Plus loin que la nuit et le jour

Je ne sais pas quelle heure il est, je ne sais pas où je suis. Il fait nuit au-dessus des nuages, et l’écran devant moi indique une situation approximative d’onze kilomètres au-dessus de la toundra russe. Cela fait quelques temps déjà que j’ai embarqué à bord d’un huis clos métallique contenant 300 personnes et suffisamment de carburant pour les transporter d’un bout à l’autre du monde. Destination : le Japon.

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J’ai ôté mes Doc Martens, bu un vin rouge pas terrible dans un gobelet en plastique, regardé un nanar d’action qui m’a beaucoup fait rire, et j’ai joué à Tetris avec les compartiments en aluminium de mon mini plateau repas.

Je suis présentement en train d’imaginer toutes les façons possibles (y compris les plus inavouables) de faire taire ce bébé qui hurle depuis une heure, alors que je tente de dormir dans un siège des plus inconfortables. Et je me demande, épuisée : pourquoi je fais ça ? Qu’est-ce que je recherche en dépensant autant d’argent, d’énergie et de ressources pour voyager ?

Je ne me suis jamais vraiment posé la question. Étant gamine, je suivais mes parents, ayant la chance de pouvoir les accompagner lors de leurs nombreux voyages. N’est-ce qu’une question d’habitude, de tradition suivie ? Il est certain que ce goût de vagabonder m’a été transmis depuis toute petite.

Aleks m’écrivait dans un commentaire que ses voyages remettaient tout son être en question, tandis que j’ai toujours ressenti qu’ils ne faisaient que me confirmer qui je suis. Est-ce pour cela que je vais si loin maintenant, pour me pousser au bout des possibles, pour me sortir de ma zone de confort ?

Si là était mon seul but, je me rendrais dans des conditions bien plus extrêmes, bien plus difficiles. Voir l’envers du décor, me détrôner de mon piédestal occidental, et me confronter à la réalité de conditions humaines bien plus dures que la mienne. Ce qui n’est pas mon cas ici, puisque j’ai prévu toutes les sources de confort nécessaires. Ce voyage ne peut m’être accessible que par mes privilèges, j’en ai bien conscience.

Souvent, on justifie le fait de voyager par l’envie de découvertes, le besoin de se dépayser, les congés payés qui permettent des vacances et du repos bien mérités. Tout ceci fait partie de ce vers quoi je m’envole actuellement, bien sûr, mais je décèle dans ma démarche une réalité sous-jacente bien moins avouable : je voyage pour fuir.

Au terme « voyager » sont souvent associés les mots « évasion », « escapade », révélant bien cette dimension de fuite, d’échappatoire. Je voyage certes pour la découverte et l’enrichissement qui y est associé, mais j’ai aussi l’impression de me payer le luxe d’une parenthèse. Une capsule temporelle de deux semaines pour oublier ma condition et mon quotidien, pour fuir et me retrouver ailleurs.

J’ai éclaté en sanglots en quittant mon bureau il y a quelques jours, culpabilisant de m’éclipser deux semaines alors que je ne peux pas me le permettre, à la veille de rendre mon manuscrit de thèse sans en avoir encore écrit un seul mot. L’angoisse me ronge toujours alors que je suis dans l’avion, et je sais qu’il me faudra de grands efforts pour l’étouffer. Je pars, loin, essayant de laisser tout mon bagage nerveux derrière moi. Je m’accroche à ce voyage pour y puiser les ressources nécessaires au sprint final qui m’attend à mon retour.


Je boucle cet article sur mon téléphone à bord du Shinkansen vers Kyoto, dans l’attente d’attraper une connexion WiFi publique qui me permettra de le mettre en ligne. Cela fait une semaine que je suis partie, j’ai quadrillé tout Tokyo, et ce que j’écrivais à bord de l’avion est on ne peut plus vrai. Ce voyage est une fuite qui m’est salutaire.

Je lutte pour laisser mes angoisses là où je les retrouverai à mon retour, sans qu’elles ne s’infiltrent dans mon voyage actuel. Je me coupe d’Internet et de sa surcharge intellectuelle. Je réalise comme à chaque voyage l’absolue nécessité de réduire drastiquement toutes les sources d’informations auxquelles je suis abonnée.

J’ai conscience qu’à mon retour m’attend une tâche surhumaine, celle d’écrire un livre sur mes travaux de recherche en moins de deux mois. Le syndrome de l’imposteur m’est toujours aussi difficile à gérer, et seule une discipline monastique me permettra d’atteindre ce but. Aussi je préfère prévenir ici que je serai bien moins disponible les prochains temps, que ce soit sur ma boîte mail, via les réseaux sociaux ou même IRL.

Je referai surface début 2017, lorsque j’aurai rendu mon manuscrit si je parviens à respecter les délais qui me sont imposés. D’ici-là je compte bien rester active sur ces pages et partager mon voyage. Mon appareil photo déborde d’images, mon carnet de notes, et ma tête de moments que je chéris. Autant de concentrés de souvenirs dont la retranscription ici m’apportera les bulles d’air qui me permettront de respirer sous l’eau dans les mois à venir.

