L’or glacé d’un soleil d’hiver

Tu peux t’asseoir ici s’il-te-plaît ?
Regarde cette lumière, c’est parfait !

Aleks et Eliness

Nous avions atteint le sommet d’une immense usine en ruines. Mes jambes pendaient dans le vide, une vue infinie se déroulait sous mes pieds, et les rayons de soleil s’évanouissaient dans ses cheveux violets.

L’objectif dirigé vers moi m’intimidait, comme s’il pouvait révéler au grand jour les sensations qui m’habitaient en ce moment précis. J’étais en train de prendre conscience à quel point cette sensation de liberté m’avait manqué. Effacer le quotidien, délivrer mes pensées de la cage où elles tournaient en rond, et simplement me laisser porter par une autre vision du monde.

Le monstre de béton

Il y a des rencontres qu’on fait au moment où on en a le plus besoin, des souffles d’énergie qui ravivent les braises qu’on oublie d’entretenir. 2014 était une telle montagne russe que je me suis enfouie dans des lignes de codes sans fin, réfugiée entre mes écouteurs aux sons un peu trop forts. J’avais basculé en mode survie derrière mes œillères pour tenir le coup.

T’as pas besoin de tenir le coup, Eli. T’as besoin de moments comme ça pour te retrouver. T’as besoin de ces déclics-là.

Le temps fera le reste

Je vois encore Aleks passer devant mon objectif au moment où je cadrais cette image. Elle m’a jeté un coup d’œil, s’est immobilisée net, et m’a demandé si elle devait refaire les mêmes mouvements pour que je les saisisse à nouveau. C’était une question innocente qui a pulvérisé tout un barrage photographique que je m’imposais malgré moi depuis des années.

Je m’enfermais involontairement dans la philosophie stricte de l’instantané : si le cliché était flou ou raté, il était déjà trop tard ; la photo ne devait pas être. Par sa question, Aleks m’a donné l’autorisation de recomposer face à mon viseur un moment qui n’était déjà plus.

Elle m’a fait réaliser que ce n’était nullement une trahison du présent, mais au contraire une mise en valeur. Ne plus saisir un instant sur le vif, mais prendre le soin de le ciseler. Si cette démarche m’était évidente dans l’intimité sécurisante d’un autoportrait, je me sentais interdite de la projeter à un cadre extérieur. Je m’imposais inconsciemment cette restriction, comme si je me sentais malhonnête de ne pas retranscrire une vérité exacte.

Bout du monde

« Tu veux que je repasse ? » Le simple changement de perspective qu’a provoqué cette question a fait sauter toute une succession de loquets solidement verrouillés dans ma tête.

Nos souvenirs eux-mêmes sont transformés à chaque fois que nous nous les remémorons. Je suis quasiment certaine qu’Aleks ne s’est pas exclamée avec les mots exacts que je cite au début de ce post. Mais c’est ainsi qu’ils sont dans ma mémoire. Et c’est ainsi que je veux aborder la photographie.

Je ne veux plus avoir l’impression de voler certains moments vécus, je veux accepter que mon appareil photo me permet de les distiller. C’est inconsciemment ce qu’on fait déjà derrière l’objectif, par le choix d’un cadre, d’une lumière, de l’instant où l’on presse le déclencheur. Je veux aller encore plus loin dans cette démarche active de mise en scène. Par exemple, ce que j’ai encore beaucoup à apprendre, chercher à provoquer les occasions.

Airsoft cheers !

Vous voulez bien prendre une photo avec nous ?

Oser. Oser demander, oser essayer, oser tester. Au pire ça sera un refus, un échec ou une photo à effacer. La seule chose grave, ça serait de laisser passer l’occasion. D’avoir l’envie, et de ne pas la mettre en exécution. De peur de tricher ? De ne pas être à la hauteur ? Quelle idiotie. Je ne veux plus souffrir du syndrome de l’imposteur.

Aleks et Eliness bis

21 commentaires

  1. Ces photos sont absolument superbes !

    Elles dégagent quelque chose d’un autre monde, en fait en ce moment je suis pas mal à fond dans la littérature et les films post-apocalyptique, alors forcément, de l’urbex ça nourrit mes fantasmes ! J’aime également la première photo, et la toute dernière. Vous êtes bien chouettes dessus !

    • Lors de notre exploration, nous sommes tombés sur un groupe de joueurs d’airsoft qui prenaient leur partie très au sérieux, adultes et enfants – dont est tiré d’ailleurs l’énergumène qu’Aleks a happé pour prendre la pose. On se serait vraiment crus dans un film à l’ambiance que tu sembles tant affectionner.

      Cette ancienne minoterie est un terrain de jeux rêvé pour amateurs de paintball ou de photographie, mais qui reste tout de même dangereux, entre planchers pourris et chutes de plusieurs étages cachées entre les poutres de béton… Je suis toujours partagée sur l’urbex entre le goût de cette atmosphère si particulière, et la peur du risque encouru. Mais en restant prudent et bien entouré, il y a moyen d’en tirer de beaux souvenirs et images – ça me fait d’autant plus plaisir que tu en partages mon enthousiasme.

  2. Et évidemment, si j’avais été là, tu aurais entendu « Non, Eli, ne t’approche pas si près du vide, REVIENS LA TOUT DE SUITE ! ». Mon côté chien de berger.

  3. Ces photos sont géniales, la dernière surtout ♥

  4. Je suis fan! J’ai déjà put, plus ou moins, appréhender ces instants que tu nous montres, via le blog d’Aleks et là… C’est ta vision que nous découvrons, j’en suis enchanté. C’est comme avoir le privilège de découvrir les deux faces d’une même pièce. Deux points de vues, deux visions.
    C’est tout ce que j’aime dans la photographie. Le réel, l’histoire vécue raconté en images. Perso, c’est pour cela que je fais du médiéval (Tiens à la fois du réel et de la mise en scène ). :)

    • J’aime aussi beaucoup le chassé-croisé d’un même récit partagé entre différentes personnes ! Cela permet d’avoir différents points de vue et de forger une image globale à partir de plusieurs facettes.

      Ta réflexion sur le médiéval est intéressante, notamment car je n’ai jamais réussi à identifier aussi bien pourquoi j’étais si attirée par ces reproductions et ambiances hors du temps. Réussir à vivre son propre imaginaire, c’est plutôt chouette comme aspiration :)

      • Disons que dans le médiéval, y a ce que les spectateurs voient et ce que moi je sais de ce qu’ils voient, les chorégraphies de combats répétés, les répliques improvisées ( tout le temps ), les personnages qui sont tellement ancrés chez mes amis qu’ils continuent d’interpréter même en privé, à tel point que c’est une seconde personne, une autre partie d’eux même. Et bien sur il y a la partie privée ou le plaisir continue, les chants paillards ( dont je ne suis pas adepte à l’origine), les blagues crues, le franc-parler et les métaphores subtiles et pleines d’humour qui n’en finissent pas 48h durant… ^^

        Je capture ces moments, cette plaisanterie, ce moment ou il/elle a fait cela, c’est une histoire, une histoire réelle et j’aime en conserver les moments. Tiens, tu me donnes envie de faire un article la dessus, flûte! ^^

        • Je suis complètement pour un article qui approfondit ton point de vue d’inside man, notamment la description du transfert du « personnage de spectacle » à la personne réelle qui se l’approprie en coulisses. Le sujet mérite d’être creusé !

  5. Quand soudain l’envie de me racheter un Reflex me traverse l’esprit :(. Superbes photos !

    • Yeah, Droopy est dans la place, contente de te voir trainer par ici !

      Si tu veux remettre les doigts sur un réflex sans forcément investir, passe à la maison, y’a de quoi ! Entre 2 boîtiers numériques et 1 argentique, tu peux déjà t’amuser et ça leur fera le plus grand bien de prendre l’air. Tout paiement peut se faire en reblochon, par contre désolée, on n’accepte plus les films français moisis ;)

      • Je vois pas de quoi tu parles :b. Il me reste un télé Alpha 75-750mm en stock mais le boitier est parti en roumanie malheureusement :(, il pourri dans sa sacoche…La prochaine fois qu’on vient, on ramène le reblochon alors, j’ai noté :)

  6. Ce changement de vision photographique dont tu parles m’a beaucoup intéressé, c’était intéressant de découvrir ta philosophie de « l’instantané » et que si la photo n’est pas réussite alors c’est comme ça. J’aime découvrir comment s’est provoqué ce changement, qu’il est « modifié/changé » lors de cette sortie. Je crois que l’appliquer à moi-même, pour avoir la force de le faire je devrai me mettre à l’argentique qui ne laisse pas réellement la possibilité de reprendre une même photo.

    Les photos sont trop biens :)

    • L’argentique s’inscrit entièrement dans cette philosophie du « maintenant ou jamais », et je l’ai beaucoup travaillé il y a quelques années où j’avais l’impression d’abuser du pouvoir qu’offre le numérique de prendre des clichés à l’infini. Du coup je me suis enfermée un peu dans la démarche inverse, à vouloir rester à tout prix fidèle à l’instant présent. C’est voir la façon avec laquelle Aleks appréhendait ses clichés et l’évidence avec laquelle elle m’a proposé certaines mises en scène qui a causé le déclic pour moi. Ça m’ouvre plein de portes à explorer !

      Je te recommande toutefois chaudement l’expérience de l’argentique qui est vraiment différente – sans compter, si ça t’intéresse, le plaisir de développer soi-même ses pellicules. Un brouillon d’article est d’ailleurs en train de mûrir à ce sujet, je compte bien écrire un peu plus dessus :)

  7. Aaaah, je ne savais pas trop ce que tu entendais par « voir différemment la photo », je comprends maintenant bien mieux ce qui a changé dans ton regard.

    C’est marrant parce que ma première sortie urbex je l’ai faite avec une copine d’école il y a de cela deux ans maintenant, et elle a été « choquée » exactement de la même manière que toi! Elle connaissait bien le style de mes photos et semblait d’ailleurs les apprécier, sa déception était inégalable quand je lui ai demandé de reproduire une pose qu’elle avait effectué quelques secondes auparavant.

    Elle m’a expliqué en rigolant que toute sa vision de mon approche s’écroulait soudainement puisqu’elle s’imaginait que chaque moment était capturé sans artifice et ça m’avait assez ébranlée d’être considérée comme une imposteuse. Impostatrice. Un post-it.Arf.

    Le fait est qu’elle était finalement enchantée en voyant le résultat final et semblait ravie à l’idée d’être mon modèle pour composer un peu avec moi sur les clichés. Je ne trouve donc pas qu’il s’agit de « triche » pour autant lorsqu’on veut trouver le meilleur angle ou trouver le meilleur point de vue pour que son modèle soit mis en valeur, le contraire serait se refuser toute création et tout exercice de composition.

    Aussi, je ne suis pas d’accord pour la comparaison de l’argentique et du numérique. Peu importe les supports, lorsqu’on est dans du reportage brut, lorsque le moment est passé c’est loupé pour les deux… J’ai ressorti le Canon AE1 récemment et je prends encore plus de temps qu’avec le numérique pour cadrer et tenter de régler mes ambiances et les modèles pour essayer de ne pas rater mon coup, ce qui en fait un rapport encore plus « fabriqué » qu’avec le numérique et donc encore bien moins « authentique ».

    P.S : c’était tout à fait grisant de relire tout ça un mois plus tard, un grand merci pour la petite brise de souvenir!

    • J’attendais ton opinion sur la question puisqu’il ne me semble pas avoir abordé le sujet de vive voix lors de notre escapade :) J’étais trop en pleine réflexion sur le moment précis pour en discuter avec toi, je regrette un peu parce que j’aurais eu plein de questions à te poser, mais j’avais besoin d’un peu plus digérer les choses.

      Je t’observais comme une bête curieuse, tandis que dans ma tête se déroulait un processus du genre « Mais… Mais c’est ça en fait, mais c’est tout à fait logique, mais pourquoi je me suis pris la tête depuis tant de temps, mais c’est tellement plus simple comme ça, MAIS C’EST GÉNIAL ! »

      Contrairement à ton amie, je n’étais pas du tout déçue, au contraire, j’étais émerveillée d’observer ta démarche. Un peu comme si un grand chef cuistot m’avait annoncé que le secret de sa recette fétiche était d’y ajouter une pointe de cannelle. J’ai eu l’impression d’accéder à un tout nouveau palier de compréhension qui m’échappait complètement auparavant.

      Il y a un rouage qui coinçait dans ma vision de la photo, et te voir pratiquer a fait clic, tout s’est emboîté correctement. J’ai l’impression d’en faire des tonnes pour quelque chose de tellement évident mais vraiment, c’était une révolution dans ma tête. J’avais le droit d’envisager la photo de cette manière.

      Concernant l’argentique, le « maintenant ou jamais » se retrouve pour moi surtout dans l’absence de répétition possible. On ne peut vérifier sur l’écran si la photo est réussie, on ne peut se permettre de gâcher 30 clichés pour en garder un seul. Je ressens encore plus la pression du risque de me rater – sans compter que j’ai beaucoup moins la main sur mes réglages. En numérique je tâtonne souvent à prendre plusieurs photos avec différentes ouvertures/vitesses par exemple jusqu’à trouver une balance qui me plait. En argentique… Il le faut du premier coup ! Mais c’est justement ce qui est bien plus formateur. Donc je suis d’accord avec ton point de vue sur le fabriqué de la mise en scène (mais je ne l’ai jamais connu vu que ce concept est comme tu l’as lu tout nouveau pour moi), par contre la prise de vue, elle, me paraît plus brute.

