Adieu, Lille

Alors que je triais mes affaires en prévision du déménagement, j’ai retrouvé mon gros boîtier argentique sous une bonne couche de poussière. À ma surprise, il contenait une pellicule entamée il y a plusieurs années, dont j’avais totalement oublié le contenu. L’appareil photo était stocké à côté de mes gros bidons de chimies de développement sans doute périmées depuis longtemps – et j’ai repensé à ces soirées chez Marion, où elle me montrait comment scanner moi-même mes négatifs. C’était en 2010, je venais d’emménager à Lille pour faire mes premiers pas dans une vi(ll)e d’adulte. Je pensais ne rester dans les parages que quelques mois – cela fait sept ans, maintenant.

J’avais choisi cette ville car j’y avais déjà établi des souvenirs seule, loin de mon enfance. Lille, c’étaient ces toilettes d’une boîte de nuit désormais fermée, où je riais à seize ans de constater que le sol tanguait et que les murs ne restaient pas droits. Ma première cuite et mon premier baiser dans la même soirée absurde, quel meilleur étendard mémoriel pour m’y installer quelques années plus tard ?

J’avais alors un petit studio d’étudiante que j’ai vite rempli de souvenirs – j’y avais imbriqué un synthé, deux bibliothèques, et collé une centaine d’images au mur. J’alternais mes soirées entre jeux vidéos et concerts. Ces derniers m’ont permis d’apprivoiser la ville et mon indépendance, déjà accompagnée de mon appareil photo et de mon carnet de notes. Il y a des choses qui ne font que se confirmer avec le temps.

Les concerts ont toujours été des marque pages parlants de ma vie ici, même si leur concentration a diminué au fil des années ; je les vivais aussi de de plus en plus ailleurs. À Paris, surtout. Paris, définitivement liée aux souvenirs d’un weekend, à cette remontée de quai de gare, au premier concert partagé.

Il y a quelques jours, nous avons pris une dernière fois cette autoroute vers la capitale pour un événement qui, dans ma tête, symbolisait la clôture musicale de ma vie nordiste. Nick Cave était magnétique, majestueux, magnifique, et sa performance à moins d’un mètre de mon visage extatique me faisait frissonner d’une telle complétude. Cette intensité était une conclusion parfaite, une boucle enfin fermée ; je vis par symboles interposés.

Video Thumbnail

En me baladant l’autre jour au centre-ville avec mon appareil photo pour finir ma pellicule, j’ai eu l’impression de faire mes adieux à ma vie ici. Je suis repassée par tous ces lieux qui ont été mon décor ces dernières années. Chaque coin de rue révélait un autre souvenir de ma propre construction intérieure. Les arbres sur lesquels je m’appuyais en téléphonant, les pavés menant au bar préféré, les briques partout, tout le temps, les bières en terrasse même en plein hiver et les étreintes dans le métro. J’ai pensé à tous les gens que j’y ai croisés, regrettant d’abandonner ceux que je n’ai pas su assez aimer, chérissant l’idée que d’autres seront toujours là peu importe l’endroit.

Je me suis allongée pour la dernière fois sur mon banc, celui que je retrouvais lorsque je claquais la porte de colère, et sur lequel je pleurais à chaudes larmes face au ciel. Lille, c’était aussi le cœur brisé en éclats qui ne tenaient ensemble que par une foi aveugle. Je l’ai rafistolé avec amour au fil des années, et je parcours encore souvent du bout des doigts la cicatrice grossière de mes points de suture maladroits, toujours surprise de voir à quel point ils se sont fusionnés à moi. À Lille, j’ai appris à (me) faire confiance.

Mon appartement est tellement chargé de souvenirs qu’il est devenu trop petit pour deux. Je vais abandonner ces murs aux fantômes de mes insécurités ; je crois les avoir suffisamment bien éduqués, j’espère qu’ils seront cléments avec mes successeurs. Quand j’étais gamine, j’espérais que l’âge adulte serait celui où toutes les pièces du puzzle seraient enfin assemblées. Lille m’a prouvé qu’il était préférable que ce jour n’arrive jamais ; j’y ai tellement grandi, j’espère que cette évolution ne cessera jamais.

Alors que les négatifs séchaient dans la salle de bains, suspendus à la tringle de douche, je me suis adonnée au plaisir de deviner les images qui y étaient apparues. J’y ai redécouvert nos silhouettes se reflétant dans ce miroir d’orphelinat abandonné, et ces retrouvailles six ans en arrière m’ont fait sourire – tant de choses n’ont fait qu’évoluer pour se confirmer depuis. Les photos étaient mal développées et toutes voilées de gris, signe que mes réactifs avaient sans doute un peu tourné au fil des années. Je n’aimais que d’autant plus cet aspect passé des souvenirs qui y étaient immortalisés. Tout comme en sept ans j’ai vu mes cheveux pousser, mes joues se creuser et quelques rides apparaître sur mon visage ; je n’aurais pu espérer de meilleur développement de mon propre portrait.

Mes souvenirs associés à cette ville sont bien trop denses pour être condensés dans un article, celui-ci déborde déjà de toutes parts. Je compte les jours avant mon départ, mais dans ma tête je ne suis déjà plus là. Adieu Lille, je sais désormais que tu ne vas pas me manquer. J’ai compris en écrivant ces mots que tout ce qui m’attache à toi, je l’emmène avec moi.

6 commentaires

  1. <3 tes mots <3 tes photos <3

  2. J’aurais aimé avoir été capable d’écrire un tel article à propos de Rennes, quand je l’ai quittée (même si je n’aurais pas eu de photos pour l’illustrer) !

    Ta conclusion me remplit de bonheur, autant parce que je suis heureuse de te sentir épanouie et… rassemblée ?.. que parce qu’elle traduit totalement le ressenti que j’ai pour Rennes, ville de coeur, ville qui m’a vue devenir adulte :)

    PS : j’envie beaucoup ton talent pour la photographie, j’aurais aimé être capable d’une telle complétude dans mes récits.

    • Oh, c’est tellement chouette que mon expérience fasse écho à la tienne ! C’est vraiment par l’écriture et la photo que j’ai eu l’impression de faire mes « vrais » adieux à ce pan-ci de ma vie, et c’est le blog qui a permis de concentrer cela. Sans devoir publier un article, je crois que j’aurais simplement fait mes valises et basta, ce qui m’aurait donné une forte sensation d’inachevé. Là, j’ai vraiment une sensation de cohésion, que tu sembles avoir relevée également !

      Quant à la photographie, je n’aime pas parler de talent – je suis incapable d’en juger d’ailleurs – mais je crois surtout qu’il faut simplement se jeter à l’eau et y trouver un sens personnel. En l’occurrence pour moi, la photo est difficilement dissociable de l’écriture, et c’est souvent une fois que j’ai les images que les mots me viennent, rarement avant ! Aussi, si ça te fait envie, pourquoi ne pas commencer à te balader un peu plus avec ton appareil photo (ou même juste celui de ton téléphone) de temps en temps ? J’ai souvenir de tes photos de vacances qui donnaient une toute nouvelle dimension à tes articles !

  3. Je vous ai découvert il y a plusieurs mois de cela et, appréciant votre écriture, j’ai continué à vous lire et je crois bien avoir lu tous vos textes. Etant moi-même Nantais, j’ai failli « prendre la plume » suite à votre séjour dans notre ville plus vivante, culturelle et festive que jamais (j’espère que vous en gardez un bon souvenir) mais je me suis abstenu… J’apprends votre déménagement en Suisse et j’imagine que cela va vous changer la vie et très probablement votre vision de celle-ci. C’est votre dernière phrase, qui m’a touché de façon plus ou moins confuse (et je tiens à en garder le mystère), qui m’a donné envie de vous écrire. Probablement cela n’a-t-il pas de poids réel venant de la part d’un inconnu mais c’est sincère. Je voulais simplement vous souhaiter le meilleur pour cette nouvelle vie qui s’ouvre à vous et j’espère que vous pourrez vous épanouir aussi bien dans votre travail que dans votre vie personnelle. Que les Vents vous soient favorables et qu’ils vous mènent là où vous le souhaitez.

    • Bienvenue par ici Stéphane ! C’est toujours une surprise pour moi de constater l’existence de lecteurs réguliers qui restent dans l’ombre, je suis ainsi touchée que mon article vous ait parlé au point de vous décider à laisser trace de votre passage. J’accueille vos bons vœux bien volontiers, à un jour de la date fatidique j’avoue recueillir tout le courage qu’on veut bien me transmettre ! Contrairement à ce que vous écrivez, ces mots – même de la part d’une personne inconnue – ont un impact, et je vous suis sincèrement reconnaissante pour ces ondes positives. Enfin, pour répondre à votre parenthèse, je conserve un merveilleux souvenir de Nantes et espère un jour y retourner pour retrouver mon amie et poursuivre ma découverte de la ville en sa compagnie :)

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *