Cintre sur mur de danse

Imaginez parcourir les salles d’une exposition organisée dans un musée d’art moderne. Vous entrez dans une nouvelle pièce, immense, blanche, vide. Sur le mur du fond, vous percevez un objet suspendu. Vous vous approchez. Il s’agit d’un cintre, accroché au mur. Un simple cintre. Rien d’autre.

Perplexe face à cette œuvre d’art, vous cherchez autour de vous le petit écriteau doré qui pourrait vous éclaircir sur les intentions de l’artiste. Une métaphore de la mode ? Du vide de la vanité et de l’apparence ? Une dénonciation de l’avortement, si on pousse un peu loin ? À force de longer les murs, vous trouvez le Graal, juste à côté de la porte. Vous y lisez le nom de l’artiste. Puis de l’œuvre : « Cintre sur mur ». Voilà.

Carolyn Carlson par Yoshi Omori

J’ai la chance d’avoir été mise au contact de l’art depuis toute petite grâce à mes parents. Mes weekends étaient régulièrement composés de visites d’expositions, musées, spectacles qui m’ont apporté une ouverture culturelle dont je suis reconnaissante aujourd’hui.

« Cintre sur mur » est une expression que ma mère et moi partageons depuis des années. Elle résume entre nous cette sensation de perplexité qu’on ressent lorsqu’on est confronté à une oeuvre d’art qui nous laisse de marbre. Lorsqu’au téléphone elle m’indique « J’ai vu l’expo d’untel ce weekend, c’était complètement cintre sur mur », je comprends immédiatement qu’elle y a été totalement hermétique.

Tout comme on peut être sceptique face à un tableau ou une sculpture, d’autres formes d’art comme la musique ou le cinéma peuvent nous laisser tout aussi dubitatif. Cet article n’est pas consacré à une forme d’art de musée. Il s’agit au contraire d’un art vivant, dont le vecteur n’est autre que le corps humain. Aujourd’hui, je veux vous parler d’un spectacle de danse contemporaine, qui me fait remettre cette expression familiale en question.

Carolyn Carlson par Yoshi Omori

Il y a quelques semaines, grâce à mon université, j’ai eu la chance de gagner une place pour un ballet. Carolyn Carlson est une chorégraphe américaine réputée dans le milieu de la danse française, et présentait sa dernière pièce, Now, au Colisée de Roubaix qu’elle a dirigé pendant 9 ans. Ne la connaissant pas, j’ai sommairement recherché quelques informations sur cette femme afin d’avoir un aperçu de son univers. Au fil des pages web, je n’ai pu m’empêcher de tracer un certain parallèle1 :

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Autrement dit, c’était mal parti : ce spectacle me semblait complètement cintre sur mur.

Pourtant j’étais déjà familière du monde de la danse, ayant pratiqué quelques années en justaucorps et chaussons étant gamine. J’adorais cette activité, même si j’étais loin d’y exceller. Ce que j’aimais surtout, c’était assister à des ballets que nous emmenait voir notre professeur.

La grâce de la force retenue et parfaitement dosée. Ressentir tout un spectre d’émotions qui passent à travers les mouvements, les gestes en musique, la rigueur et la justesse exigées par des postures parfaites. M’émerveiller du relief des muscles ondulant sous la peau.

Là où mes copines s’imaginaient princesses en tutu, je préférais sans hésiter les rôles masculins. Marion a partagé récemment cette vidéo sur Twitter qui montre parfaitement ce qui me fascine tant chez les hommes qui dansent :

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Mais ce n’était pas que les ballets, c’était aussi leur contexte. J’adorais l’atmosphère de l’opéra, les spectateurs habillés sur leur 31, les flûtes de champagne, la sonnerie indiquant que la représentation allait commencer. J’en garde le souvenir d’une atmosphère luxueuse et poudrée qui m’émerveillait.

J’avais gagné une place pour Now, et voir des ballets me manquait. Malgré le risque d’assister à un spectacle trop avant-gardiste à mes goûts, j’y suis allée.

