Légitimité d’opinion

Ton opinion est légitime est la phrase la plus impactante qu’on m’ait affirmée cette année. « Ce n’est pas parce que tu es capable d’embrasser l’opinion des autres que la tienne ne tient plus debout » m’a tellement ouvert les yeux sur mon fonctionnement intérieur et mon rapport défaillant à autrui. J’ai réalisé que l’empathie, dans son floutage des frontières entre moi et mes interlocuteurs, me pousse tant à absorber leurs opinions et avis que j’en perds souvent mes propres positions.

Je m’en sors à peu près lorsqu’il s’agit d’une affaire de goûts, pouvant défendre bec et ongles mes films préférés, mais j’ai beaucoup plus de difficultés lorsqu’il s’agit de valeurs – n’osant par exemple jamais exprimer un avis dans une discussion politique. Alors que l’identité est un sujet qui m’obsède, je n’avais pas conscientisé jusqu’ici à quel point cette absence d’opinion m’est un tort : comment puis-je vouloir me définir moi-même si je ne sais exister face aux autres ? Pire encore, comment puis-je vouloir tisser des liens avec eux si je ne propose aucun autre support d’échange qu’eux-mêmes ?

Ce questionnement arrive si tard dans ma vie que le vide à combler me paraît quasiment insurmontable : il m’est bien difficile de hausser la voix face à des personnes ayant plusieurs années de pratique dans l’argumentation et la défense de leurs propres idées. Mes propos sont souvent confus, simplistes, naïfs, et risquent tellement de se faire démonter par des argumentations bien plus acérées, voire pire, de blesser mes interlocuteurs. Mais je continue d’essayer dans l’espoir de m’en sortir de mieux en mieux, car je constate à quel point j’en ai besoin dans ma propre construction et mes relations personnelles.

Cet article m’est difficile à écrire, car je me sens vulnérable. À une époque où la moindre opinion peut être dépecée sur la place publique, oser l’afficher ouvertement à un regard anonyme m’est paralysant. C’est la dernière partie de l’article de Nathalie qui m’a décidée à partager mes pensées encore floues à ce sujet, même si je suis très peu assurée. Mais commençons par le début de la réflexion en question.

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Il y a quelques semaines, alors que je sortais de la salle de cinéma totalement enivrée et émerveillée suite au visionnage de Song to song, je commençais comme d’habitude à récolter l’avis des personnes m’ayant accompagnée dans cette séance. J’ai alors été brusquement ramenée les pieds sur terre par la critique acerbe de Cé, partageant un mélange de colère et de dépit. Elle avait immédiatement renommé le film en « First world problems for white rich people », et force m’était de constater que je n’aurais pu trouver un synopsis plus juste. Ce qui m’a froissée, car j’avais pour ma part adoré ce film.

J’étais pourtant bien d’accord avec elle, au premier abord. Les protagonistes sont beaux, blancs, riches, talentueux, et se tournent autour durant deux heures bien trop longues dans l’angoisse de trouver du sens à leur vie. Un scénario qui s’étire, des voix off prétentieuses et références grandiloquentes : toujours cette impression que Terrence Malick n’a de cesse de réaliser le même film, comme butant contre un mur de détresse existentielle qu’il n’a jamais su franchir, et tournant en rond dans une forme qu’il maîtrise si bien. Et qui m’est, par projection, un tel réconfort au visionnage. Là où la majorité des critiques aimeraient que le réalisateur épuise enfin ce sujet pour passer à autre chose, j’espère secrètement que ce leitmotiv ne disparaîtra jamais de sa filmographie.

Je me suis reconnue, dans ces personnages. Dans leur frénésie de quête de sens, dans leurs egos surdimensionnés, dans leurs monologues intérieurs rayés. J’ai adoré ce film pour les mêmes raisons que Cé l’a détesté : parce qu’il raconte une absence d’histoire de personnes aisées sans problèmes, tant et si bien qu’elles sont bien trop confrontées à la vacuité fondamentale de leur propre existence. « Est-ce que c’était vraiment une histoire nécessaire à raconter, alors qu’il y en a d’autres bien plus importantes à partager sur grand écran ? » Cette parole m’a fait l’effet d’une gifle. Si j’avais tant apprécié ce film, outre pour sa forme, c’était pour le fait qu’il me caressait dans le sens du poil, validant mes crises intérieures de personne privilégiée qui n’a pas d’autre souci à se faire que de réfléchir au sens de la vie. Les films que j’aime sont ceux qui me confortent, pas ceux qui m’insurgent. Et je me sens coupable, d’avoir pris ce film pour acquis sans y avoir perçu cette facilité. Je me sens coupable de ne pas vouloir chercher plus loin que le réconfort.