      PS : Avec grand plaisir ! C’est pour ça que j’ai tant besoin de ce blog aussi, pour laisser une empreinte des moments importants, et distiller les ressentis qui y sont liés. Qu’est-ce que ça m’a manqué…

  8. […] sur l'instantané photographique (et très belles photos) dans L'or glacé d'un soleil d'hiver. Profitez-en pour découvrir le blog tout fraîchement rénové […]

  9. C’est marrant, j’ai eu une discussion un peu similaire avec un ami récemment qui poussait l’expérience encore plus loin : il m’expliquait qu’il avait organisé une 2ème séance photo pour essayer de refaire les prises qu’il avait « loupé » lors de la 1ère.
    J’étais franchement étonnée car jamais faire ça ne me serait venu à l’esprit : comme pour toi, j’ai toujours pensé qu’une photo loupé (mauvais réglage, mise au point, cadrage… bref, tant de manière de louper une photo) était perdue à tout jamais dans le cimetière des photos parfaites qui ne feront jamais le jour.
    Bon, après, l’ami m’a avoué qu’il n’avait rien réussi à retirer d’intéressant de cette 2ème séance (en tout cas, pas sur les tentatives de « refaire » une photo en particulier). Ce qui m’a fait me rappeler que les rares fois où j’ai demandé à quelqu’un de « refaire exactement le geste que tu viens de faire » (sur le coup donc, pas quelques jours plus tard), ça ne marchait pas, je ne voyais plus le geste qui m’avait fasciné.
    Mais du coup, ton article me redonne espoir : ça peut donc marcher de « refaire » une photo ! À garder en tête donc !

    • Irais-je jusqu’à ré-organiser toute une séance photographique ? Je ne pense pas. La démarche de ton ami m’est toute aussi surprenante : pour moi, prendre des photos se fait toujours dans un certain cadre de lieu et de temps, mais surtout d’état d’esprit. Retourner à un même endroit pour refaire les mêmes clichés m’ennuierait fort, parce que j’aurais déjà exploré la part émotionnelle qui m’intéresse lors de la première fois.

      Concernant la répétition, je comprends ton avis, souvent lorsque le moment est passé, il est difficile de le reproduire (mais il faut tout de même se permettre d’essayer !) C’était un exemple dans mon article, ceci dit la réflexion peut être plus large : lorsqu’on voit un moment à garder dans son viseur, s’autoriser à le sublimer en décalant son modèle de quelques mètres vers la gauche, en lui disant « tiens mets-toi ici plutôt et tourne la tête vers moi », bref en le dirigeant activement au lieu d’être photographe invisible.

      Poussons-nous à prendre des photos plus activement, et n’hésitons pas à utiliser un peu plus notre entourage !

  10. On garde tous une part de naïveté dès que l’on s’exerce à un art, quel qu’il soit. Je n’ai personnellement compris que très tardivement, trop peut être, que l’écriture se travaille et s’ajuste sans cesse, comme tout le reste. Il ne faudrait pas se sentir gêné de s’exercer, d’essayer et parfois de se planter, c’est comme ça que l’on progresse.
    Pour ce qui est de la photo en général et des poses en particulier, c’est pareil, il n’y a pas de mal à chercher une esthétique qui nous convienne. Le plus important ce n’est pas, à mon sens en tout cas, le label « authentique et spontané » à cent pour cent, c’est la fidélité à une émotion, une intention, un moment de vie. Je trouve que pour ça, tes photos sont parfaitement réussies !

    • J’aime beaucoup ta validation de se donner le droit de tâtonner ; on se met souvent beaucoup trop de pression à atteindre rapidement un résultat qui en réalité nécessite des années d’expérience et de pratique. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron » est on ne peut plus vrai ! Quant au droit à l’erreur, il est vrai que c’est souvent par les plus grosses erreurs que j’ai avancé d’un cran, que ce soit professionnellement, relationnellement ou artistiquement.

      « La fidélité à une intention », j’aime énormément ton expression, tu as exactement cerné ce que je recherche (et ce en quoi ce blog m’est un excellent support) :)

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *