Sur pellicule

Il y a quelques années, K m’avouait qu’« On écrit moins quand on est heureux ». Il n’y a plus autant ce besoin de cracher, de vomir, de disséquer, de dépiauter. La vie se vit, simplement, et les égratignures cicatrisent d’elles-mêmes sans devoir être cautérisées à l’encre rouge. Ces derniers mois je desserre les doigts sur le temps qui passe et j’oublie délicieusement ce qu’il signifie. Jusqu’à cette échéance d’écriture que je m’impose un dimanche sur deux. L’habitude est fortement ancrée désormais : les idées et pensées flottent dans un flou qui traîne plus ou moins longtemps, jusqu’à ce que j’appuie sur pause pour ouvrir mes bagages et les déverser sur le clavier.

Cette fois-ci pourtant, rien ne fait le poids. Je sais depuis le temps qu’il me suffit de soupeser méticuleusement chaque pensée jusqu’à ce qu’il y en ait une qui se déroule naturellement dans le creux de ma main. Aujourd’hui cependant, elles me paraissent toutes se suffire à elles-mêmes et n’ont pas besoin que je les alourdisse. Non qu’il ne se soit rien passé ces dernières semaines, bien au contraire. Il y a eu les images qui n’ont pas de mots : cette série de photos demandée par les apiculteurs, qui m’ont initiée à leur récolte. Une piqûre et une sélection de clichés contre un petit pot de miel. Rien de plus à développer. Ou alors il y a eu les mots sans images. Ceux échangés sur un sentier de forêt par exemple, qui ont joliment glissé de tâtonnements en confidences. J’ai trimbalé mon appareil photo durant tout le séjour de la souris chez moi, mais n’ai eu aucune envie que l’objectif mette de la distance entre nous ni ne réduise à un cliché cette proximité nouvellement créée. Il y a eu les sons, enfin. Ceux qui résonnent dans les salles de concert et qui se mélangeront tous en un même souvenir dans quelques années. Seules resteront quelques chansons en éclats sublimes, souvent celles qui m’électrisent au point où je ne peux plus empêcher à mon corps d’exister.

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On écrit moins quand on est heureux, me partageait-il, et je comprends enfin ce qu’il voulait dire. La démangeaison n’est pas là. J’aimerais pouvoir la transformer en douces caresses, comme d’autres le font si bien. Il y a les textes et images de Nirrