S’alléger

L’un après l’autre, tenter de retirer les fers qui m’entravent les pieds sans trop m’y écorcher. S’alléger, s’alléger, s’alléger, écrivais-je dans mon carnet.

« Lorsque vous êtes en condition de stress, vous basculez vers un profil vert : tendance à l’ordre, à l’organisation, aux systèmes », me révélaient les résultats d’un test de personnalité qui me dévoilait bien plus à mes collègues que ce que j’aurais voulu leur montrer. Il n’empêche que j’y pense régulièrement depuis, et je commence à mesurer à quel point ce profilage est juste. Je partageais préférer de loin déléguer le contrôle à la confiance, et rien ne me repose tant que de pouvoir mettre mon ego de côté en m’appuyant sur un système éprouvé.

Cela fait des années que je lis des méthodes de productivité en espérant y apprendre comment soulager ma pression intérieure. J’essaye d’y trouver des techniques diverses et variées qui m’aideraient à être moins éreintée par les poids que j’applique sur mes propres épaules. Ces dernières années ont été remplies d’une marée montante d’articles promettant d’améliorer miraculeusement mon quotidien pour me transformer en machines de guerre. Aussitôt suivi du ressac de ceux qui hurlent à la gueule du capitalisme qui chercherait à me piéger dans cette obsession de l’optimisation à tout prix.

Il y la vague du minimalisme qui nous rend heureux avec un slip et une brosse à dents, le débarquement de Marie Kondo qui réveille en nous la joie de plier le sous-vêtement en question en un carré parfait, le bullet journal de bord qui nous permet de calligraphier cet accomplissement du jour en des couleurs pastels, et le compas des morning routines qui nous promettent d’atteindre cet épanouissement intérieur avant d’attaquer nos 8h de boulot quotidiennes.

J’ai à peu près tout essayé, remplissant mon calendrier virtuel de rendez-vous avec moi-même, mon téléphone de rappels à l’ordre, mes carnets de listes toujours inachevées. Aucune technique n’a jamais vraiment pris, car je les suivais comme on suit une recette de cuisine, comme une machinerie mécanique qu’il me suffirait d’enclencher pour qu’elle me mène à bon port. Know your why, dit-on : pendant tout ce temps je pensais qu’être plus productive était ma motivation première, et c’est pour cela que ces systèmes n’ont jamais fonctionné. Donner du sens et de la vie aux choses, Eli, comment peux-tu oublier à quel point tu ne peux pas passer à côté du ressenti.

Ce dernier est omniprésent dans chacun de mes appuis. Mettre le même morceau en boucle pour être portée tout au long de cette liste de courses. Jouer avec l’aléatoire pour remonter la pile de mes mails en retard. Cultiver une légère mélancolie à enfiler comme cuirasse pour affronter le monde lorsqu’il est trop plein d’aspérités. Allumer une bougie et de l’oliban avant de me mettre à l’écriture de fin d’année. Ces photos n’auraient jamais existé, sans ces idées d’aventures réservées aux weekends démotivés : une méthode qui a fait ses preuves, et que je n’ai ainsi aucune résistance à suivre. Les choses se mettent en place d’elles-mêmes lorsqu’elles tombent naturellement sous un sens qui nous parle vraiment.

Je redécouvre le plaisir d’écrire à la plume, et mes notes s’accumulent en un rien de temps. Le glissement naturel de l’instrument sur le papier provoque le déroulement des mots, qui débloquent à nouveau cette habitude autour de laquelle je tourne depuis des années sans savoir à quel moment de ma journée l'[a/e]ncrer. Elle s’est immiscée toute seule au milieu de mes après-midi, et je suis émerveillé de constater à quel point les habitudes sonnent juste lorsqu’elles ne sont plus forcées.

Je ne comprenais pas mon obsession du réconfort, jusqu’à ce que j’identifie ce besoin du point d’appui comme parade à l’angoisse, comme défense face à l’obsession égotique. Je me sens bien lorsque je peux m’appuyer sur les émotions, les sens, et lorsque j’arrive à identifier les systèmes qui me permettent de les orienter dans la direction souhaitée. Alors j’essaye de trouver les rouages sensoriels à enclencher dès que le besoin s’en fait sentir. J’ai lu suffisamment de livres de recettes pour en comprendre les fondamentaux, et j’apprends désormais à composer de moi-même les combinaisons d’ingrédients qui satisferont au mieux mon palais. Je me construis un exosquelette de traditions intérieures, j’établis des règles solides qui me servent de prises, et je n’hésite pas à déconstruire et reconstruire ma forteresse autant de fois qu’il le faudra pour l’accorder à toujours plus d’harmonie. Dans la rigidité de cette structure, je me sens enfin doucement libre.

On m’a demandé à Nouvel An si j’avais des projets, ou tout du moins des espoirs. L’angoisse s’est fait un malin plaisir d’envahir le vide de ma réponse, et je ne sais si c’est la trentaine qui approche mais je sens que le gouffre à franchir sera de taille. Pour l’heure, je me réfugie dans l’édification de nouveaux contreforts pour parer au siège de mes démons intérieurs.

« Partout où de la discipline est nécessaire, tu ritualises », encore cette phrase qui refait surface régulièrement depuis. Il m’a fallu quelques années avant d’en comprendre vraiment la portée, et surtout d’oser croire que je peux m’y appuyer. Se sentir porté pour pouvoir se supporter, comme un filet de sécurité où se retrouver. S’alléger, s’alléger, s’alléger.