S’immerger

Cette semaine a sans aucun doute été la plus difficile à gérer depuis mon installation en Suisse. Suffisamment de temps s’est écoulé pour que l’émerveillement de chaque nouvel instant du quotidien fasse place à une routine temporaire, en points de suspension, toujours dans l’impatience de trouver des fondations suffisamment stables pour que K puisse me rejoindre enfin. La recherche d’un appartement m’en fait voir de toutes les couleurs, et la solitude est bien plus pesante que ce à quoi je m’attendais. J’ai du mal à gérer le vide creusé par l’absence et les incompréhensions renforcées par la distance.

Cette semaine a été ponctuée par des pics d’émotions à vif, nourris par les mots qui blessent parce qu’ils sont dits, les mots qui blessent parce qu’ils sont tus, et l’infinité des mondes imaginaires qui défilent sous mes paupières dès que j’ai les yeux fermés. Je n’ai pas à me plaindre car en toute objectivité tout va merveilleusement bien. Je dois simplement surveiller de plus près les quelques trous noirs qui se sont glissés dans mes valises quand j’avais le dos tourné.

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Mon échappatoire le soir reste le cinéma, j’enchaîne les films pour occuper ma tête et faire passer le temps plus vite, entourée de bougies, enveloppée de ma couverture préférée, parfois un verre de whisky à la main et souvent du chocolat pour l’accompagner. Je rattrape des classiques inscrits depuis trop longtemps dans mes carnets, et de temps en temps je choisis le hasard d’une affiche qui m’interpelle. C’était le cas de Realive (Proyecto Lázaro de son nom d’origine) qui m’a absolument renversée.

Realive

Le film raconte l’histoire de Marc, ayant à peu près mon âge, qui apprend qu’il a un cancer du pharynx et qu’il ne lui reste plus qu’un an à vivre. Plutôt que de laisser la maladie l’emporter, il décide de confier son corps à une société de cryogénisation, dans l’espoir qu’il pourra être ressuscité et guéri lorsque les progrès de la médecine le permettront enfin.

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J’ai regardé ce film un soir où je n’allais vraiment pas bien, et où je voulais juste m’immerger deux heures dans un univers différent du mien. Au vu des notes critiques bien négatives, je m’attendais à une histoire de science-fiction réchauffée écrite avec de gros sabots, un truc facile à suivre où je n’aurais pas à beaucoup réfléchir. J’ai bien fait de ne pas chercher à en savoir plus et de juste lancer le film en me disant que je me ferai bien mon propre avis. Au bout d’une heure de visionnage, je me suis retrouvée à devoir faire pause tant je ne voyais plus rien au travers de mes larmes, roulée en boule sur mon canapé en convulsant de sanglots. J’avais déjà le moral dans les chaussettes, c’est sans doute pour cela que Realive a tellement bien réussi à m’entraîner dans les profondeurs – et c’était une catharsis inespérée.

Je l’ai déjà écrit sur ces pages, à quel point les films que je préfère sont ceux qui me renvoient un reflet franc de moi-même, me poussant à confronter des nœuds internes que je cherche habituellement à éviter. Realive a touché à beaucoup trop de points personnels qui me sont sensibles, abordant tour à tour la question de la mort, la mémoire, l’identité, la dépendance affective, le suicide mais aussi des questions plus sociétales, médicales et éthiques que je n’avais jamais vues aussi frontalement traitées au cinéma, et qui me font encore réfléchir aujourd’hui.

Je peux comprendre que le film n’ait pas plu – les dialogues paraissent parfois artificiels, les sentiments y sont sûrement disproportionnés, et plusieurs monologues paraissent très condescendants quand ils ne semblent pas carrément mièvres. Pourtant, j’ai trouvé que ce film était bien au-dessus des dernières pépites de science-fiction à la Ex Machina, encensées par la critique et qui m’ennuient terriblement par l’inoriginalité de leur propos. Au contraire, Realive m’a fascinée par son sujet que j’ai trouvé nouveau et très intelligemment traité. Enfin, étant personnellement dans un état particulièrement fragile durant mon visionnage, j’ai bien volontiers accueilli ce raz-de-marée émotionnel qui m’a absolument lessivée, et dont je ne savais pas que j’avais le plus grand besoin.

Realive
Realive
Realive
Realive
Realive
Realive

Tournant toujours autant en rond dans mon petit appartement de prêt et dans ma tête par extension, et n’ayant plus autant de démarches administratives pour m’occuper, je suis sans cesse à la recherche de la moindre activité qui puisse me distraire quelques heures lorsque je ne travaille pas. Ce sont peut-être ces scènes d’immersion du film qui m’ont suffisamment marquée pour dicter mon activité phare du week-end : samedi, je suis allée à l’aquarium.

Tunnel
Poisson lune

Lorsque j’ai fait part de mon projet de visite à un collègue de bureau, il s’est empressé de me mettre en garde : « Attends, payer trente francs un samedi pour te faire bousculer par une marée de gosses qui hurlent et de leurs parents qui leur courent après, tout ça pour voir des poissons ? Tu veux vraiment faire ça ? »

J’ai toujours adoré ces endroits. Je ne saurais pas décrire exactement pourquoi, mais me retrouver face à ces immenses murs d’eau, à contempler les poissons qui y évoluent, a un pouvoir méditatif qui m’est incroyablement apaisant. Il était tôt samedi matin, j’étais toute seule et j’ai pris tout mon temps à errer dans les dédales de ce lieux, y restant bien plus longtemps que la durée de visite moyenne annoncée.

Axolotl
Poisson
Poisson
Pirhanas
Poisson
Crocodile
Poisson

Aquatis a en effet ouvert le mois dernier à Lausanne, et peut se targuer d’être le plus grand aquarium d’eau douce d’Europe, présentant pas moins de 10 000 poissons et une centaine de reptiles / batraciens. Je m’y retrouvais comme une gosse de 5 ans, ébahie de voir pour la première fois de ma vie un dragon de Komodo et des piranhas. Je m’y retrouvais aussi apprentie photographe, réalisant à quel point les poissons sont sans doute les sujets vivants les plus difficiles que j’ai jamais eu à capturer avec mon appareil. Je me suis naturellement tournée vers mon exercice narcissique de prédilection, attendant que les vagues de bambins finissent de défiler pour me tirer l’autoportrait face aux plus grands bassins. Je m’y retrouvais enfin Eli, assise de longues minutes devant les poissons-spatule, complètement hypnotisée par leur ballet, l’immensité de l’eau, et l’oubli de soi qui m’y attirait. J’y retrouve ce même goût de l’appel du vide, c’est exactement cette même sensation que je ne sais expliquer. En tant qu’adulte, on oublie trop facilement l’émerveillement que ce genre d’endroits peut générer.

Immersion

Dernier événement de la semaine mais non moins important : après de nombreux retournements de situation, je peux enfin l’écrire : je l’ai eu, l’appartement que j’espérais tant. Merci infiniment pour vos bonnes ondes ! Je ne veux pas encore trop en dire, rien n’est signé aussi je ne veux pas faire tourner la chance. Mais promis, je vous raconterai cette sacrée histoire lorsque j’aurai enfin les clefs dans mes mains, début février. Je suis soulagée de savoir que ma situation temporaire et l’humeur morose qui y est associée ont une date de fin qui va arriver à grands pas. En attendant, bien heureusement, j’ai de quoi continuer à m’occuper avec toute une liste de films à rattraper et de lieux à visiter.

2 commentaires

  1. Moi aussi j’adore les aquariums !! Ces endroits sont si apaisants et en même temps, suscitent toujours chez moi un enthousiasme enfantin. (Ils sont effrayants, aussi, je me revois marcher sur une passerelle au-dessus des requins je ne sais plus dans quelle ville et en avoir conçu une inquiétude pas désagréable…)

    Sinon promis, un jour j’envisagerais de répondre au fond de ton message plutôt que de m’attarder sur les échos qui résonnent en moi :)

    • Moi je les aime, tes commentaires, c’est plaisant de lire que ce que j’écris peut générer des échos chez quelqu’un d’autre, ne t’en veux ainsi pas de partager ces anecdotes personnelles ! Certains articles ont un fond bien plus personnel et exutoire (comme celui-ci je pense) qui ne demande pas vraiment réaction, aussi ton commentaire est une jolie façon de partager et d’échanger tout de même sur ce contenu auquel il est moins facile de réagir :)

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