Huis clos – Singularités

Alors que j’épinglais mon chignon, je plaisantais avec K qui me prenait en photo : « J’ai l’impression de me préparer pour un mariage ! » « C’est un peu le cas, non ? », me répondait-il avec un sourire en coin, sans doute pour masquer le stress que je lui transmettais. J’avais la boule au ventre depuis mon réveil, et je vois encore nettement mes doigts trembler, animés d’une volonté propre, alors que je tendais la main devant moi pour évaluer mon état. Tout le reste de la journée est un mélange de nombreux fragments flous dans ma mémoire.

Thèse de doctorat

Aller et venir en attendant les coups de 14h, faire résonner mes talons sur le sol de l’estrade. Entendre ma mère m’appeler pour corriger un pli de ma veste. M’agripper au présentoir pour me tenir droite, me rappeler d’articuler et de parler lentement, rattraper quelques bafouillages par des pirouettes. Reconnaître ce masque d’assurance commerciale que je porte si bien en situation de stress public, et ces engrenages qui se déclenchent en filet de sécurité à chaque question inattendue. Attraper dans l’audience quelques clins d’œil, de présences si rassurantes. Recevoir tous mélangés les compliments sur mon travail, les critiques sur certains points, les private jokes durant les remerciements, le verdict prononcé en plein brouhaha, les verres de champagne, les sourires et félicitations, les cadeaux si démesurés, et toutes ces personnes à qui je voulais faire comprendre à quel point elles ont compté, sans en avoir la force. Cette journée était un accomplissement, de trois années de travail, de trois années de combats internes et externes, de trois années dévorantes qui furent sans aucun doute les plus compliquées que j’ai jamais vécues. Et pourtant, j’ai l’impression que cette journée n’a jamais eu lieu.

Chignon

Il y a des instants de vie qui sont des singularités vers lesquelles tout converge. Des points uniques, fugaces, établis comme essentiels. Ces instants concentrés sont pour beaucoup des événements imposés, des cérémonies construites pour célébrer l’amour, la mort, l’accomplissement, autant de conventions qui nous donnent l’impression d’avoir le contrôle sur notre parcours. En vivant l’un de ces moments, j’ai réalisé à quel point ces singularités-là ne sont qu’artifices. Le moment partagé était beau et important, l’attention était une jolie récompense, les émotions étaient réelles, et pourtant. Ces moments qu’on voudrait tellement être des points de bascule ne sont en réalité que des parenthèses dans une certaine continuité, des exceptions temporelles marquantes qui n’ont hélas pas le pouvoir suffisant de nous faire devenir une autre personne.

Ce matin, le vide résonnait dans ma tête. Je me suis confrontée au miroir, mes lèvres ont silencieusement formulé le mot « Docteur », et je me suis surprise de constater à quel point cela me laissait indifférente. En me regardant dans la glace, j’avais à nouveau la boule au ventre : j’y observais ces ombres que j’avais réussi à bloquer pendant de nombreux mois, et qui doucement se reformaient par dessus mon épaule.

Ce soir, pour la première fois depuis la renaissance d’Hypothermia, je n’avais pas envie d’écrire sur ce blog. Je suis en pleine indigestion, d’un trop plein, d’un cumul d’ascenseurs émotionnels qui sont loin de s’apaiser, et qui ont désormais toute la place de s’exprimer maintenant que je n’ai plus d’excuse. Je bouillonnais de colère, en te crachant au visage que c’était injuste, que je ne pouvais avoir un seul instant de répit. En vérité, j’apprenais douloureusement que la fuite n’est qu’éphémère, et que je ne pouvais ignorer mes démons bien longtemps, encore moins ceux qui s’entendent tellement bien avec les tiens. Tu avais bien raison sur le fait que je ne parlais pas que de toi. Alors je reviens à cette écriture plus instinctive, plus cryptique, plus cathartique, celle que je réserve à mes carnets mais qui en déborde ici, car je n’ai pas l’énergie de la ciseler en un carreau de vitrail qui laisse traverser la lumière. Cette opacité m’est nécessaire pour me donner une illusion de contrôle.

A. me demandait il y a peu ce qui me faisait vivre, et je lui répondais les émotions. J’aimerais pouvoir revenir sur ma réponse. Les émotions sont faciles pour moi, je sais les provoquer, les appréhender, même si elles m’échappent toujours un peu, elles me sont familières et ne sont que des échos. En réalité, ce qui me fait vivre, ce sont les singularités. Pas les constructions sociales, pas les points de convergence imposés. Mais ces déchirures dans l’histoire intérieure, ces prises de conscience subite. Et je pense alors si fort à Nick Cave et à son « Time is elastic. It goes on and usually everything is fine. We can go away from the event. But at some point the elastic snaps back and we always come back to it. » Les situations ne sont pas comparables, et je mélange sans doute beaucoup trop de choses dans ma tête, car tout est encore trop vif. Mais il y a de cela dans ces singularités, et ce sont ces moments-là qui sont les jalons les plus essentiels de ma vie.

J’essaierai de m’accorder d’autres parenthèses, d’autres fuites, parce que j’ai besoin de panser mes plaies et de reprendre des forces. Mais je garde l’œil sur l’horizon, et je sais que je ne peux espérer de temps de repos hors de moi-même. Si je ne devais tirer qu’un seul enseignement de cette thèse toutefois, c’est de savoir que je suis suffisamment armée. Je l’espère. Once the pain goes away, that’s when the real battle starts lisais-je à l’instant, avant de finir d’écrire ces mots.

Ailes

Les huis clos sont des articles bruts, publiés dans un but exutoire et cathartique sans intention d’échange.

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