Internet friends are the best

Groupe

Sans Internet, cette photo n’aurait jamais été prise. Je ne me serais jamais retrouvée là un dimanche matin, assise à la même table qu’Elisa, Aleks, Marie, Seb et K. Je n’aurais jamais partagé de si beaux moments avec eux, et pire encore, je n’aurais jamais soupçonné leur existence.

Cela fait 17 ans que je parle à des inconnus sur la Toile, des quatre coins de France et même au-delà. Dès que j’ai eu une connexion Internet, je me suis investie dans des discussions en ligne avec des avatars qui se fichaient de mon âge ou de mon apparence. Avec des gens qui partageaient mes goûts et mes états d’âme. Des amis pour qui je me faufilais en douce hors de ma chambre tard le soir, afin de rallumer le modem que mes parents éteignaient pour que j’aille me coucher.

Je n’ai parfois jamais su à quoi ressemblaient certains d’eux, qui m’ont pourtant été plus proches que des personnes que je côtoyais quotidiennement en réalité, et avec qui je n’arrivais pas à me connecter. J’ai échangé des milliers de mails, j’ai passé des nuits entières sur des fenêtres de conversation MSN, et je me suis construite socialement ainsi. Je me suis construite en tant que personne ainsi.

Tous mes amis les plus proches viennent du Web. Même les rares exceptions que j’ai d’abord croisées dans le monde réel : je n’ai pu consolider ces relations que par le renfort de discussions virtuelles. Internet est le seul moyen que je connais pour établir une relation de confiance, et pour faire basculer mes interlocuteurs du cercle extérieur de simples connaissances à mon cercle personnel d’amis les plus chers.

J’ai réalisé il y a quelques années que je n’avais pas appris, enfant, le fonctionnement de cette zone intermédiaire de construction relationnelle : cet endroit tampon de conversations réelles où les gens apprennent à se connaître et passent progressivement de la pluie et du beau temps vers des remises en question existentielles. Internet m’a toujours permis de m’affranchir de ces épreuves, et d’aller directement à l’essentiel.

J’ai connu par ce biais des dizaines de personnes que j’ai rencontrées en réalité : certaines depuis perdues de vue, d’autres à qui j’écris toujours depuis plus de dix ans, et l’une d’entre elles même avec qui je vis maintenant. Tous ces croisements de chemins ont été rendus possibles par de simples mots tapés sur un clavier.

Marie

K

Aleks

La première rencontre est inévitablement angoissante. Passer d’Internet au monde réel est un immense gouffre à franchir, et même après avoir vécu cette transition de nombreuses fois, elle me terrorise toujours autant. Je dois quitter le confort de mon persona virtuel et me montrer dans ma réalité la plus brute, sans la protection de l’écran pour adoucir les angles et les formulations. Ne seras-tu pas forcément déçu(e) ? Est-ce que tu m’apprécieras toujours autant ? Et si je ne sais pas quoi dire et qu’on reste plantés là ? Et si je ne suis pas à la hauteur de ce que tu t’imagines de moi ?

Les premiers moments sont toujours un peu maladroits. Une période d’adaptation est nécessaire. Il faut le temps d’ajuster l’image qu’on s’était fait de l’autre, sur la base des nombreux textes échangés et quelques photos soigneusement sélectionnées. Parfois, une webcam ou un coup de fil ont aidé à se faire une meilleure idée, mais rien ne remplace un face à face. La première rencontre apporte d’un coup une infinité de nuances qui ont toujours été filtrées par l’écran auparavant.

Une fois le choc passé, on réalise à quel point c’est toujours toi. C’est toujours moi. Dans beaucoup plus de dimensions que ce qu’on espérait, et avec une richesse qu’on ne pouvait imaginer. Je dévisage, souvent, sans pouvoir m’en empêcher : tu es là, devant moi, je peux te serrer contre moi, et ça m’émeut toujours autant, cette idée que sans Internet, on ne se serait jamais trouvé(e)s. Nul besoin de s’apprivoiser ou d’apprendre à se connaître : la confiance est installée depuis longtemps, construite sur ces milliers de lignes tapées au clavier où il était si naturel de tout partager. C’est comme si on s’était toujours connu(e)s.

Marie & Eliness

Par exemple, sans avoir rencontré K, Aleks et Marie grâce à Internet – grâce à Hypothermia, en fait – je n’aurais jamais vécu un tel week-end. Où nous n’avons pas vu les heures passer dans le sous-sol de ce petit salon de thé qui n’appartenait qu’à nous. Où j’ai pu mettre à plat des idées qui me travaillaient et que j’ai enfin pu libérer à des gens qui les comprenaient. Je n’aurais jamais parcouru ces lieux abandonnés emplis d’amiante sûrement mais dont l’immensité délabrée ne cesse de me fasciner. Je n’aurais jamais couru en rond à en perdre haleine de rire dans cette tour de refroidissement désaffectée, pour une photo panoramique absolument parfaite. Je n’aurais jamais tiré à l’arc, goûté du poulpe séché, trinqué sur un cercueil, chiné des merveilles d’antiquités, et je n’aurais jamais espéré ressentir la si forte reconnaissance d’être acceptée telle que je suis dans un groupe si formidable.

Groupe

Tour de refroidissement

Moustique

Eliness

Service de contrôle des ateliers

K

Sirènes

Eliness

Drop Dead

K & Marie

Chèvres

Petit dej

Cercueil

Marie & Aleks

Bruxelles

Je me demande souvent quelle serait la vie que je mènerais aujourd’hui sans avoir rencontré au fil des années toutes ces personnes issues de la Toile. Je cherche à imaginer sur qui j’aurais pu compter et m’appuyer pour me construire ; avec qui j’aurais pu vivre des moments aussi forts. Je n’arrive pas à me représenter à quel point tous mes choix de vie auraient été différents, et j’ai la certitude que je serais devenue une toute autre personne. Alors parfois je me surprends à rêver, à essayer d’imaginer qui je serais devenue sans le Web.

Et puis il y a certains moments qui éclipsent tous ces questionnements. Sans Internet, je n’aurais jamais assisté à ce concert lundi dernier avec toi. Thom chantait à quelques mètres de nous ces morceaux que tu me faisais découvrir il y a dix ans de ça, alors que nous n’étions que des pseudonymes. Les larmes me sont montées aux yeux en t’embrassant, parce que mon cœur débordait de réaliser que tout ça, c’était grâce à Internet. Et en ce moment précis, j’ai su que je n’aurais voulu d’aucune autre vie.

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14 commentaires

  1. Si vous aviez vécu sans le web, vous auriez juste vécu à une autre époque… ;)
    Joli billet qui me laisse songeur, à plusieurs niveaux… (mais un des niveaux, c’est que j’ai également rencontré la personne qui vient de me quitter sur le web).

    • Une autre époque, peut-être, dans ma tête c’est plutôt un univers parallèle où une telle technologie n’aurait jamais existé. J’essayais de re-parcourir mon chemin sans les croisements qui y sont apparus grâce au web, mais très très tôt, ces bifurcations sont de telles évidences que malgré ma curiosité, je ne peux imaginer qu’il ait pu en être autrement.

      J’aurais aimé lire les autres niveaux de réflexion que mon article vous inspire – par mail peut-être, si ça vous dit ? Je suis navrée d’apprendre celui qui vous impacte le plus actuellement, et j’espère que vous prenez soin de vous.

  2. Incrustation d’une biquette…

  3. Internet c’est formidable, on peut être qui on veut.
    Le monde réel est plein de gens faux et orgueilleux.
    Qui ont l’air certains que les autres valent moins qu’eux.
    Je pourrais être sociable, j’ai choisi d’être heureux.

    • « Qui on veut », pourquoi pas, c’est facile en virtuel !
      Mais l’anonymat ne peut durer qu’un certain temps.
      C’était futé d’adopter une adresse mail poubelle ;
      Pensais-tu pouvoir m’avoir par ton déguisement ?
      Viens plutôt partager une bière dans le monde réel…
      Après tout entre élitistes je crois qu’on se comprend ;)

      • Ce que je voulais dire, c’est qu’on peut être soi-même.
        Avec les vrais gens, on doit créer des stratagèmes
        Pour leur donner l’impression qu’on les aime
        Alors qu’ils ne font que te poser des problèmes.

  4. Haha il est jamais sérieux sur les photos ce K.

  5. Ayant rencontré mon binôme par blog interposé, je plussoie forcément. Le combo écrit-écran-pseudonymat recrée un peu les mêmes conditions propices à la confidence qu’une discussion IRL qui s’enfonce dans la nuit. (Je trouve d’ailleurs dommage qu’on confonde anonymat et pseudonymat, quand celui-ci ne relève pas d’une volonté de se cacher mais de se révéler autrement – une identité construite qui, si elle est distincte de l’identité sociale, n’en est pas moins « réelle ».) Moins de small talk, on va plus facilement à l’essentiel.

    • Ta distinction entre anonymat et pseudonymat est totalement à propos, et de par mon propre vécu, je suis obsédée par cette construction identitaire révélée par les pseudonymes. Les discussions en ligne permettent une forme de rencontre dans une dimension parallèle, à un niveau bien différent de la réalité, car filtré par l’écran et le clavier. Rédiger cet article et en discuter avec mon entourage m’a révélé que je m’y suis peut-être trop enfermée, n’acceptant la rencontre avec l’autre que par ce biais. Est-ce une mauvaise chose ? Je ne sais pas. Il faut que je creuse davantage le sujet pour comprendre ma propre gestion du pseudonymat vs. réalité. Ça me fascine, et tu cernes parfaitement dans ton commentaire pourquoi :)

  6. Je relis cet article des mois plus tard et, pfiou, such emotions, much wow. <3

    Sur le moment je ne réalisais pas tout ça – comme c'était moi qui étais le plus hors de ma zone de confort (je ne connaissais personne en vrai et j'étais hors de mon fief), j'étais à 100% dans le moment présent, les sens en éveil, peut-être même légèrement sur la défensive, par moment, de devoir nager à contre-courant de mon introspection naturelle.

    Mais dès que cette parenthèse a pris fin, j'ai mesuré que la vie dévoile ses secrets quand on ose et qu'on peut sortir de sa zone de confort. (Ce qui ne pourrait pas être le cas tous les jours, pour moi – mais c'est un autre sujet.)

    Ton texte fait écho à des réflexions que j'ai pu avoir, pas forcément à ce moment-là, mais par le passé, quand je me rappelais encore ce qu'était une vie sans Internet et que je pouvais comparer…

    Bref, merci d'avoir immortalisé tout ça, ça a fait remonter de super souvenirs ! :)

    • C’est si chouette que tu soies revenue sur cet article pour partager tes impressions ♥ Avec du recul, je réalise à quel point on a fait plein de choses durant ces quelques jours partagés, c’était un week-end bien dense… Je n’avais pas conscience que l’accumulation de nouveautés pour toi pouvait être stressante, tu semblais suivre de façon tout à fait naturelle en mode « advienne ce qui adviendra », héhé :) Je ne peux qu’applaudir ce lâcher prise qui n’a pas du être facile, mais qui t’a permis de belles découvertes !

      Ce qui me fait sourire, c’est qu’avec le recul, ce n’est pas les activités qu’on a faites qui m’ont le plus marquée, mais les discussions qu’on a eues avec les uns les autres. Je me rends compte que j’ai toujours peur que les gens s’ennuient en ma compagnie si je ne prévois pas 3000 activités, alors qu’au final c’est surtout les échanges qui remplissent le plus tout le temps partagé et les souvenir associés.

      Vivement la prochaine :) !

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