One more time with feeling

Nick Cave est un artiste qui a souvent rodé à l’orée des sphères artistiques ayant le plus d’influence sur moi. Que ce soient ses textes, ses morceaux, son personnage même, tous tissent des liens étroits avec énormément d’artistes que je chéris. Et pourtant, je me suis toujours tenue à distance de son propre travail. Je n’ai jamais écouté un seul de ses albums. Sans pouvoir l’expliquer, Nick Cave me paraissait beaucoup trop grand et intimidant pour m’être accessible.

Jusqu’à ce que ce Twitter me mette sur la piste de son nouvel album, Skeleton tree et me fasse découvrir la bande annonce du film associé, One more time with feeling. Par ses images, ses thématiques et cette voix, ce clip de Nick Cave m’a beaucoup trop impactée pour que je puisse à nouveau passer à côté : il était temps que je le rencontre.

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Il y a des années, je m’étais déjà attelée à « And the ass saw the angel », son premier roman qu’il a publié l’année de ma naissance. J’avais eu l’arrogance de vouloir le lire en version anglaise sans en avoir les capacités ni le vocabulaire nécessaires. Je sentais que je passais à côté d’une finesse d’écriture et subtilité rares, tant et si bien que j’ai fini par l’abandonner, frustrée de ma lecture laborieuse et superficielle. Mon orgueil m’avait fait passer à côté d’un sacré monument.

Je me suis rattrapée il y a quelques jours de ça, plongée dans la version française du livre que j’ai dévorée, subjuguée par une maîtrise des mots qui m’a totalement envoûtée. Une force de descriptions métaphoriques et d’images qui m’a profondément marqué l’esprit. Cette lecture m’aura sans aucun doute été une des plus frappantes de ces dernières années, et m’a fait complètement tomber sous le charme de l’artiste.

J’ai poursuivi ma découverte par 20,000 days on Earth, film qui propose de partager une journée avec lui. Fictive, bien entendu, mais jusqu’à quel point ? Peu importe, là est justement tout son propos. Ce film m’a permis de découvrir l’histoire de Nick Cave et sa vision du monde, au travers de différentes discussions avec ses proches et de monologues intérieurs. J’ai particulièrement été frappée par la description de son processus créatif. Au travers d’une séance de psychanalyse reconstruite ou de gribouillis de salle d’attente, Nick Cave nous partage sa vision de l’art, de la scène, de l’écriture, qui se confondent jusqu’à l’édification de sa propre mythologie personnelle – autant de thématiques dans lesquelles j’ai tracé de forts parallèles avec ma propre conception de la créativité.

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« C’est quoi comme bouquin ? Ah, Nick Cave… C’est un peu prétentieux, non ? » C’est ce que j’aime tant, aussi : je trouve effectivement en Nick Cave une forme de grandiloquence qui me fascine. J’ai déjà écrit par le passé à quel point je respectais les artistes qui assumaient leur démesure si je la trouve méritée, et cet homme me semble une icône parfaite de cette forme d’orgueil. Quoi de mieux qu’une rock star pour l’exposer ? Cet homme joue avec son image comme il joue avec les mots : de manière ensorcelante. Peu importe ce qui dépend de la vérité ou de la fiction. L’essentiel est l’écho qu’on y trouve, et sur ce point, la résonance de ce film en moi était intense.

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Sa musique est finalement passée au second plan dans ma tête, même si j’ai écouté de nombreuses fois ces derniers jours l’album réalisé en parallèle du film, Push the sky away. Cette voix, bon sang cette voix… Mais c’est surtout les mots, sa façon d’imager chaque concept, de déverser ses idées de manière si limpide et éclatante, et ce jeu d’identité et de projections qui me parlent tant.

Ayant estimé avoir fait un tour d’horizon suffisant du personnage, je me suis penchée un peu plus sur son prochain film. One more time with feeling était programmé pour une projection unique pour laquelle j’ai aussitôt acheté un billet. Avant de lire son synopsis, et d’en avoir la gorge nouée.

Nick Cave

Le fameux événement dont parle Nick Cave dans cette bande-annonce, celui qui a été un tel traumatisme qu’il a changé l’essence même de sa personne, n’est autre que le décès de son fils Arthur l’année dernière. Sous l’emprise de LSD, il est tragiquement tombé d’une falaise, âgé de quinze ans.

Nick Cave était à l’époque en plein enregistrement de son nouvel album, Skeleton Tree. Ne pouvant envisager de le terminer sous cette forme, encore moins d’en faire la promotion, il n’a pu pour autant décider que le temps s’arrêtait. « Time is elastic. It goes on and usually everything is fine. We can go away from the event. But at some point the elastic snaps back and we always come back to it. »

Ayant plus que jamais besoin d’art pour le soutenir et le faire avancer, Nick a alors fait appel au réalisateur Andrew Dominik pour le filmer quelques mois plus tard, durant l’enregistrement de nouvelles chansons pour l’album. Andrew devait créer une œuvre cinématographique qui serait le seul message envoyé aux journalistes pour sa promotion. Comme le décrivait le réalisateur : « It seemed to me that he was trapped somewhere and just needed to do something – anything – to at least give the impression of forward movement. »

Nick Cave

One more time with feeling est un requiem, un film sur le deuil, que j’ai vu jeudi dernier et qui ne m’a pas laissée intacte. Une équipe de tournage y suit Nick Cave agacé par ces caméras, vieilli, les yeux creusés (« Fuck, what happened to my face ? »), perdu, se raccrochant à ses mots qu’il n’arrive plus à trouver. « I loose everything. My chords. My iPhone. My words. I think I’m loosing my voice. And my memory, maybe. » Un rappel angoissant du premier film où il indiquait que sa plus grande peur était de perdre la mémoire.

Je pensais à cette citation de Six Feet Under, empruntée à Jay Neugeboren, que je trouve si juste : « If you lose a spouse, you’re called a widow, or a widower. If you’re a child and you lose your parents, then you’re an orphan. But what’s the word to describe a parent who loses a child ? I guess that’s just too fucking awful to even have a name. »

Dans One more time with feeling, la mort d’Arthur est omniprésente mais jamais directement évoquée. On parle de « l’événement », du « traumatisme », de « ce qui s’est passé ». Des séances d’enregistrement du nouvel album sont entrecoupées d’interviews de Nick Cave et de son entourage. Il est presque insupportable de voir ce maître des mots avoir tant de mal à les formuler pour tenter vainement de décrire une douleur inimaginable.

P. m’affirmait que l’art était sans doute la forme la plus saine possible d’éponger un trop plein d’émotions. Mais qu’en est-il lorsque ces émotions sont à ce point déchirantes et impensables ? L’art peut-il atténuer une telle souffrance ? Nick Cave lui-même n’en sait rien. Tout au long du film, il indique ne croire plus en rien, balancer tous ses principes créatifs à la poubelle. La plupart des chansons de l’album n’avaient plus aucun sens, il a choisi de les oublier et d’en improviser de nouvelles. Sans les peaufiner, sans les réfléchir. « Cause nothing really matters, nothing really matters anymore, not even today, no matter how hard I try ». Tout au long du film, il demande au réalisateur si cela paraît judicieux, s’il fait bien de faire les choses ainsi. « I have no idea what I’m doing ». Et pourtant, il continue de créer, même s’il n’y croit plus. Parce qu’il choisit d’avancer malgré tout « because someone’s gotta sing the stars and someone’s gotta sing the rain and someone’s gotta sing the blood and someone’s gotta sing the pain… »

One more time with feeling

Là où le premier film décrivait cette écriture ciselée de mythologie personnelle, chaque phrase soigneusement découpée, chaque plan choisi et réfléchi, le deuxième n’est que déconstruction. Une sorte de mélasse dans laquelle est embourbé Nick Cave, tel Euchrid dans son livre, spectacle face auquel le spectateur ne peut rien faire sinon de constater le vide béant de la perte, et l’égarement qui en suit.

Durant toute la projection, j’étais partagée entre deux attitudes : celle de ma voisine de gauche, vidant son paquet de mouchoirs en reniflant discrètement, et celle de ma voisine de droite, soupirant bruyamment sur chaque silence en consultant sa montre. Je ne sais pas si j’aurais apprécié ma séance sans avoir été attachée à Nick Cave : le film est brouillon, confus, répétitif, frustrant parfois, brut surtout. En y réfléchissant, j’ai alors réalisé avoir totalement barricadé mes émotions durant le visionnage, choisissant de m’attarder sur sa forme, sa structure, ses choix de plans, pour surtout éviter de m’y confronter émotionnellement. C’était beaucoup trop intime, beaucoup trop violent.

J’ai tenu jusqu’au générique de fin qui a fendu mon armure et m’a vrillé la gorge. Un enregistrement téléphonique que Nick Cave et son épouse Susie ont remis au réalisateur sans vouloir l’écouter. On y entend Arthur et son frère chanter sur un morceau de piano. « I’m walking trough deep water, it’s all that I can do. I’m walking through deep water, trying to get to you… ». Un écho douloureux au morceau introductif de Skeleton Tree, où Cave supplie « With my voice, I am calling you ». Une prière qui ne trouvera plus jamais réponse.

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5 commentaires

  1. Je commente à chaud alors que le sujet me bouleverse, alors je m’excuse par avance de toute maladresse dont je pourrais faire preuve.
    C’est… terrible. Je connais très mal Nick Cave en dehors de Let love in, un album que je chéris. Mais une chose dont j’ai souvent eu l’impression, c’est que malgré la folie furieuse de certains morceaux, notamment des live, les productions de Cave and the Seeds étaient trop… léchées. Je me souviens avoir lu dans Elegy une interview dans laquelle Nick Cave expliquait composer ses chansons selon des horaires de bureau, arrivant à huit heures le matin et écrivant consciencieusement jusqu’à 18h. Et… Ça a dû influencer ma manière de l’écouter (vu que j’avais été hyper choquée de cette vision qui allait à l’encontre de ma propre mythologie sur les artistes et leur travail), mais ça allait bien avec le côté soigné et professionnel de sa musique, qui en quelque sorte, d’après moi, allait à l’encontre de ce qu’il essayait d’exprimer par ses mots et sa voix. Et… Je crois que, probablement, j’aimerais mieux ce nouvel album parce qu’il est le fruit d’une tragédie. J’ai conscience de formuler quelque chose d’horrible et j’espère ne heurter les sentiments de personne. Je crois que, pour moi, par rapport à ce qui me bouleverse dans l’art, il manquait un… déclic à Nick Cave. J’aurais bien évidemment souhaité que ce ne soit pas une chose si épouvantable. Mais… C’est un peu comme si la vie pouvait pénétrer son oeuvre et lui enlever le vernis glacé de l’esthétisation.
    Pfiou. Je suis pas sûre d’avoir été très claire. Encore pardon si j’ai pu heurter quiconque.

    • Je comprends que ton avis ait été délicat à partager, je te rassure sur ce point je cerne tout à fait ce que tu veux dire, même s’il est difficile d’aborder ce sujet sans se sentir impudique ou déplacé. Je trouve que tu as bien cerné le personnage puisque Nick Cave lui-même a très judicieusement abordé les mêmes points que toi dans le film. Je vais essayer de te partager son point de vue même si je ne suis pas sûre de pouvoir le retranscrire de façon exacte en m’appuyant uniquement sur ma mémoire.

      Il avouait pour cet album avoir mis à la poubelle tous ses principes créatifs (cette discipline que tu décris) et les paroles qu’il avait écrites. Il a composé la plupart des chansons de Skeleton Tree en s’enfermant dans un studio avec Warren Ellis et en improvisant à deux. Il y a ainsi une très belle scène dans le film où Nick est au piano, Warren au violon, et tous deux se lancent dans une cacophonie totalement aléatoire, jusqu’à converger vers une unisson sur laquelle ils construisent un motif mélodique somptueux. Il très touchant de voir une telle approche bien plus brute. Nick Cave n’avait aucune envie de peaufiner cet album à la perfection, il fallait que ça sorte, un point c’est tout. Sur ce point, très clairement, l’événement qu’il a vécu l’a forcé à remettre en cause toute sa méthode de création. Parce qu’il n’avait pas le choix, émotionnellement parlant.

