Le fil d’or

Il y a des histoires d’amour que je ne me lasserai jamais de conter. On m’écrivait il y a peu au sujet des âmes sœurs, ces rencontres foudroyantes et évidentes, ces personnes que l’on reconnaît avant même de les connaître, comme un manque soudain comblé. Mon premier coup de foudre était l’une d’entre elles : j’ai croisé le regard d’une Louve il y a plus de dix ans, et nos cœurs ne se sont depuis jamais quittés.

Le grand écart géographique nous aura pourtant rongées ces dernières années, ne permettant que des rencontres anecdotiques, jamais plus d’une journée, jamais lorsque nous en avions le plus besoin. Lasse de ne la serrer dans mes bras qu’en coup de vent, devant toujours privilégier mes amours généalogiques au dépens de celles que j’ai choisies, j’ai décidé de m’installer un peu plus longtemps chez ma Louve cette année, dans l’espoir de rattraper mes absences et de faire comme si je n’étais jamais partie.

J’étais toute aussi enthousiaste qu’inquiète. Nous n’avons jamais été autant éloignées l’une de l’autre que cet hiver, chacune trop blessée par ses propres batailles pour pouvoir panser les plaies de l’autre, séparées dans deux vies qui n’avaient plus rien en commun. J’avais peur de devoir te réapprivoiser, de ne plus savoir comment faire. Et si c’était la fin ?

Louve

Iris

Alors j’ai sauté du train un peu trop chargée et maquillée, avec cette assurance débordante que j’affiche lorsque je ne suis pas sûre de moi, déambulant avec de grands gestes qui ont effrayé ton chien et t’ont fait rire aux éclats. « J’arrive pas à croire que t’es là » souriais-tu au volant, et toutes mes craintes se sont envolées. Il existe une dimension parallèle où des liens se tissent de fil d’or et ne se défont jamais.

Tu m’as illico annoncé que nous irions au sommet de ce bloc de grès que nous aimons tant. Nous y avons trinqué à nos retrouvailles en savourant le saucisson que prépare ton voisin avec la viande qu’il a lui-même chassée. J’étais encore tellement prise dans mon quotidien que j’avais l’impression d’être un véritable tourbillon, ne cessant de parler, m’émerveillant du moindre rayon de soleil, savourant cette odeur de sapins propre à l’été, et te bombardant de questions sur toi, sur ces derniers mois, ne pouvant contenir ma joie de te revoir enfin.

Hohwalsch

Louve & Iris

Cœur au Hohwalsch

Tu me le partageais toi-même, je me suis transformée au fil des jours. J’ai fait glisser à mes pieds mes attitudes de citadine et me suis vêtue de ton quotidien, dicté par le rythme du jardin et de la ménagerie de la maison. Mes cheveux étaient sales et ma peau rougissait, mes jambes se paraient d’ecchymoses et de piqûres, mais qu’importe ; j’ai fini par chanter avec toi à tue-tête, dansant la valse avec tes chiens qui m’ont totalement apprivoisée, laissant s’entasser la vaisselle dans l’évier pour traîner encore cinq minutes dehors. Je respirais, à plein poumons.

Nous avons traversé les prés pour visiter des cimetières. Le soleil flirtait avec les tiges de blé, et tu étais si belle, guidant mes pas comme tu l’as toujours fait. Nous avons retourné des pierres et chassé des araignées, j’étais si fière de te partager mes cartes aux trésors. Plus encore, je ne savais comment te le dire, mais j’étais si fière que tu soies là, devant moi, survivante, te battant jour après jour pour avancer, coûte que coûte. Lorsque nous sommes allées ensemble à ce petit village où pourrait se jouer une partie de ton avenir, je n’ai pu m’empêcher de voir des signes, partout, comme un gigantesque casse-tête qui se résolvait magiquement tout seul. Il faut faire confiance à la vie, m’enseignais-tu, et tu me l’as à nouveau prouvé cette fois-ci.

Prés

Chasse aux trésors

Prés

Chasse aux trésors

Soir

Prés

Un autre soir, tu m’as invitée à ce culte privilégié auquel ne peuvent assister que les initiés : celui de la forêt embrasée par le soleil couchant, nous engageant dans l’ascension longue, lente, pénible d’un des plus hauts sommets de la région, surprenant la procession des animaux sauvages qui s’éveillent lorsque la nuit monte.

Entre deux souffles, tu m’enseignais les petits autels de cailloux, les divinités antiques, les pierres sacrificielles, les voies romaines, le triangle rectangle, le chien de l’espace et les champs magnétiques : j’avais la sensation d’être la digne héritière de secrets qui se transmettent depuis des millénaires.

Donon

Donon

Donon

Donon

Donon

Donon

Donon

Donon

Donon

Mon cœur s’est serré une fois arrivée au sommet du Donon, d’où je dominais le monde. Nous avons dîné à la fin du jour au côté de sangliers, parcourant de nos doigts les gravures dans le roc, observant la brume envahir la vallée un kilomètre sous nos pieds.

Nous nous sommes remémoré les légendes qui habitaient nos rêves d’adolescentes, et je leur ai adressé un hommage silencieux. Cela fait des années que vous n’existez plus, mais c’est grâce à vous que nous sommes ici. Nous savons d’où nous venons, et nous portons haut votre flambeau.

Eli au Donon

Donon

Eli au Donon

Iris au Donon

Donon

Bolas

Bolas

Bolas

Bolas

Nous étions seules au monde, et avons fait danser les lumières dans la nuit, au bord du vide. L’endroit était parfait : le feu s’est imposé de lui-même, en clin d’œil à mes racines identitaires. Elles sont loin les inconsciences de mes débuts ; la sensation me suffit désormais. La chaleur des flammes me léchait le visage, et je souriais de sentir cette odeur de carburant si familière me titiller les narines. La vive lumière des cercles enflammés rebondissait sur les piliers du temple, et j’ai eu les larmes aux yeux de faire chanter le feu sur le toit du monde. À cet instant nous étions immortelles, et cette singularité s’est gravée dans mon cœur à jamais.

Bolas de feu

Bolas de feu

Bolas de feu

Bolas de feu

Bolas de feu

Bolas de feu

Les gens que j’aime sont ceux aux côtés de qui je peux être seule, et cette vérité prend tout son sens avec toi. Outre ces moments partagés, nous avons passé beaucoup de temps à vaquer chacune à ses occupations, mais nous nous retrouvions toujours sur un sourire partagé, un coup de truffe ou un « je t’aime » crié d’un bout à l’autre de la maison.

Mon coffret de bois renferme encore ce foulard tressé et les papillons de nos débuts, mais je n’ai plus besoin d’autant vérifier qu’ils n’ont pas disparu. Tous ces mots que nous nous échangions pour ancrer les choses, pour qu’elles ne nous filent jamais entres les doigts. Tout est toujours là, ma Louve : c’est toi qui m’as donné la clef de cette dimension parallèle, où des liens se tissent de fil d’or et ne se défont jamais.

Eli & Louve

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10 commentaires

  1. Il va me falloir quelques heures pour revenir commenter.

  2. J’ose à peine commenter ce magnifique billet de peur de le salir, mais il faut que je dise comment, même sans vous connaître l’une ou l’autre, il m’a ému presque aux larmes. Par sa sincérité et sa pudeur, tout ce qu’il tait et qui n’appartient qu’à vous. Sans doute aussi a-t-il fait écho à une relation semblable que j’ai, et m’a rappelé la chance immense de partager des liens aussi forts et précieux avec une personne. Merci énormément. Quant aux photos, elles sont magiques.

    • Je suis tellement contente que tu aies tout de même osé commenter, Nim :) C’est une magnifique récompense pour moi de lire que ce que je publie peut impacter d’autres personnes, d’autant plus en générant de fortes émotions telles celles que tu décris. Merci à toi pour ces quelques mots qui sont incroyablement moteurs pour moi.

  3. Article très beau et très émouvant, même si je ne vous connais ni l’une, ni l’autre. J’en viens presque à espérer que vos rendez-vous à 2 puissent perdurer ainsi pendant des décennies ! C’est bien, de prendre le temps de ne pas s’oublier et d’entretenir les relations qui comptent. Quant aux photos, elles sont magnifiques.

    • Comme dans toute vie je suppose, beaucoup de mes relations se sont dissoutes au fil des années. Mais il reste quelques lumières qui brillent inlassablement même dans les nuits les plus noires, ce sont les étoiles les plus précieuses =)

  4. <3

    (Ces photos de golden hour assorties au titre… Fil d'or, fil rouge…)

  5. Quinze ans maintenant que je t’ai vue assise sur le muret du lycée en me demandant comment j’allais pouvoir t’aborder. Tous les amours ne durent pas que trois ans.

    On a la trentaine maintenant, tu es devenue Docteur, on est des adultes et pourtant tout ce que tu as raconté dans ton histoire, c’est strictement ce qu’il s’est passé : on n’est pas allées boire un coup dans un bar comme des adultes cool, on n’est pas allées au cinéma, on n’a pas vraiment parlé de nos soucis autour d’une table ; on a juste… fait des courses, mangé en haut d’un rocher, fait des bolas en haut d’un autre, dormi dans le même lit, fait la vaisselle, joué à des jeux. C’est ça vivre vraiment, c’est fort. Et c’est ce qui nous a fait crier « JE T’AIME » très fort dans la rue.

    Je t’entends parler aux chiens alors que ces animaux te laissaient d’habitude perplexe. « Saluuuuut, comment ça va ? » et je vois mon gros hyperactif te soulever la main avec sa truffe et rester planté à côté de ta chaise comme s’il te surveillait. Parfois, tu étais concentrée sur quelque chose et tu gratouillais un des deux poilus presque sans t’en rendre compte.

    Tu as comme veillé sur moi chaque nuit. Tes « Bonjour » au réveil m’ont manqué longtemps après ton départ et c’est avec nostalgie que j’ai lavé nos sacs de couchage. Parfois je revois ta silhouette se maquiller sur TA chaise.
    J’ai aimé être la garante de ta sécurité lorsque tu as fait danser le feu. J’ai ressenti à quel point ce moment était pour toi, j’aurais voulu disparaître discrètement.

    Et je sais maintenant pourquoi je veux recommencer mon blog.

  6. Aleks Crément

     

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    Ton beau texte et votre relation m’évoque ce morceau d’Amesoeurs :) !

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