Génériques rituels (1/2)

Parce que j’ai besoin de sortir de ma tête ces temps-ci, j’ai voulu aborder dans l’article d’aujourd’hui un sujet plus léger. Je souhaitais en effet attirer l’attention sur une forme d’art bien particulière, souvent sous-estimée, et qui pourtant ne cesse de me captiver depuis que j’ai commencé à m’y intéresser. Mon objectif était de mettre de côté mes ritournelles autocentrées qui me stimulent et me rongent à la fois, en me focalisant sur un sujet extérieur. Au moment où je finis d’écrire ces mots (22h58 dimanche soir), j’avoue n’avoir pu m’empêcher de retomber dans une mécanique d’association introspective, dont le blog semble être un des supports privilégiés. M’amenant à dérouler tout un fil d’écriture que je présenterai lundi prochain dans un article complémentaire à celui-ci. On ne mordra jamais assez dans son propre cerveau. Mais reprenons les choses dans l’ordre.

Tout est parti de ce tweet d’Amandine, qui m’a poussée à redonner une chance à Vikings. Cette série, que je n’ai découverte que récemment suite au martelage de mon entourage, m’a immédiatement captivée par son esthétique fascinante. Néanmoins, la deuxième saison s’enfonçant dans des intrigues de soap opera des plus lassantes, j’ai à regret abandonné cet univers envoûtant dont le scénario et l’écriture des personnages n’étaient hélas pas à la hauteur de mes attentes.

La reprise fut heureusement bonne, puisque l’idée de conquérir la ville de Paris, évoquée dans la saison 3, a ravivé mon intérêt pour les histoires de Ragnar et compagnie, mais là n’est pas le sujet que je souhaite aborder ici. En me replongeant dans la série, j’ai redécouvert avec grand plaisir son générique qui, non seulement reprend le morceau introductif de cet album de Fever Ray que j’aime énormément, mais est surtout empreint d’une atmosphère onirique, mystérieuse et hautement symbolique dans laquelle je ne me lasse pas de plonger à chaque épisode.

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Souhaitant en savoir plus sur sa conception, j’ai découvert le merveilleux site Art of the Title, qui recense un ensemble de génériques iconiques de films et de séries TV, et partage souvent des informations complémentaires sur leur création. C’est ainsi en lisant l’interview des concepteurs du générique de Vikings que je me suis pris une belle claque créative complètement insoupçonnée. Je n’avais aucune conscience de la quantité de travail qu’a nécessité la réalisation de ce court clip.

Les réalisateurs n’avaient en effet à disposition aucune image de la série au moment de la commande du générique, et ont ainsi du tourner à moindre budget la majorité des plans qui le composent, là où je pensais qu’il s’agissait principalement d’images superposées de stocks vidéos. L’interview présente tout leur processus créatif, parti d’un simple rêve pour construire l’ensemble de l’imagerie évoquée par la mythologie viking, en suivant une démarche très instinctive et organique qui m’a beaucoup parlée.

I’d spent one night working very late just listening to the Fever Ray track on loop, and I went to sleep and I had this really crazy drowning dream that night. One of the images of that dream was looking up, and seeing the silhouette of these massive objects moving over the top of the ocean above me. I came back in the morning and I was like, « I’ve got it ! This is going to be a drowning sequence ! » I’d written down all the shots, typing furiously into my phone on the subway on the way to the studio. We had our team meeting that morning for everyone to share their early ideas, and Audrey had also had this idea of creating a drowning sequence.

Rama Allen, Interview de Art of the Title

Moodboard

Moodboard par Mill+, via Art of the Title

Par exemple, l’équipe a écouté de façon monomaniaque durant tout le projet une playlist mutuelle spécialement construite pour l’ambiance qu’ils souhaitaient évoquer (mon petit cœur a immédiatement fondu à l’évocation de NIN, American Beauty, Zoë Keating, Ólafur Arnalds et Gary Numan). Leur angle d’attaque original a été de travailler non pas sur un concept de storyboard (dessins des plans de façon chronologique), mais sur l’idée du moodboard (tableau rassemblant des images évoquant une esthétique souhaitée), qui n’était pas sans me rappeler ma propre marmite d’inspirations sur Tumblr. Enfin, leur évocation du travail d’incorporation du logo a fini de me vendre à leur cause, croisant mes amours de la typographie et du symbolisme.

Vikings logo

Alors que j’enregistrais soigneusement cet interview dans un de mes dossiers d’inspirations, le nom d’un des créateurs de ce générique, Rama Allen, a ricoché dans un coin de ma mémoire. Une recherche Google plus tard, et j’avais capté l’évidence. Ce réalisateur a non seulement réalisé le générique de Six Feet Under (de loin la première série de mon top personnel), mais je lui avais déjà dédié un article en 2008 pour son superbe clip introductif de True Blood (série que j’ai détestée, mais dont le générique est une véritable pépite vidéo que je revois toujours avec autant d’enthousiasme).

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Plus je me cherchais des informations sur ces génériques, plus je plongeais dans la lecture fascinante de leur conception, leurs créateurs devant souvent déployer des solutions innovantes et imaginatives pour donner un véritable cachet à l’image avec un budget très restreint. Par son format très court, par son besoin d’une identité visuelle forte et marquée, le générique est une œuvre à part entière que j’ai bien longtemps sous-estimée. Elle est d’ailleurs reconnue en une catégorie bien distincte des Emmy Awards !

J’ai ainsi enchaîné durant toute une après-midi la lecture d’articles de Art of the Title et le visionnage de making of me dévoilant des trésors d’inventivité et de créativité. Au fur et à mesure de mon inventaire, j’ai réalisé privilégier les génériques descriptifs, focalisant sur l’immersion dans une atmosphère, plutôt que les génériques narratifs qui sont souvent bien moins esthétiques. Il y a par exemple le générique de The Walking Dead qui nous plonge rapidement dans l’ambiance poisseuse et oppressante d’une apocalypse zombie. Je retiens également American Horror Story, dont les génériques des différentes saisons retransmettent à merveille la thématique associée à chacune d’entre elles, sans pour autant les lier à leur histoire. À nouveau, on privilégie ici l’atmosphère dérangeante renforcée par les sons stridents à la limite de l’insupportable, l’imagerie glauque et malsaine, la typographie inhabituelle et tremblotante, autant d’éléments cohésifs qui donnent une identité visuelle unique à la série et génèrent une forte réponse émotionnelle.

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Je tiens aussi à mentionner le générique de True Detective, même s’il bascule un peu trop dans l’esthétisme au dépens de l’atmosphère à mon goût, mais dont le dossier de pitch m’a donné envie de m’essayer à l’exercice photographique des portraits en double exposition, et montre à nouveau la réflexion poussée du symbolisme de chaque plan à sa conception.

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Je pourrais citer de nombreux génériques de films qui durent souvent plus longtemps, à la limite du clip musical parfois, et s’efforcent également de retranscrire une forte ambiance (je pense à Se7en souvent cité en exemple dans ce registre, à Skyfall ou encore The Girl with the Dragon Tattoo). L’exercice de ces génériques de films est parfaitement réussi, et pourtant ils me marquent beaucoup moins, là où les génériques de séries restent souvent gravés dans ma mémoire.

Inutile de chercher bien loin pour réaliser qu’il s’agit avant tout d’un effet de répétition. Le générique d’une série est ce leitmotiv présent à chaque nouvel épisode, entité à part entière qui nous conditionne à replonger dans un univers familier. Je sais qu’un générique de série fonctionne lorsque je n’ai pas le réflexe de le zapper après quelques visionnages. Ce qui renforce l’admiration que j’ai pour les créateurs de telles œuvres : la répétition des génériques leur impose en effet une contrainte supplémentaire, devant envisager que leur clip sera vu, re-vu, re-re-vu, un nombre incalculable de fois. Le générique doit ainsi être suffisamment captivant pour ne pas être lassant, et doit remplir son rôle sans être ignoré. Rôle que je trouve parfaitement défini par Rama Allen, et qui renforce pour moi l’impact d’un générique en mémoire :

It is our job to ease the viewer into the bath so to speak. We need to build a tonal ramp that transports viewers from their everyday reality into the reality of the show, so when the first frame of the show flickers into their living room they’re already emotionally primed.

Rama Allen
, pour Watch the Titles

En cherchant à cerner les critères qui composent un bon générique, je suis tombée sur cette vidéo de Ryan Hollinger qui reprend plusieurs des exemples que j’ai cités précédemment pour parfaitement définir en quoi le générique de chaque série est un parfait extrait de son essence :

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Un générique permet ainsi au téléspectateur de vivre une transition de son monde quotidien vers le monde imaginaire de la série. Chaque répétition de ce clip est un conditionnement pavlovien, un déclencheur inconscient faisant appel à des réactions sensorielles pour mettre le spectateur dans un certain état émotionnel. Son efficacité est simple à prouver : il vous suffit de regarder le générique d’une série que vous adoriez il y a longtemps pour vous rendre compte à quel point ce petit clip suffit pour vous faire replonger dans cet état d’attachement.

Ainsi, le générique de série dépasse de très loin un exercice de style pour remplir un rôle essentiel : il est une cérémonie, un rituel indispensable facilitant la bascule de la réalité vers un univers imaginaire. En rédigeant ces mots de conclusion, je saisis nettement à quel point le générique peut m’être une métaphore de mécanique de fonctionnement interne et quotidienne. Toutefois, afin de ne pas rendre ce présent billet trop indigeste, je réserve le traitement de ce sujet pour la semaine prochaine !

6 commentaires

  1. J’ignorais également l’existence d’Art of Title, merci pour cette découverte ! Je rejoins complètement ton analyse des génériques de série vs ceux de films, et je suis moi-même très sensible à l’ambiance de ceux-ci.
    J’ai été tout à fait fascinée d’apprendre que Rama Allen et sa comparse avaient tous deux des visions de noyade en écoutant Fever Ray. C’est presque mystique. En tout cas, tu m’as donné envie de regarder Vikings. Ma sœur me vend cette série depuis un moment, mais j’avais mon compte de séries historiques.
    Et d’ailleurs, ouais, ok, moi non plus j’avais jamais fait le lien entre les superbes génériques de Six feet et True Blood, merci d’avoir rendu à César ce qui lui appartenait :)

    • Comme tous ceux qui m’ont recommandé de suivre cette série, tu seras sans doute captivée par l’esthétique de Vikings qui est très bien rendue et transporte dans un univers méconnu fort en symboles. En outre, la série s’inspire de personnages réels (en prenant quelques libertés certes), ça rajoute pour moi une dimension mythologique à leur histoire qui me plaît beaucoup :) Je trouve par contre les saisons et épisodes très inégaux, tout comme certaines trames secondaires très bancales et mal exploitées ; mais dans l’ensemble, l’esthétique me plaît suffisamment pour que je soie contente de m’y être replongée.

      Quant à l’association de créateurs et d’influences entremêlées, je suis toujours tellement contente de retrouver des affinités et des inspirations communes dans ce que j’aime que je ne peux m’empêcher de partager ces recoupements :)

  2. C’est tellement ça, le générique comme sas rituel ! *s’exclame-t-elle après avoir regardé tout une saison de Mad Men dans le week-end*
    Finalement, c’est un peu comme les ouvertures à l’opéra : la musique jouée alors que le rideau est encore fermé donne le temps au public de se calmer…
    Merci beaucoup pour le lien d’Art of the Title, il semblerait effectivement que ce soit une petite mine (même si je n’ai vu aucune des séries que tu mentionnes)(oui, je sais).

    • Le parallèle avec l’ouverture d’opéra est bien vu ! Je me suis d’ailleurs trompée en te lisant, je pensais initialement que tu parlais de la cacophonie des instruments qui s’accordent avant que la représentation ne commence. Je ne sais pas si ce moment bien particulier a un nom mais je l’adore, il est pour moi une transition parfaite du monde extérieur vers celui dans lequel je vais entrer.

      Nulle honte à n’avoir vu aucune des séries que je cite, je pourrais dire de même avec tous les ballets que tu chroniques régulièrement ! C’est ce qui est si chouette dans l’échange, permettre de faire vivre une expérience par procuration et de faire découvrir de nouveaux horizons =)

  3. J’ai adoré ton article et la mise en avant de cette impressionnante analyse ! LA série qui m’a fait prendre conscience de la beauté d’un générique est Flesh and bone

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    Avant, c’est vrai que j’avais tendance à les passer mais je trouve qu’un vrai effort est réalisé ces dernières années pour proposer des intros de qualitey. :)

    J’ai aussi délaissé Vikings en cours de saison 2, pour la même raison que toi. J’hésite à reprendre ou pas, mais je ne me souviens plus vraiment de la situation et je n’ai pas envie de repartir à zéro. Dans un moment d’ennui, qui sait…

    • Merci beaucoup Musti, je suis ravie qu’un tel article de synthèse t’ait parlé, ça m’encourage dans l’écriture de billets qui sortent un peu de mon nombrilisme habituel !

      Le générique de Flesh and bone (que je ne connaissais pas du tout !) capture à merveille cette nouvelle tendance de génériques moodboards, merci du partage :) Je me demande si, à force d’en voir de plus en plus, on ne va finir par s’en lasser ? Je suis curieuse de voir évoluer les tendances créatives des génériques dans les prochaines années, mais pour l’heure je m’émerveille toujours sur ces montages si esthétiques.

      En creusant un peu, j’ai découvert que le studio à l’origine du générique de Flesh and Bone a également créé celui de True Detective (avec le même réalisateur, Angus Wall, qui semble ainsi être un autre grand nom du domaine). Ce réalisateur a aussi été à l’origine du générique de Game of Thrones, dans un tout autre registre non-photographique et utilisant d’autres ressorts esthétiques, mais pas moins impressionnant également !

      J’ai repris Vikings en n’en ayant plus rien à fiche d’aucun personnage et en ne me rappelant plus de la moitié des intrigues, mais les séquences de Previously… précédant chaque générique m’ont rapidement remise en selle. Comme tu le dis, qui sait, ça sera peut-être un vrai plaisir que d’y replonger dans une période de creux audiovisuelle où tu n’auras rien d’autre à te mettre sous la dent ? Pour moi en tout cas, c’est une belle redécouverte, à voir si la dernière saison me le confirme… (vu le tweet d’Amandine qui introduit cet article, je suis plutôt confiante ^^)

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