Huis clos – Joker

Je n’y arriverai pas. Je suis encore en peignoir, une couverture chaude sur les genoux. Un bol de pâtes vide à ma droite, mon carnet de notes à ma gauche, et il me reste une heure pour boucler cet article. On est dimanche soir, et je m’y suis prise trop tard.

Tout était prévu pourtant. Je voulais publier un post par semaine sur ce voyage, afin que mon récit reste condensé, que les souvenirs ne s’estompent pas trop, que personne n’attende longtemps de l’autre côté de l’écran.

Le week-end dernier, j’ai changé mes plans car j’hébergeais N. Hier encore je le portais en couche-culotte dans mes bras, le faisant rire aux éclats en caressant mes cheveux humides sur son visage. Il est adolescent maintenant, et ça m’émeut tant de le voir grandir et atteindre l’âge où j’ai commencé à me construire. Je me reconnais dans les questions qu’il n’ose pas formuler, les peurs qu’il a le courage de partager, et l’admiration qui transparaît dans son regard sur la vie que je mène aujourd’hui.

Je ne sais pas comment lui expliquer que je ne suis pas sortie de tout cela pour autant, convaincue qu’on cultive toujours en nous ces angoisses qu’on sème à l’adolescence. On apprend juste à les apprivoiser avec le temps. J’espère tout de même avoir pu lui apporter quelques conseils et points de repère durant ces jours partagés.

Doc Martens Tokyo

Le reste de la semaine je m’étais fixée sur un plan, une sélection de photos aussi, j’avais même déjà fait quelques recherches et posé certaines idées sur le clavier. Je pourrais avouer que je n’ai pas eu plus de temps ni d’énergie, c’est la thèse, tu sais, j’écris déjà toute la journée, je n’ai pas eu la force de m’y coller le soir. Il y a peut-être un peu de ça, il y a aussi le choix de déroger aux règles, pour une fois.

J’aurais pu m’y mettre dès le début du week-end. J’ai préféré profiter d’autres activités. Regarder un film à deux, faire la cuisine en essayant d’adapter ce qu’on avait mangé là-bas, jouer à un jeu vidéo des heures durant, comme je ne me l’autorise que trop peu souvent. Demain, je me disais, j’aurai tout le temps demain.

Ce matin, c’était rester sous la couette un peu plus longtemps, puis me glisser dans le canapé tout contre lui, et me rendormir. Laisser durer le petit déjeuner, ces pains d’épices droit venus d’Alsace que j’aime tant. Rire à gorge déployée devant ces vidéos absurdes qu’on aime suivre, Jean-Michel à la flûte, une de ces personnes inconnues qui deviennent des fils conducteurs du quotidien. Regarder l’heure tourner, m’inquiéter, puis me rassurer. Tu sais écrire vite, il ne reste que les photos à traiter, allez à 11h tu t’y mets. Il est 16h, et je viens tout juste d’enregistrer toutes ces images. Dans une heure, je dois quitter le clavier.

Je commençais déjà à culpabiliser, à me flageller de mon irresponsabilité, à m’en vouloir de ne pas me tenir à mes propres règles. Tu en étais si fière, de ton quinzomadaire, ha, rien ne tient jamais avec toi. Et puis je me suis arrêtée. Apprendre à reconnaître les mots insidieux et les remplacer par de la douceur. Je peux respirer, admettre mes torts, en apprendre les leçons. Je me suis trop reposée sur mes lauriers, j’ai surestimé mes capacités, j’ai mal anticipé le temps qu’il me fallait. C’est en se cognant aux limites qu’on apprend à mieux les appréhender.

Habituellement, j’aurais écrit jusqu’à minuit, jusqu’à ce que tout soit fini. Mais ce soir, un rendez-vous musical m’en empêche. On ne se verra donc pas demain, je m’autorise ce mea culpa pour déborder un peu sur mon calendrier. Pour l’heure je me déconnecte pour me rendre à un concert, c’est ma carte joker.

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Les huis clos sont des articles bruts parfois temporaires, publiés dans un but exutoire et cathartique sans intention d’échange.

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