute puissante du moment présent, comme absolu universel répondant à tous mes tourments, t’as même pas idée. » Quitte à basculer dans l’absurde, autant y aller à fond.

Et comme souvent, c’est quand je me braque à ce point dans mes propres clichés autoconstruits qu’ils s’effondrent. Ça paraît insensé, mais ces dix minutes en tête à tête avec mon raisin ont complètement ébranlé dix années de quête introspective, et j’ai parfaitement conscience du ridicule de cette phrase. J’avoue me sentir bien humiliée de m’être à nouveau enfermée dans mes préjugés et dans mon attitude hautaine face à ce que je considérais comme un lamentable effet de mode ; il me suffisait d’un brin d’ouverture d’esprit pour me remettre à ma place. Parce que cette fois-ci, ça a marché. Je ne peux le décrire d’une façon qui ne paraisse pas stupide, mais le fait de me concentrer à ce point sur un objet aussi insignifiant m’a fait découvrir une infinité de sensations dont je n’avais pas la moindre idée. Une heure auparavant je répondais à des mails tout en réfléchissant à un certain projet professionnel, prévoyant des réunions à venir, m’inquiétant de ce qu’il restait dans le frigo chez moi et gérant quelques angoisses latentes qui tournent toujours en tâche de fond ; tout a été éclipsé durant ces dix minutes par le simple fait de savourer ce fruit sec sur ma langue, au point où je ne savais même plus comment je m’appelais. Et suivre la voix de cette femme comme guide, qui m’aidait à rediriger mon esprit sur ces saveurs à chaque fois qu’il s’échappait ailleurs. Je savais déjà qu’un bête sushi pouvait me faire monter les larmes aux yeux, j’ai atteint une nouvelle étape avec le raisin sec.

Je n’en revenais pas que goûter un aliment aussi simple puisse révéler une telle explosion sensorielle, pour peu que j’y accorde réellement de l’attention. J’ai alors pensé à tous ces repas que j’engloutis en ayant la tête ailleurs, face à la télé, discutant avec mes collègues, ou en réfléchissant à tout sauf à l’action que j’étais en train d’entreprendre sur le moment. « Et maintenant, à quoi pensez-vous ? » Je ne sais pas si les autres souriaient de l’absurde de la situation ou parce qu’ils partageaient la même surprise que moi, mais l’atmosphère avait clairement changé dans le groupe de participants.

La fois suivante, nombreux d’entre eux ne sont pas revenus. Les autres, comme moi, sont restés fidèles au poste jusqu’au bout du programme. Je ne les connaissais pas davantage, mais nous nous saluions d’un sourire entendu à chaque nouvelle session, comme liés par une compréhension commune de pourquoi chacun était là. Parce que durant ces cours, il se passait quelque chose que nous ne savions pas vraiment comment expliquer, mais qui nous faisait du bien. Une prise de recul. Une parenthèse. Un recentrage. Un ralentissement. Un soulagement. La révélation s’est faite pour moi un mardi matin où, en me levant, ma première pensée a été de me réjouir de la session du jour. Je me suis alors rendue compte à quel point cette petite heure de méditation était devenue une véritable bouffée d’air dans ma semaine, et chaque séance ne faisait que confirmer davantage ce besoin d’y retourner.

Il est difficile de décrire exactement ce en quoi consiste la méditation ; je ne sais pas si elle est différente pour chaque pratiquant, ou si ses bienfaits sont universels. Je n’arriverais pas vraiment à définir moi-même ce que j’y trouve, et quand bien même j’y parviendrais, je doute fort pouvoir partager ce que ça représente. Tout simplement parce qu’il a fallu que j’attende d’en être à ce point de mon parcours personnel pour y trouver une réponse. Et si j’avais lu ce présent article ne serait-ce qu’il y a un an encore, j’aurai simplement soupiré face à cette soi-disant révélation. Je n’aurais pas été en mesure de la comprendre, et pire encore si j’avais insisté, cela aurait pu m’être dangereux. Je ne souhaite ainsi laisser que ces quelques citations en guise de pistes de réflexion, piochées dans mes lectures récentes qui ont joliment fait écho à ces deux mois initiatiques.

It’s actually a shocking realization when you first notice that your mind is constantly talking. You might even try to yell at it in a feeble attempt to shut it up. But then you realize that’s the voice yelling at the voice.

Michael A. Singer

It all begins and ends in your mind. What you give power to, has power over you, if you allow it.

Leon Brown

I was doing something that had become a pattern in my life, and I thought : Well I should go talk to a psychiatrist. When I got into the room, I asked him, ´Do you think that this process could, in any way, damage my creativity ?´, And he said ´Well, David, I have to be honest ; it could´ And I shook his hand and left. »

David Lynch

Mindfulness is not about staying but about coming back again and again.

J’étais bien plus triste que ce que je voulais admettre lors de la dernière séance. Je m’étais habituée à abandonner mes collègues de bureau tous les mardis pour aller m’asseoir dans une salle vide durant une heure, à ne rien faire sinon écouter la voix de cette femme qui nous guidait avec tant de bienveillance et de douceur. Nathalie parlait d’une application sur téléphone, Calm, qui pourrait prendre le relais de ce rendez-vous hebdomadaire ; parmi toutes les nouvelles habitudes qui sont en train de se mettre en place depuis que je vis ici, je crois qu’il y en a une que j’ai tout intérêt à maintenir.

6 commentaires

  1. « Ça paraît insensé, mais ces dix minutes en tête à tête avec mon raisin ont complètement ébranlé dix années de quête introspective, et j’ai parfaitement conscience du ridicule de cette phrase. »

    C’est peut-être parce qu’il arrive parfois que la vie soit beaucoup plus simple que ce à quoi on s’attendait, qu’elle ne peut s’exprimer que dans une phrase ridicule :) Forcément, on croit toujours qu’il y a des implications et des sous-entendus, alors que… non. En tout cas, moi je l’aime beaucoup, cette phrase, elle éclaire mon lundi !

    • Je l’avais déjà sortie pour un autre article, mais cette citation d’American Beauty me revient si fort en tête :

      It’s a great thing when you realize you still have the ability to surprise yourself. Makes you wonder what else you can do that you’ve forgotten about.

      Ces moments si simples et si évidents font partie des plus précieux pour moi :)

  2. C’est marrant, c’est grâce au travail que j’ai eu l’opportunité de découvrir aussi le principe de la méditation en pleine conscience : on a tous été invités à passer une journée avec Christophe André.

    Je regrette de ne pas avoir pris des notes ou écrit mon ressenti sur cette journée (c’était il y a plusieurs années maintenant) mais comme toi, elle m’a vraiment changée : mes préjugés sur la méditation sont complètement tombés et j’ai découvert que j’aimais les raisins secs (quand on prend le temps d’accueillir son goût…).

    Mon initiation n’a durée qu’une journée mais c’était vraiment fou. Par exemple, à la fin de la journée, on a fait une méditation guidée qui a duré un certain moment. Dans ma tête environ quelques secondes. Christophe André nous a en fait avoué que ça avait duré 20 minutes ! Je n’arrivais pas à y croire : le matin même, jamais je n’aurais pensé pouvoir méditer 20 minutes d’affilée, trouver ça presque court et aimer ça en plus !

    En revanche, même si j’ai énormément apprécié l’expérience, je n’ai jamais réussi à l’inclure dans ma vie par la suite. J’ai essayé différentes applications mais l’utilisation de mon téléphone casse toute motivation de méditation. Je n’arrive pas à méditer avec le support qui me sert aussi à râler sur Twitter et stalker sur IG…
    Mais ça a quand même changé ma pratique (très sporadique) du Yoga : je suis maintenant plus ouverte à un yoga un peu plus spirituel et lent, où on se concentre sur son corps, alors qu’avant, je ne m’intéressais qu’au challenge sportif de ce sport…

    • Haha, tu m’apprends que le raisin sec est une technique bien répandue ! Bien efficace en tout cas, je comprends que ça puisse facilement ouvrir des portes.
      J’ai eu l’exacte même impression que toi à la fin de mon premier cours : la surprise de m’y être fait happer malgré tous mes préjugés, et que ça ait si bien fonctionné. Cela renforce la nécessité de faire taire ma critique intérieure pour être ouverte à de nombreuses expériences que je réfuterais d’un revers de main au premier abord ; à chaque fois que je me pousse à voir au-delà mes a priori, j’en tire bien plus de choses !
      Je retrouve dans ton commentaire un point sur lequel notre prof a beaucoup insisté : inutile de se mettre du jour au lendemain à pratiquer religieusement une heure par jour en transformant cela en discipline absolue si cela est trop contraignant (ou dans ton cas si le support ne te convient pas). Il est bien plus doux et engageant de trouver comment incorporer cette pratique naturellement, que ce soit en marchant vers le boulot, en faisant la vaisselle, ou tout comme toi en pratiquant le yoga. L’essentiel est que tu y retrouves ce moment d’apaisement et de calme intérieur de façon récurrente :)

  3. *sourit doucement* merci

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