Forteresse solitaire

Je suis retournée au fort pour retrouver les échos qui résonnaient entre ses murs. Ces nœuds internes qui s’étaient formés lors de la première visite, mêlant influences et mots passés, concentrés dans ce lieu où j’avais besoin de me retrouver sans filet de sécurité. Me pousser par la même occasion à replonger dans cette bataille perpétuelle contre la dépréciation intérieure, faire taire ce « à quoi bon ce nombrilisme contrefait ». J’avais en bouche un goût acide de retournes-y sinon tu vas le regretter, trop fort pour pouvoir l’ignorer. Et retournes-y seule, cette fois-ci.

Forteresse solitaire

Une fois la voiture garée après le pâté de maisons, j’ai traversé à pied l’immense champ de pommes de terre, mon trépied dépassant du sac à dos. L’isolement pesait sur mes épaules alors que je me faisais toute petite en entendant une voiture approcher. La solitude a été plus oppressante encore une fois l’interdit transgressé : tu ne dois pas être ici, me rappelait si bien un panneau rouge devant l’entrée. Malgré les oiseaux et l’autoroute au loin, seul l’écho de mes pas se réverbérait dans les ruines, et l’angoisse m’écrasait la poitrine.

Forteresse solitaire

Je me suis retrouvée seule dans cet endroit hors du temps, parcourant ces couloirs et tunnels vides au beau milieu des champs. Il y a toujours un risque bien sûr, celui d’une mauvaise chute ou une brique de plafond qui se descelle. Mais j’étais venue pour faire face à une autre crainte : celle d’entendre mes propres pensées résonner trop fort dans ma tête. L’espace d’un après-midi, je voulais me confiner à cet isolement volontaire.

Forteresse solitaire

Certes, je suis introvertie. Je tire mon énergie de bulles d’isolation, coupée du monde et de toute interaction sociale. Ou presque. Maintenant que je suis au chômage et que je passe la majorité de mon temps seule, je constate avec gêne que mon malaise est tout aussi fort en réclusion totale qu’entourée de trop de gens. Les deux sont bien trop synonymes de spirales intérieures incontrôlables, il me suffit de lire mes écrits automatiques pour m’en rendre compte. Internet m’est un merveilleux garde-fou contre cela : même en étant seule, j’ai toujours un support d’échange. Il est rare que je n’aie pas plusieurs fenêtres de conversation ouvertes tout au long de la journée, m’évitant ainsi de m’enfermer sur moi-même.

Forteresse solitaire

L’empathie est une qualité si pratique pour cela. Parle moi, déverse-toi, raconte, épanche-toi. Plus tu t’exposes, moins je pense à moi. Sors-moi de ma condition en me laissant creuser la tienne. Sois là pour que je m’oublie, et rappelle-moi que j’existe par ce support que je t’apporte.

Forteresse solitaire

Il n’y avait personne ce jour-ci au fort, et je scrutais les ombres rôdant dans mes pensées périphériques. J’aurais pu sortir mon téléphone pour me raccrocher à des êtres vivants, mais j’avais une mission à accomplir, et la solitude en faisait partie intégrante. J’ai suffisamment développé ces dernières années une cartographie de mes falaises intérieures pour oser me balader le long de leurs côtes. J’utilise toujours autant l’autoportrait comme rampe de sécurité : j’avais un trépied et mon appareil, j’étais certes seule mais armée.

Forteresse solitaire
Forteresse solitaire
Forteresse solitaire

Tout en faisant des allers-retours entre l’objectif et mes piédestaux éphémères, j’ai desserré mes entraves. Focalisée sur la place du corps dans l’espace, dernier axe de travail photographique que je me dois de creuser, j’en ai oublié ces insécurités prétendues. Ces compensations verbeuses, ces ancres temporelles, ces angoisses stériles.

Pour la première fois depuis très longtemps, je me suis sentie vivante dans ma propre solitude.

Forteresse solitaire

Immobile pour mon dernier cliché, j’ai soudain surpris un large mouvement du coin de l’œil. Une buse s’est approchée a ma hauteur, ailes grandes déployées, et nos regards se sont croisés un instant fugace avant qu’elle ne vire subitement sa trajectoire pour disparaître dans les arbres. J’aime y voir comme un signe.

Forteresse solitaire
Forteresse solitaire

4 commentaires

  1. Beau et envoûtant ! Tu t’es vraiment surpassée sur les photos, elles sont fantastiques. Mais je suis troublée : je croyais que « ne jamais y aller seul·e » était une des règles d’or de l’urbex ? Bon, tu me diras, les règles sont faites pour être transgressées…

    1. Merci pour ce compliment :) Tu as tout à fait raison sur cette règle d’or de l’urbex que je n’oserais jamais transgresser habituellement, les risques sont si nombreux dans ce genre d’endroits. Toutefois, je me suis permis une entorse (façon de parler ^^) dans ce lieu pour plusieurs raisons : je l’avais déjà exploré en détails accompagnée le week-end précédent, le site est entretenu par une association qui renforce les zones fragiles et indique par des panneaux visibles les zones les plus dangereuses, et j’étais énormément préparée. J’avais prévenu plusieurs personnes indépendantes de mon départ, leur indiquant que si elles n’avaient pas de mes nouvelles au-delà d’une certaine heure, elles devaient sérieusement s’inquiéter. J’avais en outre vérifié que la zone entière était couverte par du réseau téléphonique. Les dangers étaient toujours là, certes, mais j’ai pesé le pour et le contre, et ai estimé qu’être ainsi précautionneuse – et redoubler de vigilance sur place – me permettrait d’en tirer l’expérience que je recherchais sans prendre trop de risques ! Néanmoins, c’est loin d’être une expérience que je recommencerais régulièrement en tout endroit ;)

  2. La place du corps dans l’espace… la troisième photo en partant de la fin est à ce titre très réussie : on dirait que ton corps forme un contrefort…
    J’aime aussi beaucoup celle, avec l’effet tunnel, où tu tiens une lampe de poche (?) au niveau du visage : cela fait une curieuse présence cyclope. ^^

    1. C’est trop chouette, chaque personne m’ayant fait un retour sur cette série a différentes photos préférées, qui lui racontent une autre histoire ! C’est ce que je préfère, lorsque les clichés évoquent quelque chose d’unique dans le regard du spectateur, et que finalement ce qu’il en tire en raconte plus sur lui-même que sur l’intention du photographe =)

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