City of blinding lights 1/2

Cela fait dix jours que je suis rentrée de New York, et j’ai encore l’impression d’être en pleine digestion laborieuse. Cette semaine de vacances a été débordante d’émotions contradictoires, de ressentis opposés et de perceptions en yo-yo.

Une caractéristique bien particulière de ce voyage a été que je ne l’ai pas choisi. New York, c’était le (superbe, on est d’accord) cadeau de thèse de ma famille, une destination prédéfinie qui n’apparaissait pourtant pas sur la liste de mes envies. La ville ne m’inspirait pas grand chose de plus que les clichés que j’en avais, et les principales activités touristiques que j’en connaissais ne m’attiraient pas vraiment. Toutefois, un tel cadeau était bien ingrat à refuser, et c’était après tout l’occasion d’un « pourquoi pas » qui, peut-être, rendrait ces vacances moins denses que d’ordinaire par l’absence d’attentes que j’en avais.

Fausse impression. Je suis tombée dans le piège de sur-préparer ce voyage, effrayée à la perspective de me retrouver dans une ville avec laquelle je n’avais aucune connexion, et dans laquelle j’avais peur de ne pas me retrouver. J’ai rempli mon plan d’autant de points de repères glanés aux quatre coins du web dans l’espoir d’un parcours qui me serait plus rassurant, ce qui s’est converti sur place en des journées qui comptaient pour quatre. J’oublie toujours l’effet piège d’avoir peur de rater des choses « parce qu’on ne reviendra pas de si tôt » ; quoi de plus emblématique comme destination touristique que New York, après tout ?

L’exercice de rapporter un voyage sur ces pages m’est toujours difficile, ne souhaitant pas opter pour la solution brute du récit quotidien, tout en ne réussissant pas toujours à correctement extirper du voyage différentes trames principales. En essayant d’organiser mes pensées, je constate deux directions bien différentes qu’a pris ce voyage, et qui vont diriger les deux articles que je compte y dédier.

La première, c’est la voie touristique classique. Celle des guides, des « top 10 des choses à ne pas manquer ». Même s’ils ne nous parlent pas toujours, il est difficile de passer à côté ; K et moi nous sommes retrouvés un soir dans le canapé, guide de voyage entre les mains, à les parcourir pour en extraire une sélection qui nous convienne. « Si on voit la statue de la liberté de loin, ça suffit hein ? Et Ellis Island, je sais que maman y tient, mais ça ne nous dit pas vraiment, si ? Ok, entre ces deux musées, lequel tu préférerais ? » New York étant plutôt dense en la matière, le séjour a été rempli de beaucoup de ces standards évidents que je vais condenser dans cette première moitié de compte-rendu.

Vue du ciel

Nous avons reçu dans notre paquet cadeau un extra que nous avons consommé le premier jour du séjour : un tour de Manhattan en hélicoptère, rien que ça. Une activité que je ne me serais jamais permise de moi-même tant son prix est exorbitant, et qui a fait partie d’un des souvenirs les plus marquants du séjour…

Les hélicos touristiques, partant de la pointe Sud de Manhattan, n’ont pas le droit de voler au-dessus de la ville ; le parcours consiste ainsi à en longer la côte, ce qui permet tout de même d’avoir une merveilleuse vue de chaque quartier et de leurs différences architecturales, de s’extasier sur l’immense gouffre de verdure qu’est Central Park, de survoler les multiples ponts qui lient Manhattan au New Jersey, et d’avoir finalement une entrée en matière sur New York absolument idéale.

Par la chance de la répartition des poids des 5 passagers, j’ai pu être assise aux côtés du pilote. Ce dernier a fait son petit circuit en tenant le manche d’un air nonchalant, débitant un texte explicatif dans nos casques en mode automatique chewing-gum, baillant à s’en décrocher la mâchoire. Ça m’a fait sourire, de constater son attitude blasée face à un trajet de routine qu’il doit compléter de nombreuses fois au quotidien, alors que chaque passager était collé aux vitres, yeux écarquillés, bouche bée durant toute la demi-heure de vol qui est passée en un éclair.

Même sans hélicoptère, New York regorge de différents points de vue pour admirer la ville en hauteur. Difficile de concurrencer la vue que nous avions eue cependant : nous étions d’accord que de grimper au sommet de l’Empire State Building ne nous apporterait pas grand chose de plus, surtout de jour. J’ai toutefois insisté pour faire l’ascension du Rockefeller Center de nuit, histoire d’avoir une vue sur ce premier building justement, mais aussi dans l’espoir de ressentir à nouveau l’ivresse du vide qui m’avait coupé le souffle au sommet de la Mori Tower de Tokyo.

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L’expérience de Top of the Rock, l’attraction New-Yorkaise, était toutefois bien différente. Le prix était 7 fois plus élevé qu’à Tokyo, majoré de 5$ au coucher de soleil, et dans un clair esprit de rentabilité maximale : des boutiques à chaque coin de bâtiment, des troupeaux de touristes dirigés de couloir en couloir comme du bétail, et la cerise sur le gâteau qui nous a fait rouler des yeux jusqu’au fond des orbites : un arrêt photo obligatoire sur fond vert pour chaque client, rallongeant le temps d’attente d’autant de clichés par personne (« and noow, pretend that you’re falling ! ») à récupérer à un prix indécent à la sortie sur une impression dégueulasse – merci, non merci.

J’ai grogné de tout mon soûl jusqu’à ce que les dernières portes s’ouvrent et me propulsent dans le vide tout comme Amélie dans Stupeur et Tremblements. Même si la présence de vitres a crée un peu plus de distance qu’à Tokyo, le vertige émerveillé était le même. Le bon plan à connaître est de ne pas s’amasser devant les premières vitres, mais de suivre le parcours débouchant sur des escaliers qui amènent aux decks supérieurs, bien moins peuplés et tout aussi extraordinaires. J’aime toujours autant me défenestrer de la sorte.

Vue du sol

Après quelques jours passés à crapahuter dans les rues New Yorkaises, je n’arrivais toujours pas précisément à cerner ce qu’elles m’évoquaient – ou plutôt, j’étais étonnée de l’absence d’émotions qu’elles m’inspiraient. Je crois que ce voyage a souffert de la comparaison avec Tokyo puisque je n’avais de cesse de comparer les deux mégalopoles, la seconde m’ayant autant bouleversée que la première me laissait complètement indifférente.

Pourtant nous étions en plein dans cette effervescence propre à New York : ses quartiers d’affaires bourdonnants et vertigineux, sa population hyper cosmopolite, ses trottoirs parcourus au pas de course et ses sirènes qui ne s’éteignent jamais. K a mis le doigt sur la distance bien particulière que je ressentais : les avenues de New York, pourtant immenses et larges, étaient un espace complètement fermé. Très peu d’échoppes ou de restaurants avaient pignon sur rue, et notre regard ne faisait face qu’à d’immenses parois vitrées réfléchissantes, briques et escaliers.

Alors bien sûr, il y a de quoi regarder en l’air pour reconnaître les silhouettes les plus emblématiques : parmi les buildings les plus évidents, j’ai adoré le Chrysler suivi de près par le Flatiron. Mais l’espace citadin à hauteur d’homme n’était qu’un endroit de passage sans aucune chaleur. Times Square m’a donné envie de fuir à chaque fois que nous y passions, et ce n’est que dans les plus petits quartiers hors du cœur de la ville que j’ai enfin retrouvé des atmosphères humaines. Une exception est à noter sur Ground Zero et l’Oculus, remplaçants du World Trade Center, que j’ai trouvé grandioses dans leur sobriété et qui ont été une des zones modernes de Manhattan que j’ai préférées, de jour comme de nuit.

À l’intérieur : New York Public Library

Sans grande transition sinon l’amour des beaux bâtiments, un autre dont j’ai adoré l’intérieur est la bibliothèque publique. Je n’aurais pas pensé une seule seconde à visiter un tel endroit et n’ai pas trop compris pourquoi K l’avait ajouté à sa liste, sinon pour recréer une scène de Ghostbusters.

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Manque de pot (ou pas), nous n’avons pas pris l’entrée réservée à monsieur tout le monde qui aimerait emprunter un nouveau polar pour le weekend, débouchant sur la zone où a été tourné le film. Nous avons suivi la masse se dirigeant vers la partie historique qui est d’une toute autre envergure. Plusieurs étages remplis de multiples salles hautes de plafonds, marbre dorures et boiseries à l’appui, renfermant des milliers d’ouvrages dont certains des plus précieux. Beaucoup de quoi s’extasier, peu de quoi décrire, mais un passage (gratuit) que je recommande fortement.

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Piétiner dans les musées

Le point qui me réjouissait le plus et qui m’a le plus déçue à New York est le contenu de ses musées artistiques. On me l’avait pourtant vendue comme étant une des villes les plus riches au monde en la matière. J’avais tellement hâte de visiter le MoMA, le Guggenheim, le Whitney ; à chaque fois nous y avons dédié de gros pans de nos journées, et à chaque fois nous en sommes sortis avec un « bof » assez déçu. De ce que j’en ai vu, seules les collections permanentes en valent la peine – et encore, piochant quelques toiles majeures européennes, et assez peu de pièces américaines qui semblent plutôt rassemblées à Chicago (mention spéciale tout de même pour le chouette dernier étage du MoMA, et un gros point négatif pour le Guggenheim dont la collection permanente est une vaste blague).

Je ne sais pas si c’était le hasard malheureux du calendrier, mais les collections temporaires quant à elles étaient au mieux cintre sur mur, au pire inexistantes ou en réfection (ce qui a fini d’achever le Guggenheim dans mon esprit, puisque sa spirale principale était tout bonnement fermée). Certes, il y avait toujours quelques pièces à piocher de-ci de-là, mais globalement je regrette avoir passé autant de temps dans cet enchaînement de salles qui ne m’ont pas apporté grand chose sinon un chouette terrain de jeu photographique.

National Museum of the American Indian

Le musée que j’ai préféré a finalement été le tout premier que nous avons visité, suggéré par K alors que je serais sans doute passée à côté : le musée national des Indiens d’Amérique. Sa collection permanente présente une immense galerie dont chaque vitrine expose des objets appartenant à une tribu différente. Outre les bien connus Inuits et Peaux Rouges, j’ai découvert une diversité et une richesse culturelles dont je n’avais aucune idée, chaque région géographique habitant ses propres langues, croyances et techniques d’artisanat. Nous avons passé des heures dans ce musée à la scénographie impeccable, et ses expos temporaires étaient un superbe complément sur les danses, costumes, et la réinterprétation moderne de pratiques anciennes. Une visite gratuite qui m’en a mis plein la vue et le cerveau, et que j’ai trouvée mille fois plus intéressante et agréable que tous les autres musées visités par la suite.

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Central Park & High Line

Je ne m’attendais pas à ce que New York soit aussi verdoyante, de nombreuses places état aménagée pour proposer des coins de verdure les plus bienvenus. Hélas, peu importe la quantité d’arbres, le fond sonore de la ville reste oppressant à toute heure de la journée et de la nuit – je n’avais conscience de l’épuisement causé par le bruit que durant quelques rares moments de respiration du séjour, dont hélas les parcs du centre-ville ne faisaient pas partie.

J’étais impatiente de découvrir Central Park, pourtant rétrospectivement je ne sais pas exactement ce que j’espérais sinon un grand parc (duh). L’espace est certes immense et nous l’avons parcouru plusieurs fois tout au long de notre séjour – mais le lieu n’a finalement pas grand intérêt sinon de proposer de chouettes coins à sieste, ou de quoi regarder un match de softball sur fond de gratte-ciels. Je pense que son attrait réside surtout dans sa taille, incroyable à concevoir au cœur d’une grande ville. Il m’était un peu plus agréable de sortir de ses grands axes pour explorer les petits sentiers, à la chasse aux écureuils et autres chipmunks, au risque de perdre la notion des distances et de devoir crapahuter un bon moment avant de rejoindre une bouche de métro.

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Autre espace vert grandement (sur ?)vendu par mes guides, la High Line est une voie ferrée désaffectée reconvertie en zi nouvelle place to bi. Long chemin de balade à l’Ouest de Manhattan, j’ai surtout aimé son côté Nord qui débouchait sur une toute nouvelle zone de buildings en construction, aux architectures les plus originales les unes que les autres. J’ai trouvé toutefois le chemin dans sa globalité assez banal (peut-être en vaut-il plus la peine la nuit ?) Les choses se sont bien goupillées pour nous puisque nous avons parcouru la High Line à son commencement en sortant du Whitney Museum, pour rejoindre un événement bien particulier non loin de son autre extrémité (mais il faudra attendre le prochain article pour en savoir plus !)

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Roosevelt Island

C’est la souris qui m’a mise sur la piste de Roosevelt Island, cette petite île à l’Est de Manhattan dont le principal attrait est d’être atteignable par téléphérique. Nous en avons fait le tour un des derniers jours, alors que New York était enveloppée de brume, et j’ai adoré prendre un peu de distance de l’effervescence de la ville. Sur cette île, pas grand chose sinon un hôpital contre la variole désormais abandonné, un parc mémorial en hommage à Roosevelt, peut-être surtout enfin un peu plus d’espace pour respirer. Le petit tour en téléphérique coûte un trajet de métro et permet d’avoir un angle de vue inhabituel sur la ville, un chouette conseil de la souris que je relaie à mon tour.

New York by night

Comme je m’y attendais, c’est de nuit que j’ai préféré Manhattan. Inondée de lumières, vertigineuse par sa grille de néons montant jusqu’au ciel. Malgré les kilomètres enchaînés en journée, j’ai adoré ces quelques soirées de vagabondages nocturnes, imposées par la nécessité de retrouver notre logis excentré après des journées bien trop chargées.

Parmi la quantité obscène de photos que j’ai prises en une semaine (encore un échec cuisant sur la nécessité d’abandonner l’image au profit de l’instant), c’est cette dernière que je préfère. Ce flou contrasté et surchargé qui correspond tellement bien à mon état d’esprit tout au long du voyage.

Les premiers jours à New York ont été éprouvants pour moi émotionnellement, et je me demande comment K a tenu le coup et ne m’a pas jetée sous les roues du premier taxi venu par moments. Je me souviens de cette soirée où je me suis effondrée parce que le restaurant que je convoitais était complet, parce que j’avais fait des kilomètres à pied et que j’étais épuisée, parce que je me sentais étrangère dans cette ville que je n’avais pas choisie et que j’avais envie de tout faire valser. K, éternel point d’ancrage, m’a alors dit que les vacances étaient aussi faites pour lâcher le trop plein. Ce à quoi j’ai répondu en me prenant une bonne cuite bien méritée, enchaînant les verres le restant de la soirée.

Il m’aura bien fallu 5 jours avant que le stress s’allège doucement de mes épaules et que je commence enfin à en profiter. J’ai été effrayée de constater l’ampleur de l’onde de décompensation que j’ai vécue durant ces vacances. Cela m’a donné une infinité de grain à moudre sur mon quotidien, sur l’accumulation d’anxiété cachée, sur les trop pleins qui parsèment ma vie, et sur ces nœuds intérieurs qui me bouffent toujours. J’ai replongé la tête baissée dans ma routine sitôt rentrée, tant et si bien que je n’y ai pas plus réfléchi que cela – c’est écrire cet article qui fait remonter à la surface ce mélange d’émotions dont je ferais bien de m’occuper.

Le voyage était incroyable, mais trop. Trop grand, trop stimulant, trop dense, trop rempli. Ce dont j’avais besoin, c’était de vacances, de repos – et même si New York m’a merveilleusement changé d’air, la ville m’a tout bonnement épuisée. En discutant avec K de ce phénomène, nous avons réalisé arriver au bout de cette formule de voyage. Nous avons toujours opté pour la visite de grandes villes, privilégiant la facilité d’accès et la multiplicité d’activités à faire sur place. New York nous a semblée par moments trop réminiscente d’expériences passées, à suivre toujours le même type d’activités ; je crois qu’on commence à s’en lasser alors que ce voyage était extraordinaire en de nombreux points. Heureusement, certains de ces derniers ont réussi à me subjuguer – c’est à eux que je m’accroche fort aujourd’hui, me donnant du carburant pour me relancer au quotidien. Des flânages moins effrénés, des activités qui me ressemblent, des moments bouleversants et, enfin, de quoi me ressourcer pleinement. J’en parlerai dans l’article prochain !