Expectation vs. reality

Lille était définitivement la ville où je suis tombée amoureuse des concerts. Chaque nouvelle date réservée m’était une bulle d’air essentielle, une parenthèse du quotidien dans ces salles devenues si familières qu’elles en étaient de véritables refuges. J’ai souhaité très fort que mon déménagement en Suisse n’éteigne pas ces possibilités de ressourcement par manque de lieux à la hauteur, ou par décalage culturel trop marqué. Passée la vague du nouveau boulot, du déménagement et des allers-retours chez Ikéa, il était grand temps que je découvre ce que le coin avait à offrir. Sans le faire exprès, j’ai attaqué fort : trois concerts en dix jours, de quoi me faire une suffisamment bonne idée de ce que ce nouveau chapitre de ma vie aurait à m’offrir sur scène.

Son Lux

Son Lux

Son Lux

Les billets du premier concert ont été achetés bien avant le déménagement. Son Lux est en effet une des découvertes musicales préférées de K ces dernières années ; Easy et Cage of bones font partie des morceaux qui tournent régulièrement dans ses oreilles. Sitôt la tournée du groupe annoncée, K s’est empressé d’acheter deux places pour leur passage à Lausanne, inaugurant ainsi notre découverte des salles locales. Les Docks me font penser à un équivalent miniature de l’Aéronef lillois, niché dans un quartier industriel excentré. Un petit tour dans cet entrepôt reconverti m’a fait retrouver la même ambiance pré-concert, et le même type de public. J’étais en terrain conquis.

De prime abord, j’étais plutôt sceptique de voir Son Lux sur scène : je m’imaginais trois mecs renfermés sur leurs synthés, et j’appréhendais leur incapacité à développer une onde d’énergie suffisante pour dynamiser toute une salle. Sans compter que leur nouvel album semblait bien plus plat et sans grandes étincelles… Toujours ces préconstructions mentales sans grands fondements dont je n’arrive pas à me défaire, c’est fou ; je serais passée à côté d’une superbe soirée si je m’étais arrêtée à mes préjugés.

Mon image s’est pourtant confirmée au démarrage, chaque musicien timide dans sa bulle se concentrant sur les morceaux qui s’enchaînaient sans véritable présence sur scène. Mais petit à petit les traits se sont détendus, les sourires se sont agrandis, et la sauce a pris : la fosse a suivi le rythme et a ainsi déclenché l’effet boule de neige tellement recherché, les artistes se nourrissant de l’enthousiasme des spectateurs, et réciproquement.

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Les synthés électro étaient bien présents, mais j’ai eu la surprise de découvrir au premier plan d’incroyables instrumentalistes. Rarement j’avais été aussi bluffée par la dextérité d’un batteur, et K a amplement approuvé le guitariste qui l’accompagnait. Quant à Ryan Lott, le chanteur principal, c’était un véritable bonheur de le voir se détendre au fur et à mesure, interagissant de plus en plus avec le public, et décrochant de son micro pour se laisser aller à danser librement durant des phases instrumentales. Plus le concert avançait, plus mes réserves s’envolaient : ces gars géraient leur scène du feu de dieu, et lorsque Dream State est passé, mon cœur a implosé. Une superbe montée lyrique accompagnée de « ohoh » efficaces en chœur, il ne m’en fallait pas plus pour m’envoler. Expectation : sur la réserve. Reality : immense coup de cœur.

The Soft Moon

The Soft Moon

The Soft Moon

Le deuxième concert a été rendu possible grâce à Aleks qui non seulement est une incroyable partageuse de bons plans musicaux sur la région Nord-Belgique, mais en plus a la générosité de m’avertir de ceux qui passent dans ma nouvelle région d’adoption. C’est ainsi que son petit mail « On a été voir ça hier, c’était exceptionnel, ça passe près de chez vous la semaine prochaine ! » m’a fait découvrir The Soft Moon, un groupe dont je n’avais absolument jamais entendu parler. J’ai acheté des billets les yeux fermés d’une part car je fais complètement confiance à son enthousiasme, et d’autre part car cela nous permettait de découvrir une nouvelle salle du coin. L’Amalgame (rien que le nom me plaisait déjà), à une demi-heure de route, m’a cette fois-ci bien plus évoqué l’intimité oppressante de La Malterie Lilloise : un tout petit club bas de plafond et de plein pied, complètement caché des grands axes, qui donnerait presque l’impression d’être réservé à des initiés.

L’immersion a été immédiate grâce à SΛRIN en première partie : de l’EBM allemande qui tâche bien fort, parfaite pour savourer une bière confortablement lovée dans un canapé en fond de salle, le temps de me laisser enivrer et emporter par les vagues de basses faisant vibrer chacun de mes organes. Je n’ose avouer à quel point j’aime ce genre de musique en concert tant il me serait impossible de l’écouter chez moi, bien trop bulldozer hors contexte et pourtant tellement efficace sur moi lorsque j’y suis immergée.

Le deuxième verre que j’ai choisi pour l’entracte, un vin rouge absolument dégueulasse, a sans doute été la meilleure décision de la soirée. Ayant migré du canapé vers le devant de la scène, j’ai instantanément été ferrée par la musique de The Soft Moon qui ne m’a pas lâchée pour plus d’une heure d’extase musicale, croisement idéal entre la cold/dark wave et l’industriel que j’affectionne tant. Ignorant totalement le monde qui m’entourait, je me suis mise à danser comme je ne l’avais jamais encore fait en concert, accédant fabuleusement à ce fameux lâcher prise corporel qui me causait tellement de cogitations intérieures il y a quelques temps encore. Merci, l’alcool.

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Si je ne devais retenir qu’un seul morceau de la soirée, ça serait le dernier, Want : à nouveau une montée en puissance face à laquelle je n’ai pas su résister et qui m’a fait faire des sauts de cabri dont je ne me savais pas capable. Je suis sortie de la salle en nage, épuisée, purifiée, et sur un véritable petit nuage. Expectation : aucune. Reality : Encore, encore, encore !

Fever Ray

Fever Ray

Oh dear, par où commencer. Fever Ray, c’est ce premier album que je connais dans les moindres recoins, cette pureté sombre dans laquelle je m’enveloppe comme dans un cocon depuis des années. Keep the streets empty for me est le morceau qui m’a fait tomber sous le charme, et il se passe rarement un mois sans que ce disque revienne dans mes oreilles, faisant partie de mes précieux, de ce très haut du panier qui restera, je le sais, indétrônable.

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Après des années de silence, Karin Dreijer a réapparu avec un nouvel album pour le moins déconcertant. Finis les embruns mystiques suédois, on est là en rupture totale, basculant dans une hystérie électrique haute en couleur bien plus proche d’un mix de Die Antwoord. Ce revirement de ton complet m’a longtemps fait hésiter à acheter des billets pour son passage à Lausanne : outre leur prix élevé, je n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre. Je n’avais hélas pas vu l’affiche de la tournée au moment de prendre mes places, si j’avais su…

Fever Ray

Ce concert était la plus grosse catastrophe scénique que j’ai jamais vue de ma vie. Un WTF intersidéral qui m’a autant hypnotisée qu’un accident de train qui se serait déroulé sous mes yeux. Durant deux heures, j’ai vu Fétide Addams entourée de choristes sous stéroïdes grimées de costumes de carnaval premier prix qui en faisaient des caisses pour compenser le strict minimum que livrait la chanteuse. Plus aucune once de charisme, plus aucune identité : c’était juste un n’importe quoi des plus grotesques.

Je peux pourtant comprendre le besoin de s’affranchir d’une image dans laquelle l’artiste se serait enfermée, même le besoin de surprendre, de choquer et de provoquer. Je savais qu’on serait bien loin de l’ambiance du premier album, et j’étais complètement ouverte à ce changement ; je trouvais même la transformation plutôt intrigante dans ce clip.

Malheureusement, le transfert vers la réalité était bien loin d’une telle maîtrise : j’avais l’impression d’assister à un enterrement de vie de jeune fille à petit budget, un rassemblement Twitter des pires militantes féministes prenant en otage toute une salle de concert à grands renforts de « libérons nos chattes » des plus subtils. C’était plat, c’était confus, ça puait l’amateurisme, et mon effort de rester jusqu’au bout n’a été récompensé que par l’horreur d’entendre mes morceaux favoris complètement massacrés par des percussions jamaïcaines.

Fever Ray

Triste constat de me dire que de la soirée je ne retiendrai en note positive que la première partie, Tami T, qui pourtant a aussi fait dans la provocation outrancière et l’électropop vocodeurisée abusive mais avec tellement, ô tellement plus d’harmonie…

Le bilan

Malgré des années de concerts, il y a toujours cette notion d’expectation que j’ai du mal à cerner, toute autant que je n’arrive pas à la traduire en français (« attente » me paraît si faible en comparaison). Trop souvent encore j’ai ce réflexe du concert checklist, de celui que je vais voir par acquis de conscience tout en me doutant fort que le spectacle ne sera pas terrible, mais auquel je me sens obligée d’assister parce que l’artiste fait partie de mon environnement musical. Clin d’œil au spectateur de Fever Ray devant moi qui connaissait déjà à l’avance toute la setlist de la soirée, je n’en suis tristement pas loin. Je ne comprends toujours pas ce besoin essentiel de vérifier que la personne à l’origine des morceaux qui me portent existe en réalité, même si ce passage au monde réel risque de me décevoir. Trop souvent je suis ressortie de ces concerts complètement mitigée et sans grands souvenirs auxquels me raccrocher, et cette dernière expérience n’a fait que me confirmer que je ne devrais pas toujours ignorer mes doutes pour une case à cocher.

À l’inverse, je m’accorde de moins en moins de concerts au hasard que je faisais tant à l’époque où je les chroniquais : ces places pas chères prises sur un coup de tête, sans trop savoir ce qu’on va voir tout en pouvant, au pire, se rabattre sur une soirée discussion au bar. Par le passé j’ai trouvé dans ces pochettes surprise certains artistes que j’adore, et j’ai envie de redécouvrir ce plaisir de me lancer à l’aveuglette. J’ai déjà quelques concerts de prévus dans les mois à venir qui tiennent plus de la checklist que de l’exploration. Si ces derniers concerts rapprochés m’ont appris une chose, c’est qu’il est grand temps que je rééquilibre la balance par un peu plus de spontanéité !

2 commentaires

  1. « Un WTF intersidéral qui m’a autant hypnotisée qu’un accident de train qui se serait déroulé sous mes yeux. »

    Un des nombreux passages qui m’ait franchement fait rire dans cette chronique de Fever Ray, et pourtant, je suis tout autant désolée que tu ais dû vivre cette expérience : je comprends que ce soit terriblement décevant. Le féminisme décerébré que tu décris me fait penser à la fois où j’ai vu Peaches en première partie de Manson. Une catastrophe.

    La conclusion de ton billet, quand tu fais part de ce « besoin » de vérifier IRL ce qu’un artiste t’a fait ressentir m’a fait penser à de nombreux passages du blog de Height Johnson (merci pour la découverte, d’ailleurs !)
    Je ne le partage pas du tout, en partie je crois parce que j’ai tendance au pessimisme et que dans mon cas, les « expectations » (The great expectations, le roman de Dickens, est traduit en français par De grandes espérances, c’est pas mal, non ?) sont toujours peu élevées ^^ C’est très con, parce qu’au final les rares fois où je vais en concert, j’en suis ravie.
    Il faut dire aussi que je suis toujours stressée quand je vais voir un live : j’ai peur d’être en retard, j’ai peur de ne pas aimer le public (ça, ça arrive presque tout le temps, surtout maintenant que la moitié des gens préfère brandir son smartphone que d’écouter tranquillement)…

    • Je crois que ce qui m’a le plus peinée dans ce concert de Fever Ray, c’est que j’avais la sensation de comprendre l’intention et le message, le besoin de chambouler les codes et de déstabiliser le spectateur. J’aurais adoré applaudir à tout rompre le fait que six femmes s’approprient une salle de spectacle toute entière en sortant du schéma classique de séduction dans lequel on enferme souvent toute femme artiste qui monte sur scène. Cependant, j’ai l’impression ici qu’on m’a forcée en tant que spectatrice à avaler un cocktail incroyablement cher que je n’avais pas commandé et dont de nombreuses saveurs n’allaient pas du tout ensemble.

      Je comprends ton appréhension du public de concert, j’ai moi-même de plus en plus de mal à ne pas hurler sur tous ceux qui suivent l’entièreté d’un spectacle rivés sur leur écran de smartphone, le faisant subir à tous les gens autour d’eux. Je n’ai rien contre l’idée de sortir son téléphone cinq secondes, le temps d’une photo souvenir rapide – mais la palissade d’écrans visibles immuables tout au long d’un concert a de quoi totalement m’écœurer.

      J’ai toujours en tête l’interview de ce musicien (je ne me souviens hélas plus de qui c’était) qui m’a fortement marquée. Il expliquait à quel point le smartphone détruisait son amour de la scène, qu’il appréhendait de plus en plus. En jouant en concert, il a besoin de se nourrir de l’énergie du public pour pouvoir donner en retour ; face à une rangée de téléphones, il se trouve complètement perdu et doit redoubler d’efforts pour maintenir une dynamique suffisante sur scène. Je me souviens à quel point Nick Cave était exaspéré de se retrouver face à un téléphone au premier rang, n’hésitant pas à ouvertement engueuler son propriétaire pour qu’il le range. Et je peux totalement comprendre cette exaspération.

      Heureusement – et il y avait ça de bon dans le concert de Fever Ray – de plus en plus d’artistes imposent une interdiction stricte de photographier et filmer leur concert, ce que j’approuve entièrement.

      PS : Contente que tu aies pu découvrir Height Johnson grâce à moi :) Cela fait des années que je la lis même si je n’ai jamais osé beaucoup commenter ses articles tant ils sont de l’ordre de l’intime.

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