(Dé)construire l’autoportrait

Mercredi après-midi. Il fait plus de 30 degrés dans l’appartement, et j’installe tant bien que mal mon studio de fortune dans le couloir. Assise sur une chaise, je fais face à mon appareil photo et à la lumière projetée par deux lampes, bricolées avec du papier d’aluminium, une vieille chemise blanche déchirée, et du scotch. Beaucoup de scotch. Télécommande en main, je prends des centaines de clichés. Trop haut. Floue. Coupée. Une sale ombre sur le nez. Oublie l’objectif. Qu’est-ce que tu aimerais inspirer ? Je n’en sais rien… Débloque la mâchoire. Aide-toi de tes cheveux. Là, tu te caches. Joue, plutôt. Incline la tête. Souris. Regarde ailleurs. Fais autre chose. Tourne-toi. Change.

Regarde le résultat. Sélectionne, efface, et recommence. Le cycle se répète, encore et encore. Une, deux heures passent. Je n’ai plus d’idées, je suis fatiguée, j’ai trop chaud, je suis toujours aussi intimidée par l’appareil. Je me sens comme un pantin désarticulé : il est temps de ranger mon matériel puis de tout transférer, trier, et traiter. Tellement d’efforts fournis, tellement de temps consommé… J’espère en avoir quelques unes d’intéressantes dans le tas. « Pourquoi est-ce que je fais ça ? »

Drown deep down

Jeudi dans la nuit. Il est une heure du matin, mes yeux rougis commencent à piquer, et je n’arrive pas à m’imposer d’éteindre l’écran. J’ai perdu le compte des minutes passées à ajuster pixel par pixel l’espacement entre les caractères de ces mots pour que leur ensemble paraisse aligné. J’ai passé ma journée à agencer des photos entre elles, à les fusionner de différentes manières, à régler leurs niveaux, contrastes, couleurs, à rechercher des tutoriels sur Internet et à ne pas vraiment réussir à les suivre. Beaucoup de pistes ne mènent nulle part, les autres ne me convainquent qu’à moitié. Je continuerai à travailler dessus des heures durant les jours suivants. Avec toujours la même question, en sourdine. « Pourquoi est-ce que je fais ça ? »

Samedi soir, il est minuit, j’atteins enfin ce moment où mon cerveau crie stop. Je pourrais encore améliorer ceci. Changer cela. Effacer celle-ci. Recommencer celle-là. « STOP ». Compromis salvateur entre ma satisfaction et mon perfectionnisme. Elle sera toujours là, cette petite voix qui me dit que ça n’en vaut pas la peine, que je n’ai pas le niveau. Je suis assez armée maintenant, je n’ai pas à la faire taire. Elle a raison sur ce point : le résultat est bien loin de ce que j’espérais. Mais là n’est pas l’important : l’idée est enfin hors de ma tête, et je l’ai traitée à la hauteur de mes capacités. Je n’aurais pas su faire mieux. C’est tout ce qui compte. Mais pourquoi est-ce que ça compte autant que ça pour moi ?

Dimanche après-midi, verrouillée à mon bureau, je fixe cette page encore vide, en reprenant mes notes pour rédiger un texte accompagnant ces images. Je n’ai plus aucune inspiration tant j’ai tout placé dans leur conception cette semaine. J’ai juste envie de me vautrer dans le canapé et de dormir. Au lieu de cela, mon navigateur a plus d’une dizaine d’onglets ouverts sur différentes pistes d’écriture possibles. Chaque lecture me plonge plus profondément dans différents sujets connexes. Il me faudrait des heures de travail encore pour capturer l’ensemble des tenants et aboutissants du « Pourquoi est-ce que je fais ça ? » Question dont découlent tellement de chemins de réflexion.

Fear eats the soul

Parler de la vanité est tellement évident, et c’est un sujet que je creuse si souvent tout en ayant l’impression de n’en caresser que la surface. Je n’ai jamais la spontanéité de travailler sur d’autres portraits que le mien, et cet orgueil m’effraie parfois. Je ne comprends toujours pas totalement mon obsession pour les autoportraits, exercice auquel je m’adonne depuis plus de dix ans sans jamais m’en lasser. Mais je pourrais me contenter de la version démocratisée d’un tel ego trip, en capturant de simples selfies via mon téléphone. Pourquoi vouloir aller plus loin ?

On peut aussi se poser la question de la création originale. Ces idées qui flottent toujours dans un coin d’esprit, et qui ont besoin d’en être libérées. Souvent un mélange d’influences. Le générique de True Detetctive pour la double exposition, les expérimentations typographiques qui m’ont toujours attirée, et ces mots tournant en rond dans ma tête que j’avais besoin d’exorciser. Cependant, je ne fais que m’appuyer sur des idées qui ont déjà traitées une infinité de fois, souvent de façon bien plus talentueuse. Je ne me sens pas originale, et je ne cherche pas à l’être ; pourquoi alors est-ce que je me donne tant de mal à faire ce qui a déjà été fait ?

Overwhelming

La seule raison valable que je trouve à toute cette énergie et ce temps dépensés est l’évolution personnelle, à tellement de niveaux différents. Tout d’abord celle de mon autoperception, en me forçant à me confronter à ma propre image, encore et encore. En trouvant de nouvelles façons de l’appréhender, de la modeler. Ce n’est plus une question de capture, après toutes ces années, c’est une question de construction : en créant ces images, je me crée moi-même. Il y a aussi regard de l’autre qui valorise l’ego, et la critique qui l’aide à évoluer ; d’où l’intérêt de l’exposition, que je trouve indissociable de l’exercice. Il y a en outre l’évolution technique, par l’appréhension de nouveaux outils et méthodes, mais aussi le rodage mental en mettant à rude épreuve mon perfectionnisme et ma critique intérieure.

