Créer en dégradés

Il y a deux ans, j’écrivais que le cinéma est révélateur de celui qui le regarde. Comme pour tout art chez moi, c’est avant tout le point de vue du spectateur qui me captive : qu’est-ce que l’œuvre révèle de moi lorsque je m’y confronte ? La démarche du créateur me paraît tellement contrôlée qu’elle ne m’intéresse que peu. Je répète souvent qu’une fois qu’une œuvre est achevée et présentée à d’autres, elle n’appartient plus à son auteur ; c’est alors là, dans la perception, qu’elle me parle le plus. Tout du moins, tant qu’il ne s’agit pas de ce que moi-même je produis ; dans ce cas (sur ce blog en l’occurrence), c’est le contrôle de ce que je crée qui m’importe, sans grande pensée vers la façon dont mes articles seront perçus. Plutôt contradictoire, non ?

Annihilation

Ex Machina

Ces pensées introductives sont en réalité les conclusions auxquelles je suis arrivée après un long fil de réflexion. Ce dernier est parti du film Annihilation, que je voyais depuis quelques jours en tête des recommandations Netflix et défilant dans mes flux d’actualité, que ce soit par la recommandation d’Epoc ou encore la chronique du Fossoyeur (à regarder a posteriori). De son réalisateur, Alex Garland, j’avais un très bon souvenir des films qu’il a écrit (28 days later, Never let me go, …), et un avis critique bien plus mitigé sur le premier film qu’il a réalisé il y a 4 ans, Ex Machina.

Annihilation m’a tout autant laissée sur ma faim que son prédécesseur : une idée de base excellente, un fond passionnant qui soulève de nombreuses questions, mais une résolution absolument consensuelle et sans surprise qui fait retomber les deux films comme des soufflés trop cuits. À la fin d’Annihilation, je me suis retrouvée avec l’exacte même sensation de « Quel dommage », dont je vais avoir du mal à me décrotter pour tout potentiel prochain film du réalisateur. Ça, c’était le constat de départ.

Inception

Interstellar

J’ai alors réfléchi à tous les films de science fiction que j’ai vus ces dernières années, et sans vraiment pouvoir les caractériser, que j’assimile tous à la même vague. Des exemples évidents du genre seraient Inception ou Interstellar de Nolan, incroyables succès sur des sujets que j’aurais crus bien loin d’un cinéma mainstream. La clef ? De nombreux outils cinematographiques mis à la disposition du spectateur pour l’assister dans la compréhension d’un scénario tarabiscoté. J’ai le souvenir d’une analyse d’Inception qui décortiquait l’utilisation des couleurs durant le film, les différentes couches de rêves étant d’une colorimétrie bien distincte afin que le spectateur ne doute à aucun moment d’à quelle situation il est en train d’assister. Mais on y reviendra plus tard, à cette histoire de couleurs.

Je pense que la maîtrise de Nolan réside dans le soin qu’il apporte à ne pas perdre le spectateur tout au long de ses films. Personnellement, j’adore de ce fait prendre son cinéma comme un parfait divertissement qui m’entraînera loin sans grand effort. Je ne m’y sens pas autant abrutie que face à un Marvel, mais je reconnais que je peux assez facilement mettre mon cerveau dans un bocal et me laisser flotter car, peu importe la complexité du scénario, je sais que je serai fortement soutenue tout du long. Un peu trop, peut-être ; je me rappelle avoir été irritée à plusieurs reprises durant ces films de l’insistance des personnages à expliquer les situations dans lesquelles ils se trouvaient, s’engageant dans des dialogues très peu naturels qui manquaient de briser le quatrième mur et dont le seul but étaient de m’assurer que je suivais toujours. Je n’aime pas trop qu’on me remette à ma place de spectatrice.

Arrival

Blade Runner 2049

En continuant mon inventaire des films de science-fiction que j’ai vus ces dix dernières années, je constate que Denis Villeneuve y a largement dépassé notre cher Christopher. Je l’ai découvert avec Enemy puis Sicario dans un autre genre que j’ai absolument adorés, et ai complètement approuvé son ouverture à un cinéma plus mainstream et à plus gros budget avec Arrival et Blade Runner 2049. Je préfère le cinéma de Villeneuve car j’ai l’impression qu’il me prend moins pour une idiote – à moins qu’il le cache mieux ? J’arrive à totalement oublier ma propre existence pour totalement plonger dans ses films, qui font partie de ceux dont je discute le plus longuement après visionnage. J’ai l’impression que son ouverture à un public plus large n’a de loin pas dilué son identité – même la suite de Blade Runner, pourtant fortement marquée d’un univers pré-existant, n’a en rien limité l’expression de Villeneuve dans les registres qu’il préfère. On a toujours ces ambiances poussiéreuses et ces couleurs magnifiques, vives, marquées, signatures caractéristiques de ses univers.

Colorpalette.cinema

Montages par colorpalette.cinema

Si je mentionne de façon récurrente les couleurs des films, c’est qu’il s’agit d’un point auquel je fais de plus en plus attention, constatant à quel point la colorimétrie a une place toute aussi importante dans un film que la musique, par exemple. C’est le compte Instagram colorpalette.cinema qui m’a pour la première fois fait pauser sur les combinaisons de couleurs soigneusement réfléchies dans certaines scènes. Je suis aussi tombée lors de mon passage à Nantes sur le livre La couleur des films, récapitulant de façon concentrique pour tous les films cités la couleur moyenne de chaque plan. C’est en recherchant une façon d’illustrer mon article d’aujourd’hui que j’ai découvert que le concept existe en fait depuis des années, notamment démocratisé (voire créé ?) par le tumblr moviebarcode.

La couleur des films

L’exercice n’est pas si difficile, et demande juste quelques lignes de code et beaucoup de patience. Pour avoir la signature colorimétrique d’un film comme je l’ai fait pour tous ceux illustrant cet article, il faut d’abord en extraire toutes les images (ou, si vous êtes limités en espace disque comme moi, en extraire au moins une par minute). Pour chacune d’entre elles (qui montent facilement à plusieurs milliers par film), il faut ensuite calculer sa couleur moyenne, qu’on ajoute à l’image signature en la représentant par un pixel de large. La succession de pixels permet d’observer la succession des couleurs dominantes d’un film de façon chronologique, créant ainsi tout un nuancier temporel. J’ai ensuite simplement cherché à apposer à chaque signature une image du film que je trouvais représentative de ces couleurs (tout en prenant garde de ne pas de spoiler le film en question…) En observant le résultat et surtout les différences entre chaque film, il n’est pas difficile de constater à quel point l’utilisation de la couleur fait partie de son identité propre.

The shape of water

Et j’en reviens à cette identité cinématographique, justement. À comment je réussis à claquer Alex Garland dans la case « bonnes intentions hélas pas assumées jusqu’au bout », Christopher Nolan dans celle du « recette connue mais toujours efficace », et Denis Villeneuve dans une catégorie « OVNI qui se démocratise plutôt bien ». Je suis toujours très attachée à mes préjugés bien arrêtés tant qu’on ne m’en fera pas démordre. Je sais qu’un film de Terrence Malick me sera toujours merveilleusement réconfortant, tout comme je n’arriverai jamais à adhérer au cinéma de Guillermo Del Toro (en est pour preuve The shape of water : rien à faire, j’ai beau reconnaître la qualité du film, je suis incapable de l’aimer – comme la plupart des autres du même réalisateur).

Chaque oeuvre est limitée par l’identité de son créateur. Par son passé, par sa perspective, par sa vision des choses, qui feront toujours partie des couleurs présentes dans chaque tableau du même artiste. Peu importe la nouveauté, la révolution, la renaissance que semble y révéler son auteur. J’ai vu Ready player one ce weekend, et chaque plan hurlait le nom de Spielberg qui, comme toujours, réalise merveilleusement bien son propre style, tout autant le sujet était-il ambitieux et novateur. J’écrivais il y a deux ans que le cinéma que j’aime définit la personne que je suis. C’est dingue qu’il m’ait fallu tout ce temps pour m’intéresser au fait qu’il définit avant tout celui qui le crée. Et dont les œuvres seront à jamais enfermées dans sa propre histoire, son propre vécu, sa propre vision du monde.

Toute cette réflexion peut paraître évidente, et je ne l’ai pas poussée très loin en parlant de cinéma tant je sais que mes constats dans le domaine sont souvent réducteurs. Très rapidement, j’ai orienté la réflexion vers ce que je maîtrise mieux, c’est-à-dire la transformer en miroir tourné vers l’intérieur et mon propre mode de fonctionnement. En l’occurrence, ma propre façon de créer qui se révèle principalement sur ces pages.

Je suis en conflit avec le blog depuis que j’ai emménagé en Suisse tant la vie IRL y prend le dessus, et tant j’ai l’impression de me répéter créativement, toujours à traiter les mêmes thématiques, les mêmes questionnements identitaires, les mêmes reflets photographiques. D’un côté, cette sensation d’avoir fait le tour me rassure : j’ai l’impression de moins me chercher dans le moindre recoin de moi-même, d’avoir enfin accédé à une certaine phase de stabilité identitaire, à suffisamment maîtriser mon nuancier pour ne plus avoir peur de rater mes dégradés, et à même commencer à les transposer dans la réalité. De l’autre côté, je constate aussi à quel point je m’enferme de plus en plus dans ma zone de confort, comme un réalisateur trop habitué à tourner le même style de films : une recette qui marche, un public qui y adhère, rien de plus à rechercher. Seulement voilà, je me trouve à peindre toujours avec les mêmes couleurs, sans trop savoir comment piocher dans d’autres registres pour éviter la monotonie des monochromes.

Realive

Coherence

The man from Earth

Primer

Les films de science-fiction les plus marquants que j’ai vus ces dernières années ne sont pas issus de réalisateurs que je connais. Chacun d’entre eux était un film dont je n’avais jamais entendu parler, qui m’a absolument retournée par sa fraîcheur, par sa nouveauté. Par toutes ces nuances inédites que je découvrais pour la première fois et qui étendaient merveilleusement mon champ de vision. Coherence par sa réinvention du huis clos, Realive par son approche de l’immortalité, The man from Earth par l’étendue de son absence de moyens. Même Primer m’a fortement impactée, alors qu’il tirait tellement dans des couleurs invisibles à l’oeil nu que j’ai du en lire une explication détaillée sur le web tant je n’y avais rien compris. Tous ces films ont en commun pour moi ce goût du jamais vu auparavant, qui me laisse à chaque fois une impression forte et durable par le choc d’avoir été confrontée à quelque chose de nouveau. Le réconfort a ses limites, c’est l’inédit qui nous fait grandir.

Je pense alors au commentaire de Nathalie sur mon article traitant de Nick Cave et du décès de son fils ; sur l’idée que parfois seul un choc brutal donne l’énergie suffisante à se réinventer. Je ne souhaite de loin pas être affectée par quelque tragédie que ce soit ; mais je comprends que ma créativité ne peut survivre dans ma zone de confort. Tout comme ces réalisateurs que je décrivais, je ne peux m’affranchir de mon passé, de mon environnement, de ma mythologie ; mais je dois apprendre à ne plus m’y enfermer en cherchant un peu plus volontairement à provoquer ces chocs à tâtons.

Lorsque j’ai rouvert le blog il y a 3 ans, je m’étais imposée des publications périodiques comme ligne de conduite. Je savais déjà très bien que fatalement, avec une telle contrainte, il y aurait des périodes où j’allais galérer à créer du contenu. Je crois bien que j’y suis, dans une de ces phases, tombant à pieds joints dans le piège que je m’étais consciemment tendu à l’époque. Il m’est alors important de ne pas oublier pourquoi : je me souviens très nettement m’être dit que c’est la façon dont je sortirais de ces périodes stériles qui allait être intéressante, parce que je devrais me forcer à repousser les limites que je présageais déjà de ma propre créativité. J’étais même curieuse de découvrir comment j’allais réussir à me dépasser. Après m’être morfondue pendant quelques semaines, j’ai envie d’envoyer un clin d’œil à la moi d’autrefois, et de lui dire que j’ai compris la leçon. Je ne sais pas encore comment, mais une chose est sûre : j’ai envie de chercher de nouvelles couleurs pour étendre ma palette.

4 commentaires

  1. Aleks Crément

    Trois réflexions lors de mes 20 minutes de visionnage d’Annihilation:

    – Waouw! Je savais pas qu’on pouvait encore faire des effets spéciaux aussi pourris en 2018!
    – Belle équipe de nanas qui correspond à tous les clichés et quotas féministes et raciaux, Internet ne pourra pas s’en plaindre!
    – Ils vont vraiment traverser le vortex extraterrestre avec juste une salopette sur eux?

    Tu me fais peur quand tu parles de nouvelles couleurs dans ta palette, we lived our lives in black!

    • Hahaha je suis fascinée par ta capacité à couper court à un film qui ne te convient pas sitôt le premier tiers écoulé, je n’y arrive pas encore ! Note que j’ai monté d’un niveau, j’envisage de plus en plus de m’autoriser à zapper certains blockbusters que je lance les soirs de zombification cérébrale par défaut de « je sais pas quoi choisir ». À chaque fois c’est la même histoire, lorsque j’atteins le générique de fin, je regrette cruellement d’avoir perdu plus de 2 heures de ma vie. Ceci dit, je n’ai pas atteint un tel point de saturation avec Annihilation pour ma part, même si je reconnais les clichés que tu décris ; certaines scènes m’ont fortement plu malgré le « meh » final !

      Black remains a standard darling, the rainbow will shine on the inside ;)

  2. Juste la colorimétrie de certains films me donne envie de les voir.
    Et puis, j’ai toujours accordé une grande importance à la photographie d’un film…
    Et pourtant, je reconnais que si esthétiquement The Shape of Water est magnifique, il m’a laissé un sentiment de déception.
    Conclusion (pour moi) de ce bel article, la colorimétrie/photographie n’est ni nécessaire, ni suffisante… Mais si importante :)

    • La colorimétrie de The shape of water était assurément jolie et magnifiquement maîtrisée, mais je l’ai trouvée très artificielle et froide (les tons froids sont assurément intentionnels, mais mon attachement a glissé dessus comme tout le reste du film – aucune accroche). Je me souviens de nombreux films que j’adore pour leur photographie ; il faut que je réfléchisse bien plus aux films que j’adore sans prendre garde à cette dernière !

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