Et je me suis bien pris mon cintre dans la gueule tant mes a priori ont volé en éclats.

Carolyn Carlson par Yoshi Omori

Aux premières notes de guitare, j’ai reconnu les accords de René Aubry, ce musicien dont les morceaux composaient les séances d’échauffement de mes cours de danse. Est-ce cette madeleine de Proust qui m’a mise dans de bonnes dispositions ?

Je l’admets d’emblée, je n’ai clairement pas tout compris au spectacle. Je ne saisissais pas les moments que certaines scènes voulaient recréer, je ne comprenais pas l’utilisation de certains accessoires, j’étais déconcertée face à certains longs temps de pause qui ne m’inspiraient rien. Mais la musique, les mouvements, le rythme, quelque chose a fonctionné : même sans comprendre tous les panneaux, j’ai été transportée par l’ensemble du message de la pièce.

Now, c’est le croquis de l’angoisse et de l’urgence qu’on ressent lorsqu’on prend conscience du temps qui passe. Les mouvements répétitifs, les mécaniques et projections de pendules, les poèmes récités durant les interludes, toutes les actions des interprètes se rapportent à la détresse et à l’impuissance humaine face à l’horloge qui tourne. La pièce retranscrit aussi la naïveté qu’on a en réaction à ce constat inébranlable : construire des maisons, essayer d’y protéger les siens et finalement s’illusionner de croire que le temps peut être maîtrisé.

Je suis bien loin d’avoir l’adresse verbale suffisante pour exprimer tout ce que la pièce m’a inspiré. Je peux cependant vous partager la vision de sa créatrice dans la vidéo suivante, qui présente également quelques morceaux choisis du spectacle2 :

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J’avoue que certains propos de la chorégraphe me font penser à ces guides de musée qui détaillent pendant de longues minutes tout le message qu’un artiste a voulu transmettre, là où vous ne voyez que quelques traces de peinture. En regardant Now, je n’ai absolument pas eu conscience du lien avec la sagesse du Dalaï Lama, la philosophie de Rudolf Steiner, La poétique de l’espace de Bachelard. Aurais-je mieux compris la pièce si j’avais lu ces références ? Et si finalement, ça n’avait pas grande importance ?

Cette pièce devait être totalement cintre sur mur pour moi. Et pourtant, j’ai adoré.

Carolyn Carlson par Yoshi Omori

Suite à cette expérience, je me demande à côté de combien d’œuvres d’art je suis passée à cause de mes préjugés. Est-ce que je m’impose d’emblée une vision des choses arrogante en y collant l’étiquette « cintre sur mur » sans chercher à y voir plus loin ?

Cependant, j’ai toujours considéré l’art comme avant tout une affaire de ressenti, d’émotion, de quelque chose de brut qui court-circuite la réflexion pour s’adresser directement à l’inconscient. Je ne dis pas que l’art ne peut servir certaines causes rationnelles, mais c’est avant tout un media qui pour moi doit faire résonner une corde sensible chez son observateur. L’émotion peut ne pas être positive, certaines œuvres d’art sont très violentes et sombres. Mais elles déclenchent une réaction lorsqu’on y fait face, c’est ce qui est le plus important à mes yeux. Ce spectacle, je l’ai aimé car il m’a émue. Peu importe si je n’en ai pas compris tous les messages.

Partageant ces réflexions avec un collègue, il m’a fortement conseillé l’ouvrage Pourquoi un enfant de 5 ans n’aurait pas pu faire cela – L’art moderne expliqué que je me suis procuré, intriguée mais craignant hélas y retrouver des justifications d’intentions perchées qui ne m’aideraient pas plus dans les couloirs d’un musée…

Je ne conçois pas l’art comme nécessitant un mode d’emploi pour m’aider à décrypter et à apprécier les œuvres que je regarde. C’est alors que je me pose cette question : La valeur de l’œuvre réside-t-elle dans l’intention de son auteur, ou dans l’interprétation de l’observateur ?

