Parenthèse – mother!

En sortant de la séance de mother!, je n’ai su formuler aucun mot. J’ai marché une centaine de mètres avant de me rendre compte que mes jambes ne pouvaient plus me porter ; je me suis alors assise à même le trottoir, et j’ai éclaté en sanglots.

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Je ne peux pas vraiment parler du film car il se vit comme une expérience, qui ne peut se décrire sans être gâchée. D’ailleurs, si vous ne l’avez pas vu, sachez que la lecture de mon article risque d’en biaiser votre perception, même si je vais faire du mieux que je peux pour ne pas en dévoiler l’intrigue. Mais j’ai besoin d’écrire à son sujet.

mother!

Il y a des films qui s’immiscent dans mon inconscient pour en excaver des perles d’émotion pure. Des scènes qui me font l’effet d’un rouleau compresseur, broyant minutieusement chacun de mes os au fur et à mesure du visionnage. En regardant mother! je pouvais presque entendre mes côtes craquer, tant j’étais en apnée durant certains passages. Chacun de mes films préférés me laisse dans cet état : aphone et épuisée, rincée et purifiée. mother! était le film que j’attendais le plus en 2017, et pourtant j’étais loin de penser qu’il allait faire partie de cette catégorie. Celle des chocs émotionnels qui rallient sans aucun doute mes expériences artistiques les plus précieuses.

mother!

mother! est difficile d’accès et ne se suit pas facilement ; j’ai passé une bonne moitié du film de stupeur en tremblements, sans comprendre ce que je regardais. Rien ne tenait la route, les scènes s’enchaînaient dans un imbroglio de plus en plus incompréhensible. Je n’avais pas d’autre choix que de m’y abandonner. D’accepter l’errance dans laquelle le film allait m’emmener, de retournements en surprises. Jusqu’à ce que, d’indice en indice, les pièces s’emboîtent en une métaphore parfaite. Un eurêka qui fait l’effet d’une véritable claque. Le film est si difficile à cerner car il ne peut être perçu au premier degré. Il est en réalité une immense allégorie, si forte, si violente, si évidente. Le témoignage d’un parcours, d’un combat, d’un cycle où je me suis bien trop reconnue parfois. C’était une double lecture si juste, si parfaite, qu’elle était douloureuse par les résonances qu’elle provoquait en moi.

mother!

Une fois rentrée, je me suis précipitée dans la lecture d’articles au sujet du film, constatant sans étonnement que l’avis critique était incroyablement divisé ; mes films préférés tombent souvent dans cette catégorie. Et puis j’ai ouvert une interview de Darren Aronofsky, espérant en apprendre plus sur le processus créatif du réalisateur. C’est alors que mon enthousiasme a volé en éclats : la métaphore que j’avais perçue dans le film, cette image qui m’avait tellement parlée, était bien loin d’être son message principal. D’après Aronofsky, tout le film était construit autour de deux allégories centrales, que je n’ai perçues à aucun moment. Au fur et à mesure que le réalisateur disséquait son film dans cette interview, je ne pouvais que constater à quel point j’étais complètement passée à côté de son sens et de ses axes de lecture majeurs, tant j’étais focalisée sur ma propre interprétation.

mother!

Cette mise en lumière du film par l’intention de son auteur a hélas totalement affecté mon opinion. J’ai énormément de mal à défendre ma perception face à l’intention du créateur de l’œuvre ; je me disais que cette dernière était forcément plus importante. J’avais l’impression d’avoir aimé le film pour les mauvaises raisons, et me sentais incroyablement stupide de ne pas y avoir décelé les « bonnes » métaphores. J’ai alors retourné ma colère sur le film en lui-même, dégradant complètement mon avis initial : si je n’avais pas compris, c’est qu’il n’a pas su me faire comprendre. Peut-être qu’effectivement, je m’étais laissée transporter par mes émotions, et qu’en réalité, le film n’était pas si bon que cela… En effet, en repensant aux explications du réalisateur, je trouve ses métaphores grossières et maladroites. Alors que l’idée que je m’en était faite me paraissait tellement plus cohésive et pertinente.

mother!

C’est alors que j’ai repensé à ma visite d’un musée d’art moderne à Bordeaux il y a quelques semaines, accompagnée de ma mère. En passant rapidement devant plusieurs œuvres qui ne nous parlaient pas du tout, elle m’a affirmé : « Oh tu sais que j’en ai fait des expos cintre sur mur… maintenant je cherche même plus à comprendre. Il y en a certaines où hop, hop, hop, j’ai vite fait le tour et j’en ressors aussi sec. Je peux enchaîner les salles sans ralentir devant un seul tableau. Mais parfois, il va y en avoir un devant lequel je vais m’arrêter net tant il sera « whoua ». Et alors je m’en fous complètement du sens, des explications, du peintre. Le « whoua » me suffit, parce que ça me parle à moi. »

Je ne comprenais pas son point de vue ; pour moi, la perception d’une œuvre d’art ne pouvait qu’être enrichie par les explications de son créateur. Je pensais jusqu’ici que l’art prenait tout son sens par son intention, comme je l’avais conscientisé grâce au discours de Paul Bloom auquel j’adhérais totalement. J’avais même noté dans un de mes carnets cette citation de John Dewey, sur le fait que la critique artistique permettait de diriger la perception des autres vers une appréciation plus complète de l’objectivité d’une œuvre d’art. Ces dernières années, j’ai pris l’habitude de rechercher la moindre information complémentaire sur chaque œuvre qui m’a impactée. Souvent, cela enrichit mon expérience par une meilleure compréhension intellectuelle, ne m’arrêtant ainsi pas à une perception purement émotionnelle. Parfois je passe à côté, mais cela n’ôte rien à ma propre appréciation. mother! a été le premier film pour lequel cette démarche a été destructrice, car l’intention de l’œuvre n’allait pas dans le sens de ma propre perception.

mother!

J’aurais du écouter ma mère. J’aurais préféré m’arrêter à mon premier ressenti. Revenir en arrière et ne pas suivre ce réflexe de vouloir approfondir, me documenter, en savoir plus, en consommer plus, pour décortiquer, pour comprendre, pour mieux m’approprier peut-être. J’aurais voulu rien lire sur le film, ne pas chercher d’autres pistes, ne pas chercher l’intention de son réalisateur. Juste rester dans ma petite bulle de perception autocentrée, moi avec mon miroir. Moi, effondrée sur mon trottoir, en train de chialer parce que c’était trop fort, et que c’était parfait ainsi.

Les parenthèses sont des articles concentrés et arbitraires publiés dans l’intention d’un partage instantané.

10 commentaires

  1. C’est alors que je fouille mes archives, et que je tombe sur cette réponse de commentaire que j’ai laissée il y a deux ans – et cela me fait tellement sourire, d’avoir à ce point ignoré mon propre conseil :

    « … Toutefois, je pense qu’il n’y a pas de raison à ce que tu soies déçue par les explications de l’auteur si elles ne correspondent pas à ta propre interprétation. Comme tu le dis si bien, il s’agit de deux angles différents vus par deux personnes différentes. Je trouve que d’apprendre d’autres points de vue peut me permettre de mieux comprendre pourquoi j’ai réagi ainsi face à telle ou telle œuvre, et peut me donner envie d’en apprendre plus sur l’artiste ou ses influences, sans pour autant annuler ma première impression émotionnelle qui reste mienne, donc la plus importante à mes yeux. »

