Les premiers jours

J’ai débarqué en Suisse un jeudi soir, traînant derrière moi deux énormes valises que j’avais remplies à craquer de vêtements, glissant entre les plis de ces derniers des livres et photos qui, je l’espérais, m’ancreraient à moi-même dans cet endroit étranger. On m’a remis les clefs d’un petit appartement vieillot, la liste de tous les objets qui ne m’y appartenaient pas et un énorme dossier administratif à compléter au plus vite. Une fois mon petit lot d’affaires essentielles déballé et l’excitation de la journée retombée, je me suis retrouvée assise sur ce canapé inconfortable en faux cuir, à contempler les murs vides du salon et à sentir mes pensées m’échapper. Alors j’ai enfilé ma veste, claqué la porte, et me suis enfuie vers un de mes refuges de prédilection : le cinéma.

Mon arrivée coïncidait en effet avec le LUFF (Lausanne Underground Film & Music Festival), qui organisait plusieurs projections de films méconnus du grand public durant la semaine. Désormais familière du BIFFF belge, j’étais plutôt intriguée par cette version suisse qui semblait bien plus sérieuse : voyant le trailer plutôt perché, l’identité graphique et les thématiques annoncées telles que « Yevgeny Yufit et le nécroréalisme », j’avais intérêt à remiser mes ballons de baudruche au placard et à évaluer consciencieusement le programme pour ne pas me retrouver en pleine séance cintre sur mur.

LUFF

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J’ai ainsi cliqué au hasard des séances proposées par le site du festival jusqu’à tomber sur celle de The man who loves to hurt himself. Le titre m’a immédiatement accrochée tout comme la bande annonce m’a intriguée, et une projection avait lieu le soir même : c’était une occasion parfaite.

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Ce documentaire est une confession intime de Steve Austin, chanteur du groupe Today Is The Day (que je ne connaissais absolument pas), partageant à la caméra sa perception de sa carrière et de sa propre vie. Il m’a fallu quelques minutes avant de réaliser que la personne qui s’était assise juste devant moi dans la salle n’était autre que l’artiste lui-même, invité à la projection du film. À l’issue de la séance, il s’est d’ailleurs avancé timidement sur l’estrade pour répondre aux questions du public. C’est alors que j’ai réalisé être entourée de fans absolus du groupe, interrogeant Steve Austin avec passion et extase sur le sens précis de telle chanson ou sur le lien entre tel passage du film et un événement de sa propre vie.

J’étais fascinée par l’humilité de cet homme dont j’avais partagé les pensées les plus personnelles durant une heure trente sans jamais avoir entendu parler de lui. Décalage renforcé par le fait que le documentaire n’a jamais passé une seule seconde de sa musique – afin de renforcer l’universalité de son propos, comme nous l’expliquait le chanteur. Steve Austin a ce talent de conteur qui me parle, cette façon de raconter les histoires qui me touche, et cette proximité m’a entièrement propulsée hors de moi-même l’espace d’une soirée pour m’immerger dans la vie d’un autre, dans ses histoires personnelles, dans ses combats, dans son art.

J’ai alors fortement repensé à la dernière vidéo de Solange, où elle décrit exactement ce qui m’avait fait tant de bien ce soir-là : « Il y a une dimension méditative du fait d’être spectateur, et moi ça m’apaise, parce que très souvent j’ai plus envie d’être l’actrice de ma vie. […] C’est un grand tunnel, dans lequel on peut se réfugier, un monde à part, une bulle qui vous sort de votre quotidien, de votre malaise, de votre souffrance pour vous changer les idées, et c’est comme ça une sorte de safe place. »

En rentrant, alors que je n’étais pas encore revenue à ma propre vie dans ma tête, j’ai penché l’oreille sur un des albums de Today Is The Day, curieuse tout de même de cette musique qui a habité toute la soirée sans jamais qu’une seule note n’en soit entendue. Choisissant un album au hasard, je n’ai pas pu en écouter plus de cinq minutes tant cette musique m’était inaccessible. Je ne sais pas pourquoi, ce constat m’a énormément apaisée.

J’ai passé le vendredi à entreprendre toutes les démarches qui me permettraient de m’installer correctement dans le pays – demande de certificat de travail, ouverture de compte en banque, inscription à diverses assurances, achat d’un abonnement de transports… Au fur et à mesure de ma vadrouille, je retrouvais les coins de rue qui m’avaient plu lors de ma première visite, et je dressais peu à peu une carte mentale de points de repères qui bientôt, je le sais, seront des évidences sur lesquelles mon regard ne s’attardera plus.

Dans mon appartement, j’ai placé mes talismans personnels bien en évidence, et j’ai suivi le conseil de Maddie pour m’approprier les lieux : j’ai acheté une énorme bougie à l’odeur d’église, deux petites plantes, mes aliments de prédilection, et tout de suite je me suis sentie bien mieux.

Samedi, je suis sortie explorer mon quartier et notamment un endroit bien précis que j’avais repéré avant mon arrivée : une forêt accessible à cinq minutes à pied. C’est juste un tout petit bois, aménagé par des sentiers goudronnés et débouchant sur un quartier habité, et pourtant. J’y respirais l’air frais à pleins poumons, j’ai même ôté ma veste tant la marche me tenait chaud, et je n’avais cesse de prendre la moindre feuille morte en photo. Le soleil était radieux, les arbres étaient revêtus de leurs couleurs d’automne, et je ne saurais exprimer par les mots à quel point cette balade m’a fait du bien. Ça m’avait tellement manqué.

Le soir, mon choix s’est porté sur un autre film du LUFF. Blackhearts suit trois groupes de black métal originaires d’Iran, de Colombie et de Grèce pour documenter leur pèlerinage en terre sainte : la Norvège. Un film durant lequel je me suis surtout attachée à Sina, artiste iranien désespéré de pouvoir pratiquer son art sans risquer la prison dans son pays. Malgré une prémisse passionnante, des réflexions autour du métal vraiment intéressantes et plusieurs scènes cocasses qui en valaient le détour (on en parle, des cultes sataniques de bac à sable ou de la reconversion dans les chants de Noël ?), le documentaire m’a fortement laissée sur ma faim, finissant rapidement en eau de boudin sans grande conviction. Le meilleur souvenir que j’en ai est finalement sa bande annonce, dont la fin m’a littéralement fait pleurer de rire.

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Dimanche, mon réveil a sonné à six heures du matin. J’ai enfilé plusieurs couches de vêtements, préparé une thermos de café, attrapé mon appareil photo et me suis enfoncée dans la nuit encore noire en direction de la forêt. En effet, cette dernière contient une immense tour en bois en accès libre, promettant un panorama sur toute la ville et les montagnes environnantes. Ce matin, j’étais bien décidée à voir le soleil se lever sur les Alpes.

J’apprends doucement que la météo de montagne est bien plus caractérielle que la constante chape de ciel gris nordique dont j’ai l’habitude. D’énormes nuages mal placés m’ont empêchée de voir le spectacle auquel je m’attendais, et pourtant j’étais si loin d’être déçue. J’ai passé deux heures au sommet de la tour, à observer silencieusement la ville se réveiller. J’avais tout mon temps, et je n’aurais voulu être nulle part ailleurs. Peu importaient mon appartement temporaire, mon exil, mon ordinateur en panne. Cette période de transition m’est une belle excuse pour m’isoler des gens, pour m’isoler d’Internet, et pour faire mon ermite. Ce matin-là n’était rien qu’à moi : j’étais dehors, j’étais seule et je surplombais le monde.

Malgré sa centaine de marches, je suis souvent retournée à la tour depuis, à chaque fois surprise de découvrir un nouveau paysage à son sommet. Les montagnes me paraissent irréelles tant elles sont belles, et je ne peux m’empêcher de les admirer longuement dès que je les aperçois. Ce week-end, j’ai eu les larmes aux yeux d’assister au spectacle du soleil se couchant sur le Jura, sublimant les Alpes d’une parure d’or rose.

J’ai commencé mon nouveau travail, et le soulagement de cette première semaine a été immense. J’ai cette impression d’être au bon endroit au bon moment de ma vie, et je me félicite d’avoir su faire taire mes angoisses pour faire confiance au destin. Je sais qu’il est encore beaucoup trop tôt et que je suis en pleine phase lune de miel. Cette conscience fait que je savoure d’autant plus la pureté de cette période, qui n’est pas encore ternie par les premières déconvenues. Tous les midis, je déjeune face aux Alpes en entendant les cloches de vaches au loin, et en admirant des rapaces dans le ciel.

10 commentaires

  1. J’arrive !

  2. Aleks Crément

    « Tous les midis, je déjeune face aux Alpes en entendant les cloches de vaches au loin, et en admirant des rapaces dans le ciel. »

    Moi tous les midis je mange devant ma machine pour éviter les ploucs au moins une heure sur ma journée, je me réveille avec les ambulances, les flics et le camion de livraison, et en admirant les pigeons radioactifs sur le panneau des trains en priant pour que personne ne se soit suicidé sur ma ligne aujourd’hui.

    Je n’envie rieeeennnn du touuuuut :D

    • T’inquiète, depuis j’ai connu les méga tempêtes de neige subites, le vent glacial qui te traverse de part en part en attendant le bus, l’impression de me séparer d’un organe dès que je veux payer pour le moindre café, et j’envisage devoir vendre mon corps à un agent immobilier pour enfin trouver un appartement qui ne me fait pas déprimer dès que j’en passe le seuil. La Suisse est belle, mais le climat (météo comme financier) est bien violent, je suis sûre qu’un déménagement à Bruxelles aurait été bien moins tumultueux !

  3. J’aime tellement, tellement cet article, ainsi que les photos qui l’accompagnent ! Une très belle façon d’appréhender ton nouveau lieu de résidence, qui a l’air plus que chouette à te lire. Tu as bien raison de profiter de ta période lune de miel, tu auras le temps pour tout le reste bien après :)

    • J’avoue avoir plusieurs fois pensé à toi et à tes articles sur Londres que je « comprends » bien plus désormais de façon sensorielle / émotionnelle :)

  4. Tes photos sont super belles! Hate de lire la suite de tes aventures en Suisse, ça a l’air tellement hors du temps :)

    • Pour les paysages, assurément j’ai l’impression d’avoir atterri sur une autre planète, à force de vivre dans un quotidien plat sans verdure je vais ici d’émerveillement en émerveillement ! Le côté « hors du temps » que tu décris, je le perçois pour le moment surtout dans mon quotidien : c’est un vrai paradoxe de vivre dans un pays francophone pas si différent du nôtre, mais où il y a tout de même de nombreuses distinctions culturelles et sociétales bien palpables.

  5. Tes photos sont incroyables ! Et tu racontes si bien ces moments dans les marges de la vie qui passe. Profite de chaque instant de cet automne, ça a l’air magique là-bas.

    • Merci beaucoup Nim ! Depuis les feuilles des arbres sont de plus en plus brunes et une grande majorité sont déjà tombées. Les Alpes se sont recouvertes de blanc, et j’ai connu mes premières giboulées de neige cette semaine – l’hiver va être rude je le sens !

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