Au fil de ces interrogations, je reviens toujours à la même réponse formulée par une personne derrière moi à l’issue du spectacle, tandis que les derniers applaudissements s’éteignaient :

Je crois que j’ai rien compris mais c’est pas grave…
j’ai aimé quand même.

Les photographies illustrant cet article ont été prises par Yoshi Omori lors de représentations de Carolyn Carlson, et sont diffusées avec son aimable autorisation.

  1. Ce sketch de Gad Elmaleh m’a fait immédiatement penser à ce spectacle de la compangnie Aterballetto, que j’avais justement vu sur arte, et même plutôt bien aimé ! Ceci dit, la chaîne nous a aussi gratifié d’une forme de danse contemporaine encore plus… avant-gardiste ?
  2. Vous pouvez aussi regarder le spectacle diffusé gratuitement dans son intégralité sur Culturebox

9 commentaires

  1. J’ai pris quelques (longues) minutes pour lire et digérer cet article qui pousse à la réflexion. Force est de constater que je te rejoins sur la majorité de ton billet. Il me semble qu’à partir du moment où l’auteur d’une œuvre – peu importe son support, publie / présente son travail, il ne lui appartient plus vraiment, et l’émotion que l’on ressent est au moins aussi importante que les intentions derrière. Le côté « mode d’emploi » que l’on trouve par le biais de ce livre sur l’art moderne (qu’en as-tu pensé au final ?) peut être intéressant, mais pour ma part, j’aime bien découvrir des trucs sans en connaître l’intention d’origine, pour avoir un ressenti brut, et ensuite, me pencher sur le message caché derrière.

    Il y a une sorte de douce exubérance dans le public d’opéra qui me fascine autant qu’il me répugne – je ne me sens pas à ma place et en même temps, cette sorte de voile opaque entre eux et moi me permet de vivre l’expérience encore plus intensément. Du coup, ouais, ça fait partie des sorties culturelles que j’aime le plus pour leur aspect hors du temps, mais j’imagine que c’est ma condition qui influe plus qu’autre chose.

    L’expression « cintre sur mur » me fait bien rire, elle est plus qu’éloquente. Généralement, avec le complice, on utilise le prénom d’un pote élitiste et assez prétentieux pour désigner des œuvres qui nous sont imperméables, c’est plus cruel et beaucoup moins explicite…

    • Je n’ai pas encore entamé le livre en question, mais je te ferai part de mon avis si je juge qu’il en vaut le coup. Je considère que la démarche en deux temps que tu décris (d’abord considérer sa propre réaction avant de découvrir le message qu’a voulu transmettre l’artiste) est la plus intéressante.

      J’ai eu la chouette surprise de voir que ce post a été assez relayé sur Twitter, et y a généré quelques discussions intéressantes avec des personnes plus familières du milieu de la danse que moi. L’une d’entre elles m’indiquait avec justesse que les rituels et exubérances du public d’opéra sont avant tout un jeu implicite qui fait partie de l’expérience. Certaines personnes le prennent certes au sérieux, mais pour d’autres il s’agit ni plus ni moins que d’un mini jeu de rôle où l’on s’embourgeoise un peu – personnellement c’est ainsi que je le considère, et c’est ce qui m’amuse le plus :)

  2. J’ai lu ton article hier, et j’y ai plus ou moins inconsciemment réfléchi depuis.

    De mon côté je n’ai jamais été sensibilisée à l’art hormis celui de la musique. Mes parents ne m’ont jamais emmené dans un musée autre que celui des sciences. L’école m’a bien fait visiter un ou deux musée où des peintures étaient exposées mais de moi même je ne me suis jamais aventurée dans un de ces temples de l’art.
    J’ai donc rarement croisé une oeuvre d’art moderne et le peu que j’ai vu m’a bien souvent laissé de marbre.
    Il m’est bien arrivé d’admirer la prouesse technique d’une oeuvre mais l’émotion n’y était pas.