      Un autre passage très émouvant répondait exactement à ton commentaire. Je ne saurais retrouver les mots exacts, mais Nick partageait quelque chose de cet ordre : Tous les artistes aimeraient avoir comme source créative un événement d’une telle ampleur. Dans la mesure où, lorsqu’on crée, on radote souvent, on tourne toujours autour des mêmes thématiques, et on peut arriver au bout de ce qu’on a à dire. Mais là, la mort de son fils n’a pas du tout étendu sa créativité, bien au contraire. Cela l’a enfermé, a réduit son champ des possibles : il ne croit plus à sa propre mythologie, il ne croit plus en son processus, et ce traumatisme a réduit l’espace libre dans son cerveau pour créer. Tout tourne autour de cet événement, il ne peut plus s’en détacher et plus rien n’a de sens. Pour reprendre tes mots, ce traumatisme lui a enlevé le vernis glacé de l’esthétisation, mais il lui a aussi ôté toute vision créative. Il est simplement perdu – et cette errance est flagrante dans le film, il est tellement douloureux d’en être témoin en tant que spectateur.

      Alors il y aura reconstruction, sûrement, dans longtemps, vers une « complétion créative » que tu décris je l’espère. Le film essaye d’apporter cette vision positive. Et nul doute qu’il y a un avant et un après pour l’art de Nick Cave. Mais je ne saurais déterminer si c’est un atout ou une perte pour sa création. Il est bien trop tôt, et je pense que je ne peux pas en juger. Difficile de détacher l’histoire dramatique de l’exploitation artistique, je saisis à quel point ton commentaire était délicat à formuler car il confrontait également ces deux idées.

      Je ne sais pas s’il est prévu que le film sorte sous un autre format que cette projection unique à laquelle j’ai eu la chance d’assister. Si c’est le cas je t’encourage vivement à le voir pour entendre les mots de Nick Cave directement de sa bouche ; tu pourras ainsi saisir son point de vue sur les points que tu abordes sans mon intermédiaire et le biais de ma propre interprétation.

      Suite à tes mots, j’ai décidé que Let love in sera ma prochaine étape dans la découverte de cet artiste, cet album va ainsi rythmer mon après-midi grâce à toi !

      • Merci !!
        De m’avoir comprise, déjà, et d’avoir pris le temps de formuler cette longue réponse. Ce que je trouve le plus terrible dans l’histoire de Nick Cave, c’est ce que tu évoquais, la perte de créativité liée à un traumatisme impossible à gérer. Je trouve ça terrible parce qu’on imagine un peu que l’art est la seule porte de sortie pour un musicien… Mais je comprends totalement ce qu’il exprime, dans le sens où je suis tout aussi incapable d’écrire si je suis bouleversée*. En réalité, l’oeuvre d’art est le fruit d’un processus, mais jamais l’expression brute d’un sentiment (de mon point de vue, du moins. Je n’aime pas beaucoup qu’on m’envoie sa tristesse dans la gueule et je ne pense pas que cela soit « de l’art »). Du coup, ce n’est pas par la musique qu’il fera son deuil, probablement…

        *Euh… Je ne me compare pas à des artistes d’envergure comme Nick Cave, hein…

  2. C’est intéressant ce que relève Nath, la limite entre l’oeuvre d’art et le témoignage. Parfois c’est ténu : je pense à Philippe Forrest, à Camille Laurens, qui ont écrit des livres magnifiques sur la perte d’un enfant. Ce qui fait l’oeuvre n’est pas l’événement en lui même, mais la distance, le regard que l’on pose dessus, la lecture que l’on en fait.
    Dans King Kong Theory, Despente parle d’un autre genre de trauma (le viol) en écrivant : « J’imagine toujours pouvoir en finir avec ça. Liquider l’événement, le vider, l’épuiser. Impossible, il est fondateur. […]C’est en même temps ce qui me défigure et ce qui me constitue. » Je crois que l’on est un peu dans le même registre.

    • La notion de distance et de regard sur l’événement en question m’avait totalement échappée, alors qu’elle est effectivement essentielle. On la cerne également dans One more time with feeling : Nick Cave s’interroge sans cesse sur son processus, sur le bien-fondé de ce que qu’il est en train de faire, sachant que ce traumatisme est une fondation de quelque chose par la destruction de tout le reste. On est totalement dans le même registre. Merci beaucoup Fileuse pour avoir croisé tes références et y avoir apporté une lecture totalement à propos.

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