  2. Une oeuvre est d’autant plus riche qu’elle permet des interprétations multiples. Et il n’est pas rare qu’une oeuvre puisse être interprétée de manière plus diverse que ne l’entendait son auteur – qu’elle soit plus intelligente que lui en quelque sorte (pour certains, c’est même la définition du génie : quelqu’un qui crée quelque chose qui le dépasse). Certains artistes, parfois, refusent de dévoiler trop leurs intentions : il ont l’intelligence (et l’humilité, puisqu’ils transfèrent une partie de la création aux spectateurs) de donner des clés sans figer ce qui serait la « bonne » interprétation. Du coup, la tienne est tout aussi valable, surtout si elle parvient à une certaine cohérence (ce qui avec ce film, n’est pas gagné). Du coup bis, la question qui me brûle les lèvres après un tel teaser : quelle(s) métaphore(s) y as-tu vu ? C’est ça le plus intéressant et le plus excitant ! J’aimerais beaucoup le savoir (si les échos que cela réveille ne sont pas trop intimes, évidemment). Pour le moment, concernant ce film, je nage encore en plein cauchemar !

    • J’aime énormément ce que tu écris sur les artistes qui se taisent, si ça avait été le cas pour ce film, cela m’aurait sans aucun doute épargné une bonne prise de tête. En effet, ça ne me dérange nullement qu’il y ait des interprétations multiples – d’autant plus pour telles œuvres qui peuvent être lues de plein de façons différentes selon le vécu du spectateur. Mais là, ce qui a vraiment terni mon expérience, c’était l’affirmation de toute l’équipe du film qu’il signifiait ceci et cela. Du coup, soit le film est mal fichu car il n’a pas réussi à me faire passer son message, soit je suis stupide car je n’ai pas saisi les clefs de compréhension. Dans les deux cas, ça a gâché mon propre ressenti.

      Je me doutais que mon article allait être frustrant pour quiconque avait vu le film ; en effet, je ne voulais vraiment pas donner de piste d’interprétation, car tout l’intérêt du film réside pour moi dans ce cheminement personnel lors du visionnage. Et donc je ne souhaite pas trop creuser là dedans en commentaires – c’est une discussion que je préférerais grandement de vive voix. Ceci dit, si ça t’intéresse d’avoir un aperçu des différents axes de lecture (au risque d’en gâcher le tien), François Theurel a sorti une vidéo sur son interprétation du film. Il y a plusieurs points sur lesquels je ne suis pas d’accord avec lui, mais ça m’a un peu rassurée de voir que son interprétation première rejoint la mienne, et qu’il est plus sceptique sur les axes qui ont été le focus du réalisateur.

      Ce qui est chouette aussi, c’est de lire en commentaires de cette vidéo à quel point les avis divergent : il y a des spectateurs pour lesquels les allégories initiales que voulait Aronofsky ont sauté aux yeux, et qui ont trouvé sa démarche évidente ! Comme quoi, pour un film avec de tels niveaux de lecture, c’est vraiment le ressenti personnel qui prime.

      • Comme tu parlais récemment de légitimité d’opinion, je ne savais pas trop si tu taisais ton interprétation par manque d’aplomb ou de manière délibérée pour conserver l’angle de ton article et éviter les spoilers. ^^
        Merci beaucoup pour le lien : ça a levé le doute de savoir si l’actrice du dernier plan était bien la même (j’ai un problème de reconnaissance des personnages, parfois…) et l’interprétation finale de ce YouTubeur me plaît pas mal et me paraît plus cohérente et convaincante que d’autres axes abordés. Je n’y avais pas du tout pensé. Faut dire que le film fonctionne mieux comme un déroulé cauchemardesque nourri de multiples références que comme une allégorie, quelque qu’elle soit, parce que si c’est le cas, c’est bien bancal…

        • Bien vu, j’avais en effet commencé à écrire cet article en référence à celui sur la légitimité d’opinion… Jusqu’à adopter un autre angle, mais tu as raison d’associer les deux. En l’occurrence, la question était : « Ma perception du film est-elle légitime si elle est différente de celle de son auteur ? » et la réponse est oui, bien évidemment ! (et j’apprends doucement à l’affirmer même si ça ne m’est pas facile, héhé)

          Un des points de désaccord que j’ai avec la vidéo de François Theurel est justement celui-ci : pour moi, l’actrice de fin n’est PAS la même, ce que j’avais d’ailleurs trouvé absolument fantastique et qui avait un réel sens dans ma propre interprétation. Il faudrait que je revoie cette scène, si ça se trouve c’est mon cerveau qui m’a joué des tours (comme ça avait été le cas pour la fin de Mommy). Mais je trouve ça tellement plus fort si ce n’est effectivement pas la même personne !