De plus, il y a l’historique que me permet le blog, en archivant année après année mes explorations ; un témoignage que je parcours régulièrement et qui me rassure énormément : je fais des choses de ma vie, et je ne suis pas encore morte (hé oui). Il y a également le partage d’émotions, celui que je ne peux exprimer par écrit. Le langage est si limitant et réducteur, et je perçois le monde de façon tellement sensorielle, que j’aimerais pouvoir décrire d’autres morceaux de ma personne sans me limiter aux mots. L’objectification de l’émotion par une image me permet en outre de la posséder, de la canaliser, de la contrôler. C’est enfin une fantastique méthode pour ramener à la surface certains flottements inconscients, qui se révèlent à moi comme des chocs électriques lorsque je trébuche sur certaines combinaisons d’images et de mots.

L’autoportrait est un rituel empirique liant le symbolique à une pratique ritualisée. Le sujet a un rôle actif dans cette cérémonie, qu’il inscrit ainsi dans le mythe général de sa propre vie. [… Ceci afin de] renforcer l’équilibre entre les différents contrastes de sa propre personnalité, pour en appréhender les changements, pour évoluer et donner à sa vie un sens plus profond.

Baumann, 2002

Cette approche est soutenue par la photo-thérapie, une discipline que j’ai découverte en faisant quelques recherches sur tous ces questionnements. Il y a ainsi l’intérêt intellectuel : j’ai ainsi adoré réfléchir aux questions suggérées par Judy Weiser sur le rapport que le photographe entretient avec sa propre image. J’ai également lu quelques chapitres d’une thèse en philosophie traitant du développement identitaire permis par l’autoportrait. J’ai enfin regardé une merveilleuse conférence sur notre perception des œuvres d’art qui, d’après Paul Bloom, est avant tout basée sur l’histoire qu’on leur appose (et aura à jamais transformé mon rapport à Rothko).

Bear your load

Les images finales ne sont que la partie visible de l’iceberg. Un résultat qui me laisse déjà indifférente, comme si elles avaient déjà rempli leur office. L’intérêt pour moi réside dans tous les éléments différents de ma personne que j’investis dans leur réalisation et leur publication. Des fragments de moi souvent conflictuels, souvent mal délimités, souvent difficiles à explorer. Mais que je cherche ardemment à appréhender, en introspection toujours plus lointaine. Et la photographie reste mon outil de prédilection dans ce domaine. « Pourquoi est-ce que je fais ça ? » Parce que j’en ai besoin, c’est aussi évident que cela.

4 commentaires

  1. dommage qu’il soit en anglais, l’article sur le selfportrait, j’ai du mal à me concentrer longtemps quand je lis en anglais … personnellement, je pense qu’il y a une part de volonté de contrôle, savoir qui l’on est, arrêter de douter. Et puis, quand la photo est prise, on se rend compte qu’on n’est déjà plus la même personne et tout est remis en cause, trop.

    • Les articles que je partage dans les miens sont souvent des ressources complémentaires en anglais – je prends un peu trop pour acquis que tout le monde est à l’aise avec cette langue, que je manipule au quotidien. Navrée pour cela, peut-être qu’une traduction automatique pourrait alléger ta lecture ? C’est ce qu’utilisent quelques uns de mes lecteurs qui sont étrangers non francophones.

      C’est cette remise en cause perpétuelle dont tu parles que je recherche pour ma part ! Chaque séance d’autoportraits me confronte à une vision de moi que je ne reconnais pas, c’est cette dissonance qui me fascine tellement. Je comprends ceci dit qu’elle puisse être vertigineuse…

  2. Je crois (pour être en ce moment dans une forme de reconquête artistique) que devenu adulte, nous perdons ce rapport, libre, ludique et totalement décomplexé qu’ont les enfants avec toute forme d’art. Je suis toujours frappé par l’aisance avec laquelle ils s’emparent de n’importe quelle proposition artistique sans crainte du jugement, avec juste énormément de plaisir. Et ce, que ce soit du chant, du rythme, du dessin, du modelage… L’autoportrait est toujours un thème passionnant à traiter avec des enfants de tous âges d’ailleurs.
    Je suis persuadée que l’on aurait beaucoup à gagner à retrouver et à assumer ce côté plaisir ludique dans la construction d’une oeuvre. On fait de l’art parce qu’on a envie de le faire et parce qu’on a le droit de le faire et qu’importe si cette pulsion de jeu s’exprime par la dentelle au fusain, les origamis, la pâte à sel.
    Dans toute création, c’est cet élan qui est fascinant.

    • Je retrouve dans ton commentaire ta quête de créativité et ce besoin de t’accorder cette liberté, c’est joli de lire que tu poursuis cet élan de ton côté :) L’exemple des enfants est tout à fait juste, je ne pense pas assez à eux lorsque je cherche à saisir certaines de mes propres inhibitions, alors que ces dernières sont souvent modelées par des conventions sociétales dont s’affranchissent volontiers les enfants. Merci pour cette validation qui me fait beaucoup de bien !

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