Where is my song to woo-hoo ?

Je t’aime moi non plus – cette expression peut résumer ma relation conflictuelle au piano ces dix dernières années. D’une discipline monastique, tous les soirs une demi-heure devant le clavier, je suis passée à l’ignorance la plus totale. Plus de cours, plus de prof, un dégoût croissant de ces grands morceaux qui me faisaient parfois pleurer lorsque je butais sans cesse sur la répétition abrutissante de certaines mesures. J’étais pianiste, et j’en suis venue à haïr mon piano jusqu’à ne plus jouer du tout.

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Il y a des phases où je m’y remettais, mais je me retrouvais confrontée aux mêmes démons – ceux du perfectionnisme, de la quête du virtuose. Je n’avais pas ça en moi, cette endurance, cette rigueur suffisante pour me visser à mon tabouret des heures durant et retrouver le niveau que j’avais inexorablement laissé derrière moi. J’avais perdu en dextérité, en force et en rapidité : adieu Nocturnes et Fugues, je n’étais plus en capacité de vous retrouver.

Et pourtant j’ai toujours trimballé mon clavier au fil des déménagements. Couvercle fermé des mois durant, parfois je reprenais une pièce toute simple, juste pour me rendre compte à quel point ça me manquait. Je ne sais plus ce qui a causé le déclic – peut-être me suis-je plainte une fois de trop, peut-être est-ce toute cette réflexion sur le lâcher-prise qui m’habite ces temps-ci – mais je ne pouvais me résoudre à enterrer une partie si importante de moi.

Au fil de cette dernière année, j’ai appris à ne plus m’infliger autant de pression, à accepter que mon niveau avait baissé, et surtout que ça ne m’empêchait pas de reprendre du plaisir à jouer. J’ai compris que j’avais le droit de ne pas être parfaite, excellente, brillante. Je n’avais pas besoin de Fantaisies Impromptu, de polyphonies Bachiennes, tout autant que j’admire ces œuvres : j’en profite le mieux en les écoutant, et ne veux pas les transformer en torture sous mes doigts.

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Je n’ai pas la discipline ni l’envie de passer des heures à peaufiner ma technique, à faire des exercices pour m’améliorer, à m’attaquer à des œuvres qui me feront suer et pleurer. Je veux des pièces accessibles, de celles que je peux vite fait pianoter le matin avant de partir bosser, de ceux que les gens peuvent reconnaitre avec le sourire quand on me dit « vas-y, joue un morceau ! ». Je veux me sentir progresser lorsque je m’en prends le temps, j’ai eu un tel sourire lorsque ces morceaux se sont déliés pour la première fois sous mes doigts.

J’ai rangé mes livres de partitions, et me suis composé un classeur de transcriptions qui me sont accessibles. Adieu à la dictature de l’excellence perfectionniste, bonjour au plaisir de l’humilité des choses simples. Je suis toujours pianiste, et je le suis bien mieux ainsi.

16 commentaires

  1. Je trouve ça dingue que tu aies trouvé la force de t’y remettre. J’ai une relation au piano qui est assez similaire à la tienne, sauf pour la partie assiduité de la jeunesse (je crois que j’en étais capable uniquement par défi). Mais je trimballe mon piano électrique de déménagement en déménagement depuis des années sans y toucher et il reste une part importante de moi. Fait amusant, c’est une des premières choses que l’on voit en arrivant dans mon appart’ actuel et ça me force à expliquer à mes hôtes pourquoi je n’en fais plus (on a l’appareil psychique qu’on a). Bref, je te trouve très courageuse d’avoir affronté tes démons :)

    • Une des plus grandes étapes est déjà de reconnaître où le bât blesse, et d’où vient le blocage exactement. Accepter qu’on est en conflit, et chercher non pas à le résoudre en se battant, mais en trouvant une façon de le délayer, de le rendre accessible. Je t’encourage fort à retrouver des sensations au clavier juste en t’y installant, sans partitions, à faire quelques accords, quelques notes. Le ré-associer à une sensation de plaisir, c’est là le plus important :)

  2. (Pourquoi je ne peux pas m’empêcher de penser à Whiplash en lisant ton article ?)

    Les musiciens ont souvent un rapport particulier avec leurs instruments. J’ai eu la chance (sic) de côtoyer pas mal d’amis en musicologie qui éprouvaient un mélange de haine et d’amour passionné pour leur art. Pour ma part, j’ai eu cette sensation avec la guitare, mais mon dégoût de l’instrument vient surtout de la harpie qui me servait de professeur.

    Je trouve formidable que tu puisses jouer à nouveau et te procurer du plaisir en interprétant des morceaux qui t’apportent du bonheur plutôt que de la frustration. Ce devrait être le leitmotiv même de la musique mais la recherche de la perfection doit être inscrite dans nos gènes.

    Les vidéos me font sourire et j’ai pris du plaisir à t’écouter, donc ton objectif est atteint. Je te souhaite d’entretenir le même rapport sain et joyeux avec la musique à partir de maintenant !

    • Je n’avais pas fait l’association avec Whiplash mais effectivement, ce film est l’extrême illustration de ce que j’essaie de décrire à ma petite échelle.
      La quête de la perfection a quelque chose de l’ordre du sublime, de l’extase – réussir après des heures de travail acharné à se surpasser pour la première fois est une sensation incomparable et addictive. L’équilibre est difficile à trouver, cela ne me surprend pas que tu retrouves ce conflit chez les musiciens que tu côtoies !

  3. J’ai toujours été subjuguée par le piano plus que n’importe quel instrument, je regrette vraiment de ne pas savoir en jouer (je sais jouer Au clair de la lune cela dit ! haha).

    Mon copain a des années de batterie derrière lui, il a joué dans un groupe pendant plusieurs années avant d’arrêter, pour diverses raisons. Je sais qu’ils aimerait beaucoup reprendre, mais que d’avoir perdu une bonne partie de sa technique le décourage totalement aussi. Je trouve ça beau que tu ai su t’y remettre à ton rythme. A mes yeux de néophyte, ces deux morceaux étaient magnifiques :)

    • La perte de technique a été honnêtement la pilule la plus difficile à avaler. Ce n’est pas comme le vélo qu’on n’oublie jamais – la pratique de tout instrument demande une certaine dextérité qu’on perd sans un travail régulier. Il faut savoir l’accepter et se replacer à un niveau inférieur – on peut y retrouver tout autant de plaisir à jouer, sans se prendre ce mur technique en pleine face, qui fait si mal. Si ton copain a toujours une batterie, encourage-le à s’y remettre ! La motivation extérieure de proches a été très motrice pour moi :)

  4. Eli. Ca y est.
    Ca y est.
    Depuis 10 ans maintenant que nous nous sommes rencontrées devant ce piano à la cafétéria, je peux enfin te dire que je vois que tu as changé.
    Le mouvement de tes mains et ta façon d’appuyer sur les touches n’est plus la même. Tu as selon moi enfin gagné en douceur et trouvé de la sérénité.
    Et puis, entre nous, quel est le meilleur entre une soirée à Saint-Tropez sur un yacht avec la jet set, ou une soirée au fond du jardin à grignoter des mûres en se tenant la main à deux ?

    • Toi seule pouvais percevoir ce changement en me voyant jouer, tu a toujours été ma plus forte motivation pour ne jamais abandonner.
      Je pianote encore régulièrement ma partie de notre quatre mains, j’ai tellement hâte de te retrouver sur un clavier commun pour le ré-assembler enfin.

  5. Je présume que tout est relatif, il y aura toujours meilleur que soi et moins bon! Pour quelqu’un comme moi qui ne sait jouer que do-ré-mi la fourmi et qui n’a jamais excellé en rien du tout, je suis coite d’admiration devant ton niveau et ton talent et je suis contente de lire que tu n’es pas trop dure avec toi même. Est-ce que ton coup de coeur pour Whiplash était d’ailleurs lié à ce rapport à l’instrument?

    Des bisous!

    • Tu es avec Nate la deuxième personne qui tire le parallèle avec Whiplash, et je suis atterrée de ne pas avoir réalisé plus tôt en quoi personnellement j’avais été tant imprégnée par cette histoire… Le niveau d’excellence décrit dans ce film n’est pas du tout le même, mais cette quête d’absolu à l’indicible centième de seconde près, cette transe extatique lorsqu’on ne fait plus qu’un avec l’instrument, ces longues heures de pratique décevantes… Sans aucun doute, il y a un lien ;)

  6. Oh comme tu joues bien ! :)

    Je comprend totalement ta relation avec ton instrument, j’ai moi même derrière moi un long passé de musicienne.

    Je me souviens des crises de larmes parce que ce morceau était décidément trop difficile mêlées finalement au bonheur de voir le morceau prendre vie sous mes doigts.
    De la persévérance dont j’aurai du faire preuve et qui me faisait souvent défaut.
    De mes parents qui me poussaient et qui m’encourageaient.
    Des ces affreux cours de solfège.
    De la peur du prochain cours pour lequel je n’avais pas assez travaillé (mon prof de clarinette me terrorisait particulièrement).
    De mon découragement face au dur et long apprentissage.
    De ma fierté quand finalement j’y arrivais.
    De ma fichue indécision : la harpe c’est bien, mais est-ce que le piano ça ne serait pas mieux? Non, en fait je veux faire de la clarinette. Oh puis c’est trop dur, en fait je préfère la flûte.
    Finalement j’ai quelques bases en tout mais je ne sais véritablement jouer d’aucun instrument. Tout ce travail, tout cet acharnement, ces années de solfège. Pour rien. Quel gâchis !

    Enfin c’est ce que je pensais jusqu’à maintenant, puis j’ai décidé que non, ça ne serait pas du gâchis. Je me remet doucement au clavier, j’ai récupéré chez mes parents mon vieux synthé en attendant de trouver un vrai piano :) Après toutes ces années je redémarre à zéro, mais c’est pas grave, je sais au moins encore lire une partition ^^

    Tu as peut être été irrégulière dans ta pratique mais au final tu t’es accrochée à ton piano, et aujourd’hui tu prends du plaisir à jouer, c’est tout ce qui compte ! ;)

    • C’est exactement ce changement d’état d’esprit dont je parle, chapeau mademoiselle :) Plutôt que de se flageller à croire qu’on a fait tout ça pour rien, prendre conscience que c’était loin d’être rien, et que tout n’est pas perdu. Tu as largement les bases suffisantes pour retrouver les sensations qui te plaisaient, et si tu as besoin de conseils, de partitions simples, ou si tu veux t’amuser un peu sur mon piano, n’hésite surtout pas !

  7. L’exigence, que ça soit la notre comme celle d’un autre peut devenir un frein. On arrête, après on perd ce que nous avais apporter la pratique et puis on a envie de reprendre et on est découragé à cause de ce que l’on a perdu. C’est plaisant de te voir jouer, de mon côté c’est la danse que j’ai arrêter il y a 10 ans et que j’avais pratiqué 9 ans. J’en ai eu un peu marre… je regrette, j’aimerai savoir danser encore… être danseuse. Comme j’aimerai parvenir à écrive un livre, une chanson ou que sais-je… Mais jamais satisfaite ou réellement satisfaite de ce que j’écris.

    Le lâcher-prise est très important.

    • Le perfectionnisme est le pire fléau de l’artiste, j’en suis persuadée. Le lâcher-prise est vital, tu le dis toi-même, alors danse, écris, chante lorsque personne ne t’observe : fais-le pour toi avant tout, c’est sans jugement que tu seras libre de t’y retrouver pleinement :)

  8. Petite Eli, petite fille de la Lune, merci pour ces morceaux de fraicheur.

    • Ça fait un bien fou de retrouver ces partages des années après, je n’ai rien perdu de ce lieu. Merci à toi pour en témoigner et y être toujours présent après tout ce temps.

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