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12 commentaires

  1. C’est marrant cette différence de comportement entre K et toi depuis votre départ : lui n’a jamais été aussi actif sur les réseaux sociaux alors que chez toi c’est l’inverse, tu as disparu de la toile !

    Quoi qu’il en soit, je te souhaite un très bon séjour au Japon (même si tu as déjà passé la moitié ^^’) et plein de courage pour l’épreuve qui t’attend en rentrant. Et si jamais tu as besoin de sortir la tête de l’eau et de faire une pause le temps d’une soirée, fais moi signe ;)

    • K se sert beaucoup des réseaux sociaux pour rester en contact avec sa famille et ses proches IRL, tandis que pour moi il s’agit plutôt de tisser des liens dans mon monde virtuel. En l’occurrence, j’ai eu besoin d’ancrer ces vacances dans ma réalité et de ne pas me préoccuper de mettre à jour différents fils d’activité. Cela m’aurait chargée d’un stress tel celui que je décrivais dans mon article sur Instagram. M’éloigner de la Toile m’a fait le plus grand bien, même si j’ai mis un point d’honneur à publier cet article-ci ^^

      Merci beaucoup pour tes souhaits ! Je compte bien à ce qu’on se partage un plateau de sushis prochainement, et puis on a un concert de prévu ensemble bientôt, je ne vais pas totalement couper les ponts ;)

  2. Plein de courage pour le travail qui t’attend ! En attendant profite bien de la fin de ton voyage (ma vision se calque à la tienne : clairement une fuite, mais dans laquelle je retrouve une version plus brute et plus vraie de moi-même).
    J’ai hâte que tu nous racontes tes aventures :)

    • Maintenant que je suis rentrée, je ne peux qu’être d’accord avec toi à 600% sur la « version plus brute et plus vraie de moi-même ». Il s’est passé beaucoup de choses dans ma tête durant ce voyage, et j’ai encore du mal à démêler tout cela, je vais avoir besoin d’écrire beaucoup pour moi dans un premier temps afin de distiller mes émotions.

      Mais il y a aussi les souvenirs de voyage, les lieux visités et les moments vécus que je peux déjà rapporter ici ! Il faut que je me pose un petit moment pour réfléchir à une série d’articles un tant soit peu structurés – j’ai une quantité gigantesque de choses à partager :)

  3. Aleks Crément

    « Sometimes you have to go halfway around the world to come full circle. »

  4. Ces parenthèses enchantées que tu qualifies de fuite sont pour moi essentielles et salutaires : on a tous besoin de ces moments coupés du quotidien, des informations, des réseaux sociaux et du monde en général pour souffler, découvrir, se poser.

    Beaucoup de courage à toi pour cette thèse, l’une de mes meilleures amies vient de rendre la sienne, et j’imagine bien la quantité colossale de travail à abattre. Balaie rapidement ce vilain syndrome de l’imposteur pour te concentrer sur tes recherches et leur résultat, et ménage-toi quand même pendant cette période de rédaction.

    Et j’ai hâte de découvrir le récit de tes aventures japonaises !

    • Il m’est terrifiant de constater à quel point ma routine et mon quotidien me coupe de certaines parcelles de moi qui ne se réveillent que durant ces moments précieux et rares de parenthèses, comme tu les définis si bien. J’ai l’angoisse de les oublier et de replonger rapidement dans mon train train maintenant que je suis rentrée. Il m’est ainsi important de me prendre le temps de raconter mon voyage ici, au fil des semaines, pour m’y ancrer encore un peu et me rappeler à ces morceaux de vie si essentiels.

      Merci beaucoup pour tes encouragements Charlie, je sais que ce n’est qu’une question de temps et d’endurance – je vais enfiler mes œillères, mon casque de musique, me protéger dans mon cocon et me plonger dans le travail. Ça commencera dès demain !

  5. Si tu savais le nombre de souvenirs que cette fameuse carte éveille en moi ! Je l’ai tour à tour détestée et adorée !
    Quelle chance d’aller au Japon en octobre ! Moi, les deux fois, c’était en août et j’ai eu TELLEMENT chaud ! ^^
    J’ai tellement hâte de lire tes comptes rendus de voyage !!

    • Ton blog de voyages m’a bien aidée dans mes préparatifs, il m’a permis d’avoir un premier aperçu de différents coins à visiter ! J’ai choisi octobre pour éviter les fortes périodes de chaleur de l’été, et j’ai vraiment bien fait – on a eu un temps idéal. Un peu de pluie parfois, rien de très violent, et des températures parfaites. Je n’ose imaginer la fournaise de Tokyo en plein mois d’août, ça devait être éprouvant !

  6. Vivement ton récit, cet article m’a mis en appétit ! Et même jeûne virtuel de mon côté : plus le temps ! Mais ça reviendra, ça revient toujours…

    • Ça fonctionne par cycles, souvent – mais j’ai l’impression qu’à chaque fois, je deviens plus consciente de ma consommation virtuelle et j’arrive à mieux la modérer en allant à l’essentiel. C’est un apprentissage, un équilibre à trouver selon moi.

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