          Je crois que, tout comme toi, je préfère ce mélange d’inspirations et influences tant et si bien que chacun peut se créer sa propre idée / interprétation. Les allégories assumées par Aronofsky sont bancales pour moi – déjà, je ne les avais pas du tout saisies, et même en repensant au film sous ces angles, je n’y adhère pas vraiment. Mais je ne sais pas si c’est un défaut du film ou un défaut de perception ; d’autres spectateurs semblent trouver ces allégories évidentes et cohérentes !

          Finalement, je rejoins K qui m’avait accompagnée au cinéma : il a bien moins adhéré au film que moi et ne l’a pas trop aimé, mais reconnait qu’il était content de le voir pour l’expérience nouvelle / unique, et les discussions engendrées. C’est peut-être là que le film tient sa plus grande force ?

          • À mon tour d’avoir un cerveau qui me joue des tours : François Theurel dit bien qu’il s’agit de deux personnes différentes ; il appuie même son raisonnement dessus (purgatoire infernal pour lui mais pas pour elle, libérée).

            • Hahaha j’ai confondu avec d’autres critiques qui disaient que c’était la même personne ! On est donc bien d’accord que c’est une autre actrice, et je trouve que ça ouvre tellement plus de pistes d’interprétations :)

  3. Je crois que je ne verrai jamais ce film : j’en ai terminé avec ma période « lynchéenne » et j’aime que le propos d’une oeuvre soit clair :)

    En tout cas, je comprends ta réaction car j’aurais moi-même été extrêmement déçue que mon interprétation diverge d’avec celle du réalisateur. Je partage ton sentiment que celle du créateur prime, dans la mesure où à l’origine de l’oeuvre il y a bien son désir de transmettre une idée / un message / un sentiment. Il me semble d’ailleurs que si le créateur n’a pas conscience que son oeuvre pourrait impacter les gens différemment, c’est que ce n’était pas son but et que donc, il s’est raté.

    • Haha, j’ai aussi eu ma phase Lynch étant ado, j’avais bien entamé sa filmo et avais lu beaucoup d’articles à son sujet – et un ou deux de ses livres. Je m’y suis replongée récemment en démarrant la 3e saison de Twin Peaks, que je n’ai pas encore finie.

      Le truc que j’aime tant avec Lynch c’est qu’il n’y a pas d’interprétation officielle : il balance des visions, et à chacun de les recevoir à sa manière. Souvent c’est perché, parfois c’est n’imp, et surprennamment quelques fois c’est beau et impactant justement parce que c’est foutoir. C’est cette liberté de perception qui me plaît tant dans son travail – même si soyons honnêtes il me faut toujours pas mal de temps pour digérer ses films.

      Tu fais bien de tirer le parallèle avec mother! car le film peut être aussi labyrinthique qu’un Lynch par moments. Toutefois, la nuance principale est justement dans son interprétation dont toutes les clefs ont hélas été données par le réalisateur – ce qui limite fatalement notre propre perception. En l’occurrence, ma vision existe bien dans le film, elle est juste considérée comme moins fondamentale par le réalisateur – d’où le fort sentiment d’invalidation que j’ai perçu en lisant ses intentions.

      C’est ce « dommage c’est raté du coup » qui m’ennuie, car directement en sortant de la salle j’avais envie de crier au génie, et c’est l’avis que j’aurais préféré conserver !

  4. Mais bien sur que ton opinion est légitime !! Ce que tu ressens n’appartient qu’à toi !! ne laisse personne te l’enlever !

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