    De mon point de vue, pour que j’apprécie une oeuvre d’art, que ça soit de la musique, de la peinture, du cinéma, de la prose, de la photo… il faut qu’elle me touche émotionnellement, qu’elle me parle. Peu importe que je la comprenne ou non, ou quel sens lui donne l’artiste qui l’a produite.
    D’ailleurs bien souvent la signification d’une oeuvre expliquée par son auteur me déçoit, parce que pour moi elle en a une toute autre.

    Je ne dis pas que cette explication est inintéressante, mais en l’entendant j’ai l’impression d’avoir tout faux, de n’avoir rien compris aux intentions de l’auteur.

    Au final je pense qu’une oeuvre n’a pas une seule signification ou une seule valeur, mais autant de significations et de valeurs que de personnes qui la regardent – ou la façonnent. Parce qu’elle touche chacun différemment.

    • Oh, So’, je suis contente que tu te soies pris le temps de partager ton avis de « scientifique terre à terre comme moi » ici :)

      Il est vrai que je n’ai qu’effleuré la question du « bagage culturel », et la remarque que tu poses est tout à fait pertinente. Est-ce qu’une œuvre d’art peut être accessible même si on n’a pas en esprit l’historique, le contexte et les influences dont elle s’inspire ?

      On partage la même opinion sur ce point de vue : si on n’a pas toutes les clefs en main, on peut tout de même être interpellé émotionnellement, sans forcément comprendre pourquoi. Toutefois, je pense qu’il n’y a pas de raison à ce que tu soies déçue par les explications de l’auteur si elles ne correspondent pas à ta propre interprétation. Comme tu le dis si bien, il s’agit de deux angles différents vus par deux personnes différentes. Je trouve que d’apprendre d’autres points de vue peut me permettre de mieux comprendre pourquoi j’ai réagi ainsi face à telle ou telle œuvre, et peut me donner envie d’en apprendre plus sur l’artiste ou ses influences, sans pour autant annuler ma première impression émotionnelle qui reste mienne, donc la plus importante à mes yeux.

      Je ne sais pas si du coup tu es intéressée ou plutôt blasée par ce genre d’événements culturels (spectacles, expos…) mais si ça t’intéresse, je serais ravie de te partager avec toi ce que j’envisage d’explorer sur la métropole lilloise :) !

  3. Tu soulèves une question très intéressante. En effet, une oeuvre peut tout à fait être jugée valable sans pour autant être comprise comme l’aurait espéré son auteur. Ainsi, Madame Bovary a valu un procès à Flaubert. Son avocat a plaidé la défense des bonnes mœurs, selon lui, Flaubert aurait voulu dénoncer le comportement déviant de l’héroïne. Flaubert a été acquitté malgré les efforts de l’accusation qui avaient, eux, très bien compris la dimension sulfureuse du bouquin. Le livre a trouvé un certain public au final, mais pas pour les bonnes raisons !
    Pour moi, il y a toujours double lecture de l’oeuvre : la volonté de l’auteur (qui aiguille et oriente le public) et le regard du public (qui décode et complète la vision de l’auteur). Dès lors, quelle est celle qui prévaut ? A mon sens, cela dépend surtout du contexte culturel, social, et historique. Une oeuvre valorisée et parfaitement comprise par un public donné n’aura pas forcément de grande postérité artistique (exemple : l’art pompier) et le contraire est vrai aussi : Van Gogh de son vivant vendait bien ses travaux pour trois kopecks…

    • Tu apportes à mon propos des exemples très pertinents, l’ironie du procès de Flaubert me fait sourire :) Merci pour ces exemples parlants !

      Il est vrai que je n’avais pas du tout envisagé dans ma réflexion l’impact social, historique ou politique. Je ne parle pas ici d’œuvres engagées par exemple, pour lesquelles on considèrent que le message et la « correcte » interprétation prévalent. Ça mériterait une discussion à part entière !

      PS : Je ne connaissais pas l’art pompier, je craignais le pire en explorant Google Images… Et en fait, non !

  4. Ton deuxième lien est juste… merveilleux ! (J’ai les yeux qui brûlent !)

  5. […] contribue à réduire la distance entre le spectateur et l'art contemporain, à l'opposé de l'effet « cintre sur mur » dont parlait […]

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