Geeks are the new sheep

Gamers - FACTS 2015

Les geeks sont au pouvoir, c’est un phénomène socioculturel totalement admis par les médias actuels. Le terme ne décrit plus le paria intello boutonneux à lunettes mais le hipster barbu technophile en couverture de chaque magazine. La caricature a évolué avec notre génération, et nous sommes désormais une majorité à assumer fièrement ce qualificatif : pour reprendre les expressions qui circulent, le geek n’est désormais plus freak, il est chic.

Harley Quinn - FACTS 2015

Je fais partie des personnes ayant eu accès à un ordinateur dès l’enfance, les jeux vidéos ont fait partie intégrante du développement de mon imaginaire, et j’ai grandi avec l’émergence d’Internet et la popularisation de cette culture. Je ne me sens pas comme faisant partie d’une minorité stigmatisée, mais j’appartiens au contraire à une catégorie de population qui prend de l’ampleur et de l’importance. Je m’auto-proclame geekette avec fierté, baignant dans les séries, les jeux vidéos et les fandoms sur Internet. C’est pour tout cela que je me suis rendue enthousiaste à ma toute première convention geek, FACTS à Gand, la plus grande du Benelux. Cet immense festival célèbre la geekitude sur 34 000 mètres carrés, croisant science-fiction, animes, cinéma et comics. Je m’attendais à y être inspirée et stimulée comme jamais. J’en suis sortie complètement déprimée.

T-shirts - FACTS 2015

Au départ pourtant, je me suis crue en pleine caverne d’Ali Baba. Je ne savais pas où donner de la tête entre les stands aux merchandisings alléchants, les cosplays plus magnifiques les uns que les autres que je croisais à chaque coin d’allée, les De Lorean plus vraies que nature côtoyant d’immenses décors de tournages de films. Imaginez des milliers de mètres carrés dédiés à votre imaginaire, à ce qui a nourri vos passions depuis votre enfance. Un terrain de jeu rêvé : c’est exactement ce qui m’a inquiétée.

Jigsaw - FACTS 2015

Les allées se sont vite remplies de milliers de personnes. La plupart déguisées, la plupart extatiques tout comme moi, célébrant de pouvoir assumer pleinement leur geekerie le temps d’une journée. J’aurais du me sentir dans mon élément, fière de faire partie de cette tribu, et pourtant plus j’évoluais dans ce salon, plus j’ai été empreinte d’un profond malaise. Celui de faire partie d’un monde d’enfants se refusant à l’âge adulte. Tout autour de moi, je voyais des Peter Pan dont on exploitait les passions pour en tirer profit, et cette impression n’a fait que s’amplifier tout au long de la journée.

Sivir - FACTS 2015

J’ai passé quelques jours à culpabiliser d’avoir un tel jugement et de faire des généralisations infondées : je me sentais horriblement condescendante d’impliquer que s’amuser une journée en costume de son héros préféré est la traduction des maux de notre génération qui se refuse d’entrer dans l’âge adulte. Pourtant, je n’ai pas réussi à en démordre, puisque cette idée a continué à se renforcer dans la semaine suivante. Durant cette dernière, pas moins de trois personnes de ma tranche d’âge, dans des situations complètement indépendantes, m’ont fait part du rejet de cette expression : « être adulte ».

Warhammer - FACTS 2015

J’entends souvent l’affirmation « je reste un gamin dans ma tête » ou « je ne me sens pas adulte », j’ai même fait face à quelqu’un qui défendait farouchement un « pour moi, être adulte, c’est la fin ». En creusant un peu, je réalise toujours le même constat : Nous atteignons la trentaine, et sommes terrorisés par notre avenir. Je suis entourée de personnes perdues dans la société, blindées de diplômes qui leur sont totalement inutiles sur le marché du travail. Je donne cours à des étudiants entrant dans le monde professionnel l’année prochaine, et j’ai mal d’entendre leur angoisse lorsque je me prends le temps de discuter avec eux. « On sait bien qu’on ne trouvera pas de travail et que notre master ne nous servira à rien, mais on n’a pas le choix ! » L’une d’entre eux, réalisant que je n’avais que quelques années de plus qu’elle, m’a même implorée : « Et vous, madame, comment vous avez fait pour survivre ? »

Corpse Bride - FACTS 2015

Survivre. On en arrive là. Entrer dans le monde adulte, c’est chercher à survivre dans une société qui nous rejette, qui ne nous donne plus aucune place : nous gaspillons des années d’études qui nous seront inutiles, nous entendons partout que nous n’aurons aucun travail et que la vie devient de plus en plus chère. Alors on se planque, dans des jeux vidéos, dans des bouquins, dans des films, dans toutes ces choses qui nous font oublier notre condition et retrouver la sécurité de l’enfance. Ce salon geek n’était pas une célébration, c’était un échappatoire : je voyais dans ces Harley Quinn et leurs Jokers ces mêmes étudiants qui se sont octroyé l’espace d’un weekend la possibilité de s’enfuir vers un pays imaginaire. Tout en sachant à quel point il n’était composé que de carton pâte et de costumes en plastique made in China. Peu importe, en fermant les yeux assez fort, on va finir par y croire.

Vendeur - FACTS 2015

Non seulement il y avait cette réalisation, mais pire encore, le constat de son exploitation. J’ai réalisé avoir payé un billet d’entrée pour accéder à un lieu qui ne m’offrait rien d’autre que de dépenser mon argent. Je pouvais payer pour une dédicace, payer pour aller aux toilettes, payer pour me faire maquiller, et surtout, accéder à des centaines de stands où je pouvais acheter mon appartenance au monde geek. Ah, je serais tellement plus légitime avec mon mug Doctor Who ou ma figurine Lego en édition limitée… Nous avons réussi à élever le statut de geek de façon suffisamment importante pour que ce qui faisait notre singularité se soit transformé en argument marketing de taille. Les geeks sont devenus assez nombreux pour qu’ils soient des consommateurs dignes d’intérêt, et leur profil est absolument rêvé : quels meilleurs clients que ces grands enfants ? Ce salon en était l’écœurant exemple. Tout ce que j’y ai vu, c’est l’exploitation à outrance d’une génération paniquée qui se réfugie dans des contes de fées.

Spiderman - FACTS 2015

J’aurais préféré rédiger cet article sur un ton positif. Transmettre à quel point ma première convention geek était une chouette expérience. Montrer des photos de la merveilleuse ambiance qui y régnait, raconter le partage et l’ouverture d’esprit de mes pairs, exposer la féerie d’un tel moment. Il y a eu un peu de tout cela, mais qui a été tellement écrasé par ce triste constat : Peter Pan est un vendu. Je ne sais que conclure de tout ceci. En parcourant les allées de ce salon j’aurais du être exaltée, et au final j’ai surtout ressenti une vive désillusion, à bêler au milieu de cette masse d’agneaux perdus dans la gueule du loup.

Geeks are the new sheep

13 commentaires

  1. Neonderthalis

    C’est rigolo ton post me rappelle un peu le documentaire Suck my geek sur le sujet :

    ARVE Error: The video is likely no longer available. (The API endpoint returned a 404 error)

    Je crois qu’une grosse partie du problème vient du fait que comme toutes les contre-cultures le geek est devenu un énorme phénomène de mode, et donc c’est récupéré à tout va. La conséquence c’est que ce genre de convention ne te donne pas l’impression d’appartenir à une grande famille mais plutôt de t’être fait acheté par des majors…

    Après pour le côté Peter Pan, je ne suis pas sociologue donc j’ai sûrement une analyse foireuse, mais je pense que c’est lié à la fois à l’univers de divertissement dans lequel on a grandit, à l’absence de responsabilité qu’on nous a donné, et au martelage de la peur imposé par les médias.
    Quand on arrête pas de t’asséner que l’extérieur c’est dangereux, que quand tu vas être grand tu n’auras pas de travail, que ta planète est en train de cramer mais que tu peux rien faire et qu’en parallèle t’as la possibilité très facilement de mettre la tête dans le sable et de dire « j’suis pas responsable, c’est aux adultes de régler ça », et bien c’est plutôt confortable de rester un gamin :)

    • Il me semble avoir déjà vu Suck My Geek mais je n’en ai plus aucun souvenir ! Merci de me le rappeler, je vais le regarder avec un nouvel œil :)

      Tu utilises exactement la bonne expression : en visitant ce salon, je m’attendais naïvement à retrouver une immense famille, pas à être à ce point considérée comme du bétail consumériste, d’où ma déception…

      C’est certes confortable de fermer les yeux face aux problèmes qui nous entourent, je suis dans le même comportement initial que j’essaye de changer… Je me demande surtout d’où vient cette irresponsabilité ? En me documentant un peu je lis souvent que c’est un comportement typique de notre « génération Y », je me suis mis quelques articles de côté à ce sujet pour essayer d’en apprendre plus que le simple ressenti que j’ai décrit dans cet article.

  2. Bon, je ne vais pas mentir, ma première réaction, épidermique, s’il en est, a été de m’interroger sur ce titre que tu as (peut-être ?) voulu provocateur, ou du moins, déclencheur de quelque chose. Non pas qu’il me dérange, au contraire – je tend même vers la même réflexion que toi, mais parce qu’il est révélateur du ton de ton article, ce qui m’amène à une question : qu’est-ce que tu attendais d’une convention ?

    Ces endroits sont clairement conçus pour vendre des produits, généralement inaccessibles pour le commun des mortels ; prends la Japan Expo à Paris, au-delà de l’ambiance décomplexée, des quelques conférences et animations, il y a surtout des stands à foison qui te vendent toutes sortes de goodies. (J’ai même vu des gens se battre pour une figurine de Hatsune Miku, c’était à la fois perturbant et vraiment révélateur du climat de l’événement je crois)

    Après je te rejoins totalement : le geek fait vendre. Ce qui était autrefois légèrement honteux devient tendance. C’est clair que ce sont des usines à pognon où les stands répondent à une demande.

    Mais après je suis un peu surpris de ce « être adulte » dont tu parles.

    Que les geeks, nerds, et leurs petits copains soient des vendus qui ne réalisent pas que l’on fait du profit sur leur gueule, c’est un fait. D’ailleurs, j’ai pas mal d’amis qui font du cosplay et participent à des conventions qui ont pleinement conscience de cet aspect là et qui déplorent que des événements à l’origine faits pour présenter une sous-culture soient devenus de telles mascarades capitalistes (enfin tu vois ce que je veux dire).

    Mais penser que l’on fait ça parce que l’on rejette le système ou que l’on ne veut pas grandir me paraît un peu réducteur. C’est peut-être parce que j’ai évolué dans ce milieu pendant longtemps. Lorsque l’on fait du cosplay par exemple, on ne s’évade pas dans un « pays imaginaire fait de carton pâte ». D’ailleurs, beaucoup de cosplayers (putain j’ai l’air d’un vieux spécialiste en parlant comme ça), ont de « vrais » métiers. Mes potes sont employés de bureau, secrétaires, vendeurs, laborantins et autres. Quand ils se costument c’est parce que c’est une passion, ils ont de l’argent pour coudre/acheter les matières/réfléchir à leurs tenues. C’est un peu comme si on disait d’une association de passionnés de quelque chose qu’ils ne sont pas des adultes mais de grands enfants. Bien sûr, l’espace où ils expriment ladite passion n’est pas aussi « sérieux » qu’un festival ou un salon de la voiture ou un stade mais ça ne les rend pas moins légitimes.

    Bref, je crois que je me suis un peu égaré, tout ça pour dire que bien que je te rejoins sur l’affreux aspect mercantile des conventions je te rassure sur ce point : il y a sûrement une part de « rester enfant » dans tout ça, mais de là à considérer ces gens comme des gosses atteint du syndrome de Peter Pan, c’est s’arrêter à une première impression souvent fausse. Ce n’est pas en délirant sur une passion pendant un week-end que l’on s’arrache de la réalité ou que l’on refuse d’être adulte.

    • Pour répondre à ta première question, je m’attendais bien sûr à ce qu’une grande part de cette convention soit avant tout commerciale. Toutefois j’estimais qu’en payant une entrée non négligeable, je pouvais m’attendre également à quelques conférences et animations qui m’auraient davantage intéressée. De ces dernières je n’ai vu que la couleur dans le flyer de la convention : les stands proposant des animations étaient en général vides, aucune conférence n’était prévue. La seule animation d’intérêt à mon sens était le concours de cosplays, ce qui est un peu léger surtout que l’animation est en grande partie créé par les cosplayers en eux-mêmes. Devant en plus rajouter de l’argent pour le parking ou les toilettes, je me suis vraiment sentie comme un porte monnaie sur pattes. Si l’entrée avait été gratuite ou tout du moins au tarif moins élevé, mon opinion aurait sans doute été différente.

      Puisqu’on est d’accord sur l’exploitation commerciale, embrayons sur le point qui te chiffonne : le lien que je fais avec le syndrome de Peter Pan. J’ai souhaité aller à l’essentiel de mon ressenti au lieu de développer une justification plus nuancée, d’où je pense ta perception d’une généralisation abusive. Je suis entièrement d’accord avec toi sur le fait que le cosplay est une passion, et bien que je ne m’y connaisse absolument pas, qu’il n’est pas synonyme de refus de la réalité. Toutefois je distingue bien deux profils que j’ai pu observer durant cette convention. Il y a d’abord les cosplayers que tu décris, qui ont du passer des semaines sur leur costume, qui ont proposé un véritable show durant le concours et qui incarnaient à fond leur personnage même dans les allées du salon. Mais ils étaient une minorité et ce n’est pas sur eux que je me suis concentrée. Il y avait surtout les cosplayers moins âgés, qui étaient plus déguisés vite fait (un « cosplay » permettait d’avoir un billet d’entrée un peu moins cher) et qui étaient pour la plupart beaucoup plus jeunes. C’est ce public en particulier qui m’a fait tirer un parallèle avec toutes ces remarques sur le monde adulte que j’ai pu entendre ces derniers jours, et sur les étudiants que j’ai en cours.

      Je reconnais que tout le monde ne perçoit pas le monde ainsi : moi la première avais fait l’effort sinon de me déguiser au moins de m’apprêter pour l’occasion en me bouclant les cheveux, enfilant mon corset, ma sacoche revolver et mes boots de combat pour m’amuser à porter un costume. Je me sens pourtant en pleine acceptation du monde adulte et revendique ce statut, mais j’ai l’impression en entendant mon entourage de faire partie d’une minorité parmi les gens de ma tranche d’âge.

      Cet article a été rédigé dans le but de partager un ressenti, et d’essayer de comprendre pourquoi ma visite m’a tant dérangée. Je suis loin de proclamer détenir la vérité et avoir les compétences en socio ou en psycho nécessaire pour savoir si le phénomène que je décris est effectivement existant ou si c’est simplement moi qui l’ai perçu ainsi, peut-être à tort – d’où le fait que j’ai essayé de me tenir à un vocabulaire de perception et non d’affirmation. Je reconnais néanmoins avoir adopté un ton très direct d’où peut-être la mauvaise impression que tu en as tirée, surtout si le sujet te tient à cœur.

  3. Comme ΑΛΈΞΑΝΔΡΟΣ dont j’ai dû copier-coller le nom (:)), c’est plutôt la seconde partie de ton billet qui m’a fait réfléchir. Il faut dire que n’ayant jamais mis les pieds dans une convention geek, je n’ai rien à en dire. Cependant, je fais une comparaison directe avec les Utopiales, festival littéraire nantais qui partage beaucoup de points communs avec ce que tu décris – et dans lequel je ne suis encore jamais rentrée en « simple touriste ». Armée de ma pseudo carte-presse, je n’ai pas payé mon entrée et j’en suis ravie, car j’ai trouvé qu’on raquait beaucoup à l’intérieur.

    Si ton billet m’a fait réfléchir, c’est que bien souvent encore, j’ai cette réaction épidermique de ne pas vouloir être une adulte… Mais là où je tombe des nues, c’est parce que je n’avais pas du tout l’impression que ce soit pour les raisons que tu proposes. Je te livre ma version, non qu’elle puisse légitimement s’appliquer aux jeunes dont tu parles, mais parce que j’ai toujours pensé, naïvement peut-être, que je n’étais pas unique et que je représentais forcément un pourcentage de la société.

    J’ai souvent haï les adultes (encore aujourd’hui… :)) parce qu’ils se sont dépossédés de la moindre parcelle d’imagination, qu’ils ont des conversations chiantes et manquent globalement de fantaisie. Parce qu’ils disent des choses comme « c’est la vie ». Ce n’est pas du tout, de ma part, un refus d’affronter le monde, une posture anti-capitaliste ou un déni de responsabilité. Juste, je trouve les gens qui se disent adultes très ennuyeux.
    Après, il y aussi des tas de poseurs qui se prétendent « gamins dans leur tête » mais je ne les trouve pas moins adultes que leurs confrères, juste vaguement plus décoincés.

    Je suis sûre que les jeunes ont peur de l’avenir, souvent à juste titre, mais je ne pense pas que cela soit la raison pour laquelle ils entretiennent leur côté enfantin. Personnellement, je suis assez inquiète de voir surgir ces histoires de génération Y (mais si je ne me trompe, c’est nous, la génération Y ?) parce que les discours générationnels sont souvent réducteurs et me semblent empêcher d’avoir une vraie réflexion.

    Pour résumer : je ne crois pas que nous refusions d’être adultes, au fond. Je pense que nous refusons le monde que nos aînés croient devoir préserver.
    (Mais la plupart de ces Peter Pan en herbe deviendront des adultes tout à fait lambdas, car les gens vraiment imaginatifs et audacieux ne sont pas légion).

    Désolée d’avoir écrit une telle tartine ! J’espère que je n’ai pas l’air sentencieuse, d’autant que comme tu dis, tu n’as fait que partager un ressenti et tu as évidemment toute légitimité à le faire. J’avais juste envie de bavarder, en fait ;)

    • Le but de l’espace de commentaires est avant tout de pouvoir échanger nos points de vue, encore plus sur un tel sujet où les avis peuvent diverger ; du coup ton bavardage est plus que bienvenu et enrichissant ! J’adore les tartines ;)

      Tu es la première personne je crois qui me fait part de sa phobie du monde adulte non pas par l’angoisse des responsabilités qu’il implique, mais par le refus d’adhérer à un moule ennuyeux et effacé. Je t’avoue n’être absolument pas du même avis ;) Pour moi être adulte n’est pas du tout synonyme d’entrer dans un carcan imposé par d’autres adultes, mais au contraire ça me permet de m’en défaire ! Là où étant enfant on est forcément dépendant du monde adulte, par notre éducation et accès aux ressources, une fois qu’on devient indépendant et autonome, on a la liberté de forger notre propre vision de ce qu’est l’âge adulte. Je trouve ceci incroyablement libérateur !

      Être adulte pour moi ne signifie pas devoir être sérieux et perdre notre fantaisie. Au contraire je trouve que devenir adulte nous permet justement d’assumer pleinement toutes ces parts de notre personnalité. C’est pour cela que je regrette le rejet du terme « adulte », puisqu’à mon sens il est tout le contraire de l’enfermement ou du conformisme qu’on peut y lier.

      Après j’ai conscience qu’il s’agit peut-être là simplement d’un conflit de terminologie, ma vision de « être adulte » est peut-être la même que la vision de quelqu’un qui s’affirme « être un grand gamin » …

      Quant aux discours générationnels, je pense qu’ils sont à prendre comme des phénomènes de société (tout comme on peut parler des soixante-huitards par exemple). Cela m’intéresse de lire quels sont les événements historiques ou sociétaux qui ont amené une catégorie sociale à avoir certains comportements ou modes de vie partagés, tout en gardant en tête comme tu le soulignes très justement que ce n’est pas une généralisation à faire à titre individuel.

      Merci d’avoir partagé ta façon de voir les choses, Nathalie, ça me permet de creuser un peu plus ma réflexion sur le sujet et de nuancer mon opinion !

      PS : Je me permets d’écrire au nom d’Αλέξανδρος, il me semble que son pseudonyme est la version grecque du nom Alexandre, c’est peut-être plus simple de s’y référer ainsi ;)

      • Je pense que tu as tout à fait raison ! En fait, je te rejoins à 100% sur la manière dont tu décris ce que représente, pour toi, le fait de devenir adulte. Ce que je voulais dire, c’est qu’un jeune se fait forcément une image erronée des adultes, puisque, comme tu dis, il en est dépendant ; il les voient donc comme l’incarnation des carcans qu’ils lui imposent. D’où son refus catégorique de devenir comme eux.
        Puis il est vrai que, sincèrement, je trouve souvent les adultes profondément ennuyeux. Mais comme tu le dis, je peux moi-même, en tant qu’adulte, devenir ce que je veux, et l’assumer. Je crois d’ailleurs que c’est le sens même du mot : un adulte, c’est quelqu’un qui prend ses responsabilités. Il fait des choix et en accepte les conséquences.

        Après, il faut savoir que j’ai eu beau grandir (à trente-et-un ans je crois bien que j’appartiens moi aussi au monde des adultes ;)) , la façon dont le mot résonne en moi de manière toute subjective est liée à mes perceptions et souvenirs enfantins. Je me rends compte que c’est un peu con de le préciser puisque tout le monde se forge en partie au cours de l’enfance. Mais bref, mes parents ont longtemps incarné, littéralement, le monde adulte à mes yeux, et comme ce sont (c’étaient… disons que ma perception du sujet a quand même un peu changé) des gens très seuls, très malheureux et bouffés par un quotidien difficile, j’ai mis beaucoup de temps à comprendre que grandir ne me mènerait pas forcément au même endroit qu’eux. D’où un rejet plus viscéral que raisonné sur lequel je reviens progressivement.

        Merci à toi ! Il est vrai que la nuance n’est pas toujours mon fort :) Discuter avec toi est tout aussi enrichissant pour moi !

        PS : merci bis, je ne lis pas le grec, en effet ;)

        • Plus j’y réfléchis et lis les commentaires, plus je suis convaincue qu’il s’agit vraiment d’une question de définition qu’on donne au terme « adulte » qui change notre perception de ce qu’il représente. Pour toi par exemple, tu glisses doucement de l’image de tes parents qui t’est plutôt négative, à une image de cette phase de la vie que tu te forges toi-même et qui est radicalement différente. Il y a ainsi également une grosse part de développement personnel qui pèse dans la balance – outre la vision sociétale sur laquelle j’ai mis l’accent dans mon article.

          L’enrichissement que m’apporte cette discussion est fortement partagé, vos commentaires à tous me donnent des éléments pour pousser ma réflexion encore plus loin et ça m’apporte beaucoup :)

  4. Ton article m’a fait réfléchir pendant plusieurs jours, et je ne suis toujours pas sûre de savoir quoi penser de certaines choses moi-même, donc ce commentaire risque d’être un peu bordélique. Pardon!

    Avant tout, je crois t’avoir clairement exprimé mon dégoût de ce genre de conventions la dernière fois! Le Facts que tu décris est la dernière que j’ai faite, signant pour de bon la fin de mes visites dans ce type de manifestations. J’ai visité plus ou moins tout ce qui se faisait en Belgique sur le sujet, et pas une seule ne m’a plu, toutes m’ont donné le sentiment de vouloir partir en courant.

    Quand je lis dans les commentaires plus haut concernant ton dégoût « Non mais vraiment, tu t’attendais à quoi ? », je ne suis pas du tout d’accord avec cette réflexion, je ne trouve pas ça débile d’attendre mieux de ce genre d’évènements et d’espérer avoir quelque chose de plus qualitatif que ce qui est proposé pour l’instant.

    C’est d’ailleurs probablement ce qui m’énerve le plus dans toute cette histoire, ce n’est pas tellement la nullité du mode opératoire de ces salons, ce sont les gens qui y vont en masse et reviennent chaque année comme des couillons, manifestement satisfaits d’un rien.

    Je me suis longtemps demandé quelle était la raison du succès de ce genre d’endroits que je trouvais pour ma part abominable et les pistes qui me venaient à l’esprit n’étaient vraiment pas glorieuses. Soit les geeks n’ont aucune forme d’élitisme et d’amour propre quel qu’il soit, ce qui ne serait pas improbable au vu des cosplays merdiques que je vois fréquemment et les goodies nullissimes dont ils se remplissent les poches. Soit ils n’ont pas d’autres endroits où aller, puisque ce sont les seuls évènements publics proposés sur l’année et qu’ils n’ont pas beaucoup d’autres endroits où se rencontrer. Soit on est complètement différents et je ne cerne vraiment ni leurs valeurs, ni leurs centres d’intérêt, ni leurs priorités dans la vie. J’ai tendance à penser en toutes circonstances « Go big or go home » et que tant qu’à faire les choses, il faut essayer de les faire bien, un aspect que je ne retrouve nul part dans leur célébration, ni dans leurs déguisements, ni dans leurs achats, ni dans leur notion « d’amusement », j’en ai donc déduit que je n’avais rien à foutre là-bas et que j’étais manifestement une exception à l’axiome comme quoi c’était « méga top génial. »

    Je dois avouer ensuite que je n’ai jamais superposé ta réflexion sur le monde adulte à ce genre d’endroit. Je comprends très bien ce que tu veux dire et suis d’accord avec ce rejet du monde adulte en général même si je ne le condamne pas, mais ça ne m’a pas effleuré l’esprit en allant à la Made in Asia, Japan Expo, Facts, j’en passe et des pires. Après avoir lu ton article je me suis même demandé à quoi servait d’ailleurs le terme « adulte », en général, sa frontière est de plus en plus floue et je le considère comme un état pas spécialement définissable, utile uniquement à l’heure actuelle pour faire des reproches à son entourage.

    • Aucun souci si tu as l’impression de t’exprimer de façon confuse, l’essentiel pour moi est d’avoir ton ressenti ! Rien que le fait de savoir que mes mots t’ont fait réfléchir est déjà énorme pour moi, encore plus lorsque tu partages le fruit de ces réflexions :)

      Lorsqu’on en a discuté à Gand, je n’avais pas encore connecté tous les liens avec cette histoire « d’être adulte », et je souhaitais avant tout écrire sur la déception et le malaise qui m’habitaient durant ce salon – c’est le travail d’écriture qui m’a permis de creuser cet état d’esprit pour en trouver l’origine. J’ai ressenti un énorme soulagement lorsque tu m’as avoué partager une impression négative de ce type d’événements, tu m’as ainsi autorisée à pleinement assumer et creuser ma position (là où comme ce que tu écris ici, je me sentais plutôt comme une exception, à la limite de la honte de ne pas réussir à voir tout le génial et la magie que les autres en percevaient).

      Je ne suis peut-être pas autant rentre-dedans sur les autres participants que toi, dans la mesure où j’ai constaté que beaucoup de gens s’amusaient et libre à eux d’en tirer un maximum de bonheur s’ils en trouvent. Je ne veux pas leur projeter mon pessimisme si une simple fausse perruque et une reproduction en plastique d’épée médiévale leur suffit à s’éclater – je t’avoue même en être envieuse quelque part.

      J’ai conscience que mon parallèle avec l’anti-« âge adulte » est un peu simpliste (voire réducteur me diraient certains), mais je reste convaincue qu’il y a un lien évident à tirer avec ce type de salons, et je suis contente que tu y adhères. Enfin, comme je l’exposais à Nathalie précédemment et comme tu me le confirmes, à chacun sa propre définition du monde adulte. Pour ma part je préfère le considérer comme synonyme de liberté, pouvoir et développement personnels – et je ne le trouve absolument pas incompatible avec des comportements plus « enfantins » derrière lesquels les « anti-adultes » se barricadent.

  5. Bon, j’ai réécris ce commentaire cent fois, ça m’a pris deux bonnes heures mais je n’arrive pas à mettre les mots justes sur ce que je veux dire alors tant pis, il restera brouillon et un peu décousu !

    Je ne me prononcerai pas sur les conventions geek parce que je n’y ai jamais mis les pieds, et puis on en a déjà un peu parlé IRL ;)

    Par contre je te rejoins sur le fait que notre « génération » semble être restée coincée quelque par entre l’enfance et l’âge adulte sans pour autant être restée adolescente.

    Là où nous différons de nos parents je pense, c’est que nous avons grandi dans un monde en très rapide évolution technologique et qu’on nous a répété mille fois que tout allait mal : le chômage, le sida, le cancer, le climat, l’inflation… Ça ne donne pas envie de grandir pour se plonger là dedans. Je comprend ce besoin de s’évader dans l’univers de l’imagination. Et je le partage.

    J’ai l’impression que le monde va droit dans le mur, mais qu’on ne fait pas grand chose pour changer ça et qu’on se voile la face en s’évadant dans les livres, les films, les jeux… un peu comme on s’occupe pour oublier qu’on va mourir un jour.

    Personnellement j’ai une maison, je suis pacsée, je travaille, je paye mes impôts, je fais des travaux, je taille mes haies, bref, je suis adulte et j’ai les obligations et activités qui vont avec. Mais intérieurement je ne me sent pas adulte pour autant.

    Tu parles dans un commentaire au dessus du carcan imposé par les adultes dans notre enfance, et que l’âge adulte permet de s’en défaire. C’est là tout mon problème. Enfant, ado, les adultes attendaient quelque chose de moi, m’imposaient une façon d’être, de me comporter. Je m’efforçais toujours d’être exactement ce qu’on attendait de moi, et ça me donnait une sorte de voie à suivre. Maintenant que je n’ai plus ce carcan, je suis un peu perdue. J’ai toujours été ce qu’on m’a demandé d’être, et maintenant me voilà seule sans plus personne pour me dire qui être et quoi faire. On ne m’impose plus de buts, à moi de m’en trouver toute seule et de trouver la volonté de les accomplir sans personne pour me remettre dans le droit chemin si je me plante.

    C’est un peu comme si j’avais toute ma vie marché dans un labyrinthe avec quelqu’un pour m’indiquer le chemin, et que d’un coup je me retrouvais seule à la sortie avec le monde entier devant moi. Une infinité de chemins possible et plus de murs ni de guide pour me tracer une voie. Avec en prime un horizon dans le brouillard. Comment décider où aller ? Alors oui, pour celui qui a lutté contre le carcan ça a un côté libérateur, mais pour moi qui m’y sentais bien, je sens tout cet espace autour de moi, et ça me donne le vertige.

    Au final je n’ai pas vraiment de problème avec les responsabilités, mais quelque part, je me sens comme une petite fille perdue. Et (mal) vieillir me fait peur. Le temps passe tellement vite !

    Après, vivre dans le virtuel n’est pas la solution, mais ça apporte un certain confort, une évasion du monde un peu déprimant dans lequel on vit. D’ailleurs si un livre ou un film est trop proche de la réalité ou trop sérieux, il me plaira rarement. Il me faut de la science fiction, de la fantasy, quelque chose de différent, un autre monde.

    • Je suis plutôt scotchée par ta vision Swann’, car j’étais loin de penser que tu vivais une telle angoisse ! Je t’ai toujours considérée comme incroyablement « en avance » par ta relation, ta maison, ton travail… Une nana qui se donne les moyens de réussir et qui assume ses choix : je ne savais absolument pas qu’au fond de toi, tu te sentais si perdue.

      En te lisant j’ai l’impression de me voir lors de ma première année de travail : je me suis catapultée dans le Nord loin de ma famille, et je me souviens particulièrement d’une soirée toute seule dans mon studio riquiqui où je me morfondais « Alors c’est ça, être adulte ? Je suis toute seule, je ne sais pas quoi me faire à manger, je dois payer mes factures et je m’ennuie. » C’est au fil des mois que j’ai pris conscience à quel point c’était une chance : j’avais la liberté de faire mes propres choix. Envie de traverser la France un weekend pour voir quelqu’un que j’aime ? Pas de problème. Envie de manger des chips toute la soirée ? Pas de problème. Envie de m’habiller tout en noir à longueur de temps et de me laisser pousser les cheveux ? Pas de problèmes. J’avais l’espace d’explorer, d’essayer, de vivre et de peu à peu me découvrir.

      J’ai surtout appris une chose fondamentale dans ma façon de voir la vie, qui est qu’aucun choix n’est vraiment si grave que cela. Je pense que derrière ceci se cache une bonne part de naïveté, mais ça m’aide à relativiser les choses et à aller de l’avant sans trop craindre l’avenir. Comment décider où aller ? Peu importe au final, tant qu’on y va. Je rejoins cette réflexion avec ton idée des univers parallèles que tu développais sur ton blog qui me rassure aussi un peu dans ce sens.

      Concernant le carcan parental qui te donne l’impression d’avoir été trop dirigée durant ton enfance, je t’invite à lire quelques articles sur l’expression « Parents hélicoptères », peut-être comprendras-tu par ce biais l’origine de cette sensation d’errance et d’être complètement perdue ?

      Dans tous les cas, si un jour tu te sens à nouveau écrasée sous le poids de ces responsabilités, n’hésite surtout pas à m’écrire : il ne me faut pas beaucoup de temps pour débarquer chez toi avec une bouteille de vin blanc et discuter en te donnant je l’espère un peu de force pour te pousser à continuer d’aller de l’avant sans te sentir tétanisée :)

      • C’est marrant que tu aies cette vision là de moi, j’ai l’impression d’être tout le contraire !! Mais s’il y a bien une chose que je sais c’est qu’on a souvent une vision déformée de soi même…

        Bon après ce ne sont pas vraiment des angoisses, mais ça m’arrive d’y penser. Comme tu le dis, tu te revois quand tu as commencé à travailler et cette sensation de liberté t’es venue au fil des mois, j’en suis juste à un stade moins avancé que toi dans ce cheminement :) Ça viendra avec le temps.

        Je ne connaissais pas le terme de « parents hélicoptères » ! Mais si il y a un peu de ça (j’ai été pas mal cocoonnée et on est un peu élitistes dans la famille), je pense que c’est surtout mon caractère introverti qui joue ici. On ne me tire plus de ma coquille, c’est à moi d’en sortir toute seule (et c’est pas facile).

        Je suis d’accord avec ce que tu dis sur les choix qui ne sont pas si grave, j’ai un peu tendance à penser comme ça aussi (c’est ce qui me permet de ne pas être une grosse stressée de la vie :D (et j’ai de la naïveté à revendre aussi…)).
        Au final je ne sais pas trop où je vais, mais j’y vais et on verra bien où ça me mène… ^^

        (Et il va sans dire que tu es toujours la bienvenue chez moi, avec ou sans vin blanc ! ;) )

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