Quotidien nantais

Partager le quotidien de l’autre m’est toujours un honneur immense. Le foyer est un espace si intime pour moi que je considère une porte ouverte comme une incroyable marque de confiance. Mon chez-moi est un espace de sécurité, celui où je me débarrasse de l’armure que je porte pour confronter le monde extérieur. J’ai du mal à y inviter l’autre, et ne l’envisage que si je sais que je peux baisser les armes face à lui. Mon cœur déborde ainsi lorsque je suis invitée quelques jours chez quelqu’un de cher, qui me considère ainsi digne d’envahir son environnement intime.

Dans un registre moins dramatique, il y a la curiosité aussi, bien sûr. La nuit en ville, j’ai toujours le nez en l’air à la recherche de vitres rendues translucides par la lumière d’intérieur, espérant attraper un aperçu de quotidiens anonymes. Quelle est leur routine du soir ? Comment ont-ils décoré les murs ? Que contient leur bibliothèque ? Que mangent-ils au petit déjeuner ? Manquant d’imagination, je me surprends souvent à projeter mes propres habitudes de vie dans ces nouveaux tableaux, changeant à loisir la décoration d’intérieur et ne pouvant envisager un frigo au contenu différent du mien. Ce n’est qu’en vivant le quotidien de l’autre que je peux le concevoir.

Cet été j’ai enfin pu retrouver ma chère Maddie à Nantes, où cela fait un an maintenant qu’elle a emménagé. Une semaine en immersion totale dans son train train, à pouvoir enfin identifier les lieux et les visages dont elle m’avait tant parlé par écrans interposés. Cela faisait si longtemps que nous ne nous étions pas vues, et tellement de choses avaient changé dans sa vie ; j’avais hâte de découvrir la magnifique personne qu’elle est devenue.

Maddie

Foyer

Foyer

Foyer

Video Thumbnail

Je pourrais passer des heures à observer les gens évoluer chez eux, dans cet endroit où ils sont le plus eux-mêmes. Une fois arrivée chez Maddie, je me suis mise à détailler le moindre indice d’identité, tel livre judicieusement placé sur la commode, telle affiche punaisée au mur. Je n’en reviens pas qu’il s’agisse d’une de mes photos, mon regard trébuchait dessus à chaque fois. Je m’attardais sur les tasses préférées, les livres récupérés, les éléments transférés de l’ancienne vie vers la nouvelle, comme autant de repères. Et je découvrais avec ravissement la nouveauté des meubles chinés, la vue infinie sur la Madeleine, et cette nouvelle atmosphère qui sentait parfois bon la mer.

Tout parait comme nouveau et sublimé, dans le quotidien de l’autre. L’air y a une couleur différente ; je retiens la teinte pastel de ce dimanche en pyjama où nous avons enchaîné les tasses de thé, nous vernissant les ongles en regardant quelques films, où nous écoutions Lana Del Rey tandis qu’un cake cuisait dans le four, et où Maddie se décolorait des mèches de cheveux alors que je bouclais mon dernier article sur son MacBook. J’aime tant me plonger dans le rythme de l’autre car il me sort du mien et de mes habitudes ; quelque chose d’aussi simple que de faire des courses devient alors une toute nouvelle aventure.

Une expédition marquante a été la découverte de la deuxième demeure de Maddie, dans cet univers parallèle. Cette immense maison partagée où il y a toujours un vinyle qui tourne sur la platine, un instrument inconnu bidouillé dans un coin de pièce, plusieurs discussions simultanées et souvent des éclats de rire. Je ne savais plus où donner de la tête le premier soir, à absorber tout cet environnement si riche en détails, des piles de livres dans chaque coin, un dédale infini de pièces connectées, le studio du jardin, les personnes, tellement de personnes, et même quelques fantômes sur un des paliers. C’était trop de stimuli d’un coup, et je me suis retrouvée complètement débordée.

Groupe

Chaussures

Tatouage

Cidre

Landreau

Landreau

Maddie

Landreau

Landreau

Landreau

Astro

C’est lorsque j’ai été rejointe par quelques outsiders comme moi que j’ai lâché un peu prise – à moins que ça n’ait été l’obligation de parler en anglais, après tout ne change-t-on pas de façon de penser lorsqu’on bascule dans une autre langue ? Je me suis retrouvée entraînée dans ce tourbillon, happée dans un relais pour éplucher plus de deux kilos d’oignons pour une tablée de quinze, Camus traînant sur la table à côté d’une Kro et d’un carnet de croquis. J’étais fascinée par cette famille choisie, essayant de comprendre les rôles et positions de chaque membre du groupe au détour des conversations, subjuguée par cette dynamique que je n’ai que trop rarement connue. Je me suis surprise à partager des private jokes, à découvrir les histoires de chacun, et à me laisser presque convertir par les concepts d’astrologie que tous semblaient maîtriser au point où ils devenaient comme une deuxième langue pour eux.

Nuit nantaise

Nuit nantaise

Nuit nantaise

Nuit nantaise

Une fois la nuit bien avancée, Maddie n’a pas hésité à me tendre les clefs de chez elle pour que je puisse rentrer recharger mes batteries en solitaire ; qu’on puisse comprendre mes besoins comme une évidence et me faire à ce point confiance m’a complètement abasourdie. J’ai pris plaisir à marcher seule dans la nuit le long des quais, suivant docilement mon GPS le premier soir, et sachant m’en passer dès le soir suivant ; cette familiarité m’a fait sourire, validation que j’avais apprivoisé l’endroit et que j’y forgeais déjà mes propres habitudes. Soir après soir, je finissais la journée en solo, me faisant un thé en regardant un traditionnel dessin animé, et m’endormant aux côtés du chat qui se blottissait contre moi. Rarement le fais comme chez toi n’avait autant fait sens.

Bob's Burger

Attila

J’apprivoise toujours les villes par leur Cathédrale, et celle de Nantes est aux antipodes de ma chère Strasbourgeoise. Deux tours d’un blanc rutilant, et tellement de lumière à l’intérieur ; « On dirait qu’elle est elfique » me partageait Maddie, judicieusement. J’ai adoré les vitraux fragmentés, j’ai appris le sens du cénotaphe et ai apprivoisé le dragon au pied de François II, mais l’édifice ne m’était pas assez pesant ni enveloppant ; je lui ai de loin préféré le Château. Je n’arrive pas à réaliser qu’une telle bâtisse puisse subsister en plein centre-ville, dont la vue était imprenable depuis les remparts. Maddie enrichissait mes découvertes de bon nombres d’anecdotes ; ma préférée je crois est celle du toboggan du château, tant de gens s’étant blessés à son arrivée qu’il a du être fermé.

Cathédrale

Cathédrale

Cathédrale

Cathédrale

Château

Château

Anne au château

Maddie au château

Château

Château

Château

Je n’ai pas visité Nantes comme une touriste, mais comme une habitante, immergée dans le prisme des repères de Maddie. Elle m’a expliqué la ligne verte, les installations artistiques, attention ici le cheesecake est servi dans une verrine, viens on va chercher des fringues dans cette friperie, et là tu verras c’est une institution de la pita. Les anecdotes personnelles croisaient les repères historiques, et j’écoutais les récits de soirée comme des contes, tandis que nous marchions sur les pavés des navires négriers. J’absorbais tellement ses paroles, beaucoup, tout le temps, tellement que j’en avais du mal à parler tant j’étais immergée dans sa propre identité. Découvrir une ville a tellement plus de saveur lorsqu’on la parcourt avec quelqu’un qu’on aime et qui l’aime.

Arrêt de tram

Nantes

Nantes

Pots

Je savais que Nantes était réputée pour ses Machines, que je m’imaginais comme de petits automates téléguidés, du même goût que des dinosaures animatroniques défraîchis des années 90. J’étais tellement loin d’imaginer leur magnificence qui m’a été un véritable choc ! J’ai eu les larmes aux yeux d’émotion lorsque j’ai vu l’immense éléphant de bois se promener librement sur la grande place, alors que je l’avais pris pour une statue figée dans son hangar. Il effectuait sa ronde d’une démarche chaloupée, barrissant à plein poumons et aspergeant la foule d’eau avec facétie. Il est vivant pour moi me confiait Maddie, et je ne pouvais qu’acquiescer.

Machines de l'Île

Éléphant

Éléphant

Éléphant

Éléphant

Éléphant

Schéma de l'éléphant

Schéma du bœuf

Schéma du griffon

Croquis par François Delarozière

Nous avons consacré un après-midi à visiter la Galerie des Machines, qui présentait des concepts inédits de la Compagnie, de nouveaux prototypes, et cet immense atelier laissant présager de futures merveilles. J’étais telle une enfant extatique devant un conte de fées, abasourdie qu’une telle initiative existe, absolument émerveillée par ces créatures articulées si organiques, si réalistes, droit sorties d’une dimension parallèle. C’était magique.

Trio

Machines

Fourmi

Héron

Insecte

Maquette du manège

Machines

Machines

Dans la suite des visites, je n’aurais manqué pour rien au monde l’exposition Giger au Lieu Unique, au point où j’y suis retournée plusieurs fois durant mon séjour. J’ai encore ce souvenir amer de m’être retrouvée devant les portes de son musée en Suisse il y a plus de dix ans, sans possibilité d’y entrer. Erreur en partie réparée grâce à Nantes, j’ai enfin pu faire face à ces toiles qui ont tant visité mon imaginaire d’adolescente. J’ai confronté le space jockey, les premiers croquis d’Alien, le regard hypnotique de Li, et celui perçant de Satan. Toutes ces images que je ne connaissais jusqu’ici que sur écran prenaient une toute autre dimension, apportée de façon indescriptible par la texture de la peinture. Il y avait aussi ces sculptures et meubles aux courbes si organiques, ces premières toiles classiques remontant aux origines de l’artiste, et ces imbroglios mécaniques qui m’ont particulièrement plu.

Lieu Unique

Giger

Giger

Giger

Giger

Giger

Maddie

Giger

Giger

Giger

Giger

Giger

Nantes m’a frappée par son incroyable dynamique culturelle. Le Voyage à Nantes est une véritable institution cristallisée sous la forme d’un parcours à travers toute la ville regroupant expositions gratuites, œuvres d’art urbaines, manifestations artistiques et culturelles à chaque coin de rue. J’ai conclu mes visites par la Maison d’Arrêt de Nantes, vouée à la destruction et investie par des artistes se réappropriant les lieux, concept qui n’était pas sans me rappeler The HAUS que j’avais visitée il y a peu à Berlin.

Prison

Prison

Prison

Prison

Prison

Prison

Prison

Prison

Prison

J’ai vécu Nantes comme sa météo : sans cesse changeante et imprévisible. Ce voyage m’a apporté un tel patchwork d’émotions, de moments, de rencontres, de partages concentrés en si peu de temps qu’il m’a paru comme un rêve. En rentrant, j’ai remercié mon appareil photo et mon carnet de contenir autant de témoignages qui ancraient ces moments dans la réalité.

J’ai retrouvé mon propre quotidien avec surprise, comme s’il s’était débarrassé d’un voile de poussière. J’ai redécouvert avec délectation le précieux de mon foyer et de mes habitudes ; ces dernières ont toutefois été agrémentées de morceaux volés de mon séjour. Il y a des sachets d’airelles sur mon étagère de cuisine, je bois beaucoup plus de thé, j’ai repris l’expérience d’instantanés quotidiens, j’essaie de deviner les signes astrologiques de mon entourage, et je ne saurai plus jamais écouter Dave autrement qu’en version accélérée.

4 commentaires

  1. – Jolie coincidence pour Giger :)
    – Quel est le principe de la « deuxième maison » de Maddie ? Qui ? Pourquoi ? Comment ?
    – La fille qui te regarde pendant que tu la prends en photo… tu lui as parlé pour lui dire que tu l’as prise en photo ? Comment tu gères ces situations ?

    • Louve, toujours droit au but ^^

      – La « deuxième maison » est une incroyable baraque que partage un groupe d’amis en colocation, parmi lesquels Maddie passe beaucoup de temps :) Elle y a dormi à plusieurs occasions la semaine où j’étais là, j’ai préféré pour ma part me dissocier du rythme du groupe pour la nuit – d’où le fait que je squattais son appartement à ces occasions.

      – La fille qui me regarde était Anne, une Allemande absolument géniale qui s’est greffée à notre groupe par un concours de circonstances (d’où le fait que j’ai souvent basculé en anglais durant mon séjour, mon allemand s’étant vite épuisé !) Si elle avait été une personne anonyme, ce qui m’est déjà arrivé… Habituellement, un grand sourire et un clin d’œil désamorcent la tension de la surprise !

  2. C’est tellement chouette de lire ton article ! Comme ce que je te disais avec les photos déjà, ça donne une véritable existence à la réalité de ton séjour ici. On t’accueillera toujours à bras ouverts, d’ailleurs, alors n’hésite pas à revenir (on ira à Emmaüs, à Trentemoult (le running gag), on écoutera des version vaporwaves de Du Côté De Chez Swann & on fera du badmington).

    • Reprendre mes photos et mes notes a définitivement ancré mon séjour dans la réalité. C’est ce que me permet la cristallisation des souvenirs par l’exercice du blog =)
      J’adore que la liste des choses à faire reste encore longue, j’aurai encore tant à découvrir à ma prochaine visite ♥
      PS : Si tu te lances dans les remix, par pitié, nomme ton groupe Vapordave.

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