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Ce remue méninges s’est rappelé à moi au visionnage de Shame, film racontant l’addiction sexuelle de son personnage principal interprété par Michael Fassbender. Pour faire court, j’ai adoré la justesse de traitement de ce sujet difficile, tout comme la photographie, le rythme et la musique du film qui étaient grandioses – en point négatif, j’ai été déçue par la conclusion du scénario que je trouve trop facile. Mais ce que j’ai retenu, surtout, c’est le jeu d’acteur de Michael Fassbender qui m’a absolument renversée, validant par la même occasion que c’est sans aucun doute un des interprètes masculins que j’aime le plus voir à l’écran ces dernières années.

M’est alors revenu en tête son rôle dans Song to song, et cette véhémence commune que partageaient plusieurs personnes à l’encontre du même acteur. Du simple « il me revient pas » à un violent « je peux plus le saquer ce connard », jusqu’au « je comprends pas qu’il ait toujours le droit de jouer dans des films ». Alors que j’étais complètement perdue dans cet échange haineux envers cet acteur que j’aime énormément, Maddie m’a expliqué que ces réactions originaient des accusations de violences conjugales portées contre lui dans les années 2010.

Cette histoire a eu un écho immédiat dans mes souvenirs à ce concert de Noir Désir, ou plutôt devrais-je dire Détroit, que j’avais vu il y a quelques années. Plusieurs personnes avaient été outrées que j’aille applaudir sur scène Bertrand Cantat suite au crime qu’il avait commis. Et déjà à l’époque, je n’avais aucune idée d’où me situer sur cette question. J’admirais Eve, qui hurlait sur Facebook qu’elle n’écouterait plus jamais un seul de ses morceaux. J’admirais K, qui séparait parfaitement dans sa tête la personne de l’artiste. Et je me sentais brinquebalée au milieu, voulant tellement assumer que moi aussi, je faisais la part des choses, mais ne réussissant pas à ne pas me sentir coupable en écoutant l’opinion des autres à ce sujet. Comment puis-je apprécier ces artistes sans que ce comportement soit perçu comme une apologie de leurs crimes ? Où placer la limite ?

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J’ai eu le bonheur de revoir Fight Club au cinéma il y a quelques semaines, et je me suis rendue compte avec peine que je le percevais bien plus comme le délire d’une personne psychologiquement malade que comme une critique de notre société de consommation dans laquelle, je dois l’admettre, je me complais amplement. Le Choose Life de Trainspotting m’est incroyablement réconfortant et ce genre d’oeuvres, toutes aussi exaltantes qu’elles soient, n’éveille en moi pas la moindre once de révolte. Et j’ai du mal à assumer fermer les yeux par amour de mon propre confort. Encore plus face aux autres. Regarder un film sur l’élevage de masse ne remet absolument pas en question mon goût pour la viande, je n’ai aucun scrupule à acheter des vêtements de mauvaise qualité cousus à la chaîne dans des usines aux conditions humaines douteusement acceptables, et je ne lève même plus un sourcil face aux drames d’actualité qui nous inondent ces dernières semaines, tant qu’ils ne remettent pas en question mes conditions de vie actuelle. Il m’est si difficile de comprendre comment je peux faire preuve de tellement d’empathie et de si peu d’altruisme.

Je n’avais pas vraiment compris où Aleks voulait en venir lorsqu’elle m’avait annoncé pour la première fois il y a deux ans qu’Internet la faisait se sentir toujours coupable. J’avais eu la naïveté de lui répondre que c’était à elle de faire son choix et sa sélection, qu’un filtre était indispensable. Je me surprends à repenser souvent à notre discussion ces dernières semaines, et je me demande si c’est cette culpabilisation constante qui m’empêche d’assumer mes propres opinions. Il m’est facile de défendre mes valeurs les plus fondamentales, mais je n’ose discuter de morceaux encore en cours de construction. Comment avouer à une féministe aguerrie que ses propos misandres me choquent ? Comment partager à un végétarien militant que je m’intéresse à un régime alternatif dont la viande est un ingrédient fondamental ? Comment puis-je assumer aimer un artiste outre sa personne ? Comment argumenter le fait que je ne perçois pas mon travail comme une aliénation mais comme un réconfort ? Comment puis-je essayer de formuler et partager mes propres opinions, alors que je réalise qu’elles sont pour beaucoup guidées par mes seuls privilèges et mon propre confort ? Dois-je sans cesse culpabiliser et me taire car je ne me sens pas légitime d’exprimer ces avis, ou puis-je me rassurer en me disant qu’au moins, je ne me sens pas hypocrite ?

Dans un monde où chacun crie plus fort que son voisin derrière son écran, j’ai beaucoup de mal à solidifier mes murmures vacillants. Là où l’écriture m’est si fluide d’habitude, je me sens si maladroite actuellement ; mes idées sont floues, mon argumentaire est mal construit, mon propos se perd. Me vient alors à l’esprit toute l’ironie de ces réflexions : après tout, elles sont sans aucun doute, elles aussi, des first world problems for white rich people. Dont mon blog est, finalement, un excellent exemple.

17 commentaires

  1. Léa, ton avis est légitime, mais plus que tout ta souffrance l’est aussi.

    Tu nous partages des phrases qui ont été impactantes pour toi dans ta réflexion, je t’en partage une que j’ai lu il y a très longtemps qui m’est toujours restée, c’est qu’ « Il n’y a pas de concours de souffrance ». Tu as le droit d’être malheureuse peu importe ta classe sociale, et tu n’as aucune culpabilité (selon moi) à ressentir par rapport à ça.

    Quant à ta quête obsessionnelle de l’identité, tu avais pondu un article génial à l’époque qui expliquait (à juste titre d’après moi) que chaque personne mettait des miroirs devant soi lorsqu’il rencontrait quelqu’un d’autre, ce qui faisait que chacun n’était qu’une somme de reflets des gens qui étaient autour d’eux.

    “Nothing of me is original. I am the combined effort of everyone I’ve ever known.”

    Ne perds pas ton doute, je crois que c’est une qualité précieuse. Et je pense que ton opinion se situe justement là : au milieu. Ce n’est pas grave si tu ne vois pas les choses en noir ou blanc, cela démontre que tu fais preuve de réflexion, que tu écoutes les autres et que tu les respectes en considérant leurs opinions, ce qui est sans doute moins le cas des avis trop tranchés.

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    • J’ai mis beaucoup de temps à répondre à ton commentaire – et aux autres sur cet article aussi – parce que j’ai du mal à passer outre cette sensation de culpabilité et d’illégitimité. Ton « il n’y a pas de concours de souffrance » me marque fortement, car je n’arrive pas à m’empêcher à y ajouter un « mais, quand même, … » Je pensais initialement que c’était une précaution pour que mes opinions ne blessent pas mes interlocuteurs, jusqu’à ce que je réalise avoir cet automatisme systématique envers moi-même. Ce qui me rassure, c’est que je peux désormais le conscientiser, et donc y réfléchir pour m’y adapter. J’en suis encore à la phase d’appréhension pour le moment, essayer de comprendre comment résoudre ce paradoxe dans ma tête.

      Je me souviens de cette discussion que nous avons eue en prenant un brunch près de chez toi, où nous parlions justement du fait d’affirmer des opinions tranchées, et de la perte d’identité qui semblait associée au fait de remettre ces opinions en question. J’aimerais beaucoup en rediscuter avec toi, pour savoir si maintenant, après quelques années d’affranchissement de certains principes catégoriques, tu te reconstruis / retrouves à nouveau dans cette souplesse et ouverture d’esprit, ou si tu as l’impression de ne plus exister. J’ai l’impression qu’on est deux revers d’une même médaille !

      Merci en tout cas beaucoup pour tes commentaires et nos échanges à ce sujet, tu es sans aucun doute la personne qui m’aura le plus fait évoluer sur la question ces dernières années.

  2. C’est toujours dur d’exprimer un avis et de s’exposer aux critiques et aux opinions contraires, mais j’imagine que c’est encore plus dur quand on doute de la légitimité de ce qu’on a à dire. Je n’ai pas de solution miracle à te proposer, car quand je m’embourbe moi-même dans mes « first world problems » au sein de mon monde privilégié, je me sens tout aussi illégitime à m’exprimer « publiquement » là-dessus. D’ailleurs j’admire ta « prise de position » au travers de cet article, un peu à contre-courant de ce qu’il est commun de lire actuellement sur des thématiques à la mode (véganisme, industrie textile).
    Cette phrase « je ne lève même plus un sourcil face aux drames d’actualité qui nous inondent ces dernières semaines, tant qu’ils ne remettent pas en question mes conditions de vie actuelle. Il m’est si difficile de comprendre comment je peux faire preuve de tellement d’empathie et de si peu d’altruisme. » me rappelle d’ailleurs la fameuse règle « mort-kilomètre » du journalisme : un mort à 5km de chez nous va beaucoup plus nous émouvoir que 100 morts à l’autre bout de la planète. C’est peut-être cruel, mais c’est comme ça, et l’on n’y peux rien si nous sommes plus touchés par des attentats qui visent Paris ou Londres, où l’on a nos repères, nos souvenirs, qu’un autre endroit du globe où nous n’avons jamais mis les pieds et où la souffrance nous paraît plus abstraite.

    Un autre point sur cette culpabilité: pendant longtemps, malgré mes crises d’angoisse, mes sautes d’humeur et mes réactions que je ne comprenais pas, je n’ai pas osé aller voir un psy, car je ne m’en sentais pas légitime. Je n’ai pas subi de drame, n’ai pas eu une enfance malheureuse, etc. Et ce tourbillon de « il y a plus malheureux que moi » m’empêchait de reconnaître que… bah oui, il y aurait toujours plus malheureux que moi, mais que ça ne devait pas pour autant m’empêcher de prendre soin de moi sans culpabiliser. J’ai mis du temps, mais j’ai finalement sauté le pas, et ça a été l’une des meilleures décisions de ma vie.

    Je te rejoins aussi sur un point de l’article : je suis allée voir Detroit en concert il y a quelques années, et je n’ai jamais réussi à ne pas me sentir coupable en évoquant le sujet (« je suis allée les voir MAIS… »). Comme si mes convictions en carton se faisaient la malle pour aller voir sur scène un artiste qui me touche.

    Tu as le droit d’avoir tes propres opinions, qu’elles soient ou non guidées par tes expériences, tes privilèges, ta classe sociale. Je pense que tant que tu ne les transforme pas en vérités générales (« c’est mon avis selon mes expériences donc cela devrait être l’avis de tout le monde »), il n’y a pas de culpabilité à avoir. A travers ce blog tu donnes l’image de quelqu’un de sensé, ouverte au dialogue et que l’argumentation n’effraie pas. Ton article même montre qu’une autre opinion que la tienne entraîne toute cette réflexion. Tant que tu acceptes d’écouter celles des autres, je ne vois pas pourquoi tu devrais avoir honte de tes opinions.

    • Au moment de publier cet article, je me souviens avoir réfléchi un très long moment avant de le partager sur Twitter. « Et s’il était retweeté et lu par beaucoup d’inconnus plus catégoriques / militants qui vont me tomber dessus ? » Je lis tous les jours des histoires de personnes qui se font démonter en ligne, souvent violemment, par des centaines d’anonymes aux idées et opinions différentes. J’ai osé exprimer ces avis à contre-courant sur mon blog car je le considère comme étant plutôt safe et caché, mais ma prise de position est loin d’être assumée publiquement, puisqu’elle est loin d’être autant affichée. Dans un espace plus public, il est plus facile et valorisant de crier sur les toits « Je me bats pour telle cause » plutôt que de hurler « Moi j’en ai rien à foutre ! »

      Je ne connaissais pas le nom de la règle du mort-kilomètre qui est effectivement très à propos. K, en lisant ton commentaire, m’a partagé ce texte de Desproges qui l’illustre parfaitement :

      Les gens qu’on connaît pas, les doigts nous manquent pour les compter. D’ailleurs, ils ne comptent pas. Il peut bien s’en massacrer, s’en engloutir, s’en génocider des mille et des cents chaque jour, il peut bien s’en tronçonner des wagons entiers, les gens qu’on connaît pas, on s’en fout. Le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s’est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon. Quand cet estimable commerçant évoque aujourd’hui cette date, que croyez-vous qu’il lui en reste ? Était-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ? Ou bien était-ce le jour du petit doigt ?

      C’est fou, en lisant ton paragraphe sur ton choix de suivre une analyse, je me suis rappelé mes propres phrases durant ma première séance. Où, tout comme toi, j’essayais de justifier pourquoi j’étais là : « j’ai vécu une enfance relativement heureuse, je n’ai pas subi de grand drame dans ma vie… » Je ne me souviens plus de la réponse de ma thérapeute à l’époque, mais elle m’avait rapidement fait comprendre que la seule chose qui comptait, c’est que j’avais eu le besoin de la voir, je n’avais besoin d’aucune justification pour cela. Et ça a été un soulagement énorme pour moi. Tout comme toi, ce choix a été une des meilleures décisions de ma vie.

      Je ne crois pas que le souci réside dans la honte, je pense accepter que beaucoup de mes opinions sont issues d’un intérêt égoïste plutôt qu’altruiste par exemple. La difficulté est d’élever la voix et d’oser les exprimer face à des personnes qui, elles, ont une démarche bien plus active et militante. Je crois sérieusement que c’est le fait de lire sans cesse plein d’articles et de tweets sur de nombreux combats qui me font profondément culpabiliser sur mes propres positions.

      Ce qui me soulage beaucoup, ce sont des commentaires comme le tien qui font preuve de respect et de compréhension – me confortant dans l’idée que ce blog m’est peut-être un bon exercice pour commencer à assumer un peu plus publiquement certains de mes avis, une fois que je les aurai bien cernés. J’ai un peu l’impression de devoir apprendre à marcher ^^ Mais je trouve cela chouette, de réaliser que même à l’âge adulte, je vois encore tellement d’évolution possible de ma propre personne.

  3. Je salue le courage que tu as d’admettre certaines vérités sur l’empathie, sur les problèmes de riches, etc… prenant le risque de la critique et dans un monde où la « bienveillance » s’érige telle une déesse.
    Je pense personnellement que l’on ne peut pas se sentir coupable de tout. Mais que si l’on peut agir sur quelque chose autour de nous, c’est au moins une action de faite (petite histoire du colibri).
    Pour ce qui est d’afficher son avis… encore faut-il en avoir un ! Je suis quelqu’un qui observe et écoute tellement que mon avis évolue sans cesse sur une masse de sujet. Et pour tout dire, je fuis les personnes qui ont un avis sur tout et ne peuvent s’empêcher de le donner. Et même dans une situation où mon avis serait plus tranché, je ne me risque pas à le donner si cela provoque un moment gênant. Je préfère personnellement ne pas toujours lutter (sauf certaines convictions), parce que ça ne m’enlève rien, ni à ma pensée, ni à ma façon de la concrétiser.

    L’identité de quelqu’un est-elle moindre, affaiblie parce qu’elle n’est pas revendiquée ?
    Il me semble que le seul moyen de vraiment connaitre l’identité de quelqu’un est de le côtoyer intimement, qu’il affiche ou non des opinions bien fort.

    • Comme je l’écrivais à Charlie, le « risque » suite à cet article est minime : je connais suffisamment la plupart des lecteurs qui commentent pour savoir que toute critique, que j’accueillerais volontiers, serait respectueuse. J’aurais bien plus peur d’une expression publique largement diffusée, contre laquelle les réactions peuvent rapidement dégénérer au lieu de chercher à mener une discussion constructive.

      Être un colibri m’est incroyablement difficile, car le fait d’entreprendre une action ne fait que me rendre plus consciente de toutes celles que je n’entreprends pas. Pourquoi telle cause qu’une autre ? Pourquoi tel don plutôt qu’un autre ? Le fait d’y réfléchir me déprime, et au final je ne fais rien. Ce qui m’est le plus facile : après tout, comme j’aime à le dire souvent, l’absence de choix est aussi un choix…

      Ta réflexion sur le fait de ne pas avoir besoin de partager tes avis m’intrigue, puisque je dois déjà faire des efforts conscients pour identifier clairement les miens. Peux-tu tout de même envisager un échange même sans partager tes positions ? C’est souvent là que je reste bloquée. Et c’est une barrière que perçoivent les autres, qui m’en font parfois le reproche : à force de ne faire que recevoir et ne rien donner en retour, je n’ai pas d’accroche avec mes interlocuteurs, qui aimeraient aussi avoir de quoi échanger plutôt que se déverser. C’est actuellement le point sur lequel je réfléchis le plus actuellement dans mes interactions sociales.

      Pour rebondir sur ta dernière question, je pense pour ma part que l’identité de quelqu’un reste intègre même lorsqu’elle n’est pas revendiquée. Mais je pense aussi que, dans ce cas, elle est bien plus transparente dans le regard des autres.

      • Je réponds de suite à ton dernier paragraphe. Tu soulèves la question du regard de l’autre et de la façon dont on est perçu en fait. C’est un autre débat que celui de l’existence d’une identité. Surtout que dans un échange, il y a toujours ce que l’on est, ce que l’on donne à voir et ce que l’autre perçoit…

        À propos des échanges où l’on demande mon opinion, je suis d’accord que c’est vite stérile s’il l’on ne partage rien. De même, c’est le meilleur moyen de perdre un lien avec une personne que l’on considère. Donc, si on me le demande, je donne mon avis. Si j’en en ai pas, je me sens libre de dire que je ne sais pas et je ne partage alors que les questionnements et réflexions en cours.
        Et il y a aussi des échanges où je dis clairement que je m’abstiens quand je sais que la conversation finale sera stérile (la politique en plein repas de famille, tu vois le truc ?).

        C’est quelque chose que je rapproche de mon expérience de parent aussi. J’ai appris qu’il n’y avait rien d’honteux à dire que l’on ne sait pas à son enfant mais que l’important était de chercher.

        Et peut être que certaines réflexions nous prendront toute une vie, voire même plus

        Enfin, pour les « actions colibri », encore une fois avec ma fille, ça devient impossible pour moi de ne rien faire. Impossible de balancer un « après moi le déluge ». Et je redoute plus que tout, qu’un jour, elle me dise que je n’ai rien fait, et elle aurait raison. Je ne m’engage pas dans de grandes actions, ni autant que je le pourrais mais ce n’est pas « rien ». Chacun à son rythme…

        • Et merci pour le changement de position des commentaires

          • J’espère que c’est plus facile pour toi sur mobile ainsi, ton retour m’a été précieux pour corriger ce problème :) N’hésite pas à me prévenir si tu rencontres d’autres éléments qui pourraient être améliorés !

        • Personnellement, je crois au contraire que la perception de l’autre a une part immense dans la définition de notre identité propre ! Cette dernière est effectivement multiple, mais je suis convaincue que l’on perd une grande part de qui l’on est sans le reflet de l’autre. C’est ce dernier, dans ses similarités et ses différences, qui nous aide à nous positionner nous-mêmes. La difficulté étant de trouver un équilibre entre ces différentes entités, le « ce que l’on est, ce que l’on donne à voir et ce que l’autre perçoit » que tu mentionnes justement, mais aussi bien d’autres reflets qui, tous ensembles, nous définissent en tant qu’individu.

          Le fait d’avoir un enfant est effectivement un moteur inébranlable au souhait d’agir, peu importe l’échelle. C’est quelque chose que j’admire parce que, en me mettant dans tes baskets, je me sentirais tellement débordée et impuissante, je n’ose imaginer l’angoisse que cela peut générer. Je pense sincèrement que mon égoïsme est également en grande partie du au fait que je n’envisage pas d’enfanter ; le « après moi le déluge » est ainsi une position facile à tenir pour moi, bien qu’incroyablement lâche, j’en ai conscience.

  4. alors il y a quelque chose que j’ai fini par comprendre à propos de mes opinions, déjà c’est que je n’ai pas les mêmes que les autres. Si j’interviens dans un groupe de personnes qui pensent toutes pareil et que je dis « moi je pense ça », il va y avoir un malaise : les gens aiment avoir raison et se conforter les uns les autres avec les mêmes opinions, ils sont en sécurité. La personne qui dit le contraire est à abattre. La deuxième chose est que les gens aiment avoir raison : il arrive peu souvent que les gens aiment discuter d’un sujet pour en savoir plus ou pour aborder les différents points de vue : non, ils veulent généralement convaincre. Et puis, il y a beaucoup de personnes pour qui le dernier qui a parlé a raison, là c’est carrément pas la peine de participer à la conversation.
    J’ai des opinions, parfois je ne sais même pas pourquoi (bon, politique, écologie, consommation, oui, mais pour le mode de vie que j’ai choisi, c’est philosophique quelque part). Si on me la demande, je la donne et encore parfois avec des filtres. Sinon, je n’interviens jamais. Et je pense que je n’ai pas à la défendre « contre » quelqu’un, ce qui me permet d’être très apaisée dans mes relations avec les autres. « je fais ça » « je pense ça », voilà ce sont des faits. Si ça intéresse, les personnes poseront des questions (mais ils n’en posent jamais), je n’ai pas à me justifier. Alors, ça peut être triste, parce que les discussions intéressantes sont rares, mais ça évite la frustration de quelqu’un qui n’écoute pas un avis différent, alors que moi je peux écouter et comprendre qu’on ne pense pas / ne fait pas comme moi et surtout, ça permet de ne pas être jugé (tu sais la fameuse phrase : les gens préfèrent juger parce que c’est plus facile que penser)

    • Ton premier paragraphe me fait penser à cette idée que j’ai lue dans je ne sais plus quel bouquin, qui est qu’on ne s’entoure souvent que de gens qui nous ressemblent, car ils nous confortent dans notre propre vision du monde. Les différences entre ces personnes et nous-mêmes nous sont tolérables tant qu’elles ne nous font pas trop remettre en question cette vision. Quand c’est le cas, il faut soit accepter d’adapter de changer son référentiel de vie pour y intégrer de nouveaux angles, ce qui n’est pas évident (et encore plus au fur et à mesure où on vieillit), soit s’affranchir de ces relations qui nous sont trop inconfortables. Je me demande souvent si ces points ne font pas partie des raisons pour lesquelles je cultive une certaine solitude, car je rechercherais trop dans les autres des reflets trop nets de mon propre univers.

      Je crois que j’admire ton approche d’affirmer, simplement, « je suis ainsi » ou « je fais ainsi » sans te justifier, en prenant ces éléments pour acquis. Je ne peux envisager d’agir de la sorte, souvent car je ne suis pas assez assurée de mes fondations. En discutant avec K suite à cet article, il me demandait où je plaçais la limite entre goûts et opinions ; j’ai vraiment l’impression que je peux me battre sans soucis pour mes goûts, mais que j’ai bien plus de mal à défendre mes opinions. Sans vraiment savoir définir la nuance – peut-être s’agit-il d’une question de valeurs ?

      Quoiqu’il en soit, je rejoins ta conclusion sur l’importance de minimiser son jugement : je constate avoir la chance, dans mon entourage proche, d’avoir des personnes qui ne m’attaquent pas lorsqu’elles réalisent que j’ai une opinion différente des leurs, et qui mieux encore, m’encouragent à en discuter pour que je puisse, moi aussi, m’affirmer dans l’expression de mes idées :)

  5. Je répondrai de manière approfondie quand j’aurais récupéré mon cerveau, qui pour l’instant ne semble disponible que pour des choses très concrètes qui m’empêchent de ressasser, mais il y a quand même un point qui me turlupine dans les propos de Ptisa et une partie de ta réponse : vous me semblez très négatives quant aux relations humaines.
    De mon point de vue, on ne s’entoure pas de gens qui nous ressemblent parce qu’on est des êtres égocentrés qui ne souhaitent pas se remettre en question. Les personnes dont on s’entoure reflètent un choix, celui de valeurs qu’on a envie de défendre. Par exemple, je serais incapable d’avoir une discussion avec une personne raciste ou homophobe (ou quoi que ce soit en -phobe). Ce n’est pas parce que je n’aime pas être remuée dans mes convictions, mais parce que ces gens incarnent quelque chose qui me révolte.
    À ce niveau-là, on parle de convictions profondes.
    En revanche, mes amis et moi, ou mon père et moi, pouvons parler politique, même si par exemple mon père vote à droite et que j’ai plutôt tendance à défendre des idéaux parfois très à gauche.
    Ou encore, j’ai des amis qui ont fait le choix d’avoir des enfants, un choix que je ne saisis pas totalement et que je trouve contestable dans le contexte actuel, et nous pouvons avoir une conversation tout à fait apaisée sur le sujet.

    Ce que je veux dire je crois, c’est que ça me choque un peu de lire « les gens sont comme ci ou comme ça. » C’est nous, les gens.

    Il me semble que débattre avec autrui, ce n’est pas se justifier, et c’est justement ce qui va nous amener à modifier notre angle d’approche, voire à en construire un, sur des sujets sur lesquels on n’a pas d’avis (et ça fait partie de la conversation, de dire « je n’ai pas d’avis sur cette question » !)

    • Tu as raison sur le fait, pour ma part en tout cas, que je suis plutôt pessimiste sur les relations humaines, mais je reconnais volontiers que c’est avant tout mon propre comportement qui est à remettre en cause. Je sais que je suis quelqu’un d’élitiste, très difficile sur les personnes dont je m’entoure, et paradoxalement exprimant souvent une souffrance de la solitude, qui est justement liée à cet élitisme.

      C’est nous les gens, bien entendu, et je m’interroge (bien trop) souvent de mon propre comportement dans ce contexte. Autant en temps normal, je me reproche de ne pas assez m’affirmer, autant il suffit de me faire boire un verre pour que je brandisse violemment mes étendards rutilants sans avoir assez d’arguments pour les soutenir. Je crois que j’ai mal utilisé le terme justification, ce qui amène peut-être à confusion. Disons que j’ai souvent du mal à expliquer clairement pourquoi j’affirme quelque chose, et que la moindre argumentation adverse peut ébranler mes convictions balbutiantes. D’où le fait que, dans une discussion avec des avis trop arrêtés, il m’est difficile de ne pas avoir l’impression de chercher à me justifier.

      Il va de soi qu’un échange d’opinions est impossible pour des valeurs extrêmement opposées, surtout que ces valeurs sont souvent défendues de façon très violente sans permettre une discussion dans un terrain « neutre », cet espace où l’opinion de l’autre est entendue et prise en compte sans pour autant remettre en question la sienne. C’est seulement dans cet espace, j’en suis convaincue, que l’évolution et la construction personnelle est possible grâce à l’échange.

  6. Je comprends ce que veut dire Nath. Je dis « les gens » en faisant des généralités, j’assume, parce que les personnes qui ont les qualités dont je parle sont peu nombreuses dans mon entourage (pour info j’ai 41 ans et je travaille, je ne suis plus dans l’ambiance effervescente et intellectuelle de l’université, le fossé est grand et mon entourage, en dehors de quelques amis qui acceptent que je sois différent d’eux, sont essentiellement des collègues de travail). Il m’arrive de dire que je n’ai pas d’avis sur un sujet, généralement c’est parce que ça ne m’intéresse pas, alors je n’ai pas creusé.
    Eliness, je comprends que tu ne sois pas assurée sur tes opinions et je vais te dire la vérité : elles changeront de toute façon, en même temps que toi avec le temps et l’expérience.
    Défendre ses gouts … je n’aime pas la couleur bleue, je ne sais pas si c’est vraiment à débattre … je suis émue par certains artistes : j’exprime les émotions qui me viennent, comme en politique, je ne pense pas que j’arriverai à faire changer d’avis quelqu’un qui n’aime pas, c’est comme ça. Par contre chacun peut comprendre pourquoi l’autre aime ou pas et ça permet de mieux se connaitre et de s’enrichir mutuellement.
    Pour les opinions, quand on parle de valeurs et de politique, je crois qu’il y a basiquement deux mondes qui s’opposent (alors que ça peut tout à fait être complémentaire) : les valeurs humanistes et personnelles. Avec intelligence on peut les compléter car l’intérêt personnel et collectif doivent se rejoindre pour vivre en société. Mais malheureusement souvent ils s’opposent (par exemple : est-ce que partager mes richesses m’appauvrit ?)

    • Ta phrase sur le fait que mes opinions changeront avec le temps et l’expérience me terrorise, moi qui suis toujours en recherche de définition personnelle. Je préfère dire que mes opinions s’affineront au fur et à mesure où j’apprendrai à les exprimer et à les soutenir ; mais je suis très curieuse (et inquiète !) du jour où, potentiellement, je confronterai un objet (oeuvre d’art, discussion, texte, autre…) qui me fera virer à 180° sur un sujet défini.
      Pour l’exemple valeurs politiques que tu partages, je me souviens d’une discussion où j’exprimais avec angoisse qu’il m’était impossible de trancher, puisque j’étais capable de comprendre chacun des points de vue opposés. Mon interlocuteur m’a alors justement indiqué que ce n’est pas parce que je comprenais que j’adhérais, et que j’avais le droit d’avoir des préférences qui ne dépendaient pas des faits. Actuellement, j’en suis au stade où j’essaie de comprendre et d’intégrer cette notion qui ne m’est absolument pas naturelle ;)

      • savoir qui on est, c’est un souci. C’est terrifiant de se rendre compte que la personne que l’on est aujourd’hui est différentes d’il y a quelques années et ne sera pas la même dans le futur. Alors, concernant l’art, forcément, ça ne va pas changer, plutôt s’enrichir. C’est surtout concernant la société et la politique que ça peut changer. Je comprends ton tourment lorsque tu comprends les arguments opposés des uns et des autres. Pour trancher, il suffit non pas d’être pour ou contre, mais de savoir ce qui est le plus important pour toi. Ce sont tes valeurs qui te le diront. Tu préfèreras défendre telle idée que telle autre parce que pour toi la valeur A est plus importante que la valeur B. Je pense que c’est plus intelligent que d’être contre (ça bouffe trop d’énergie d’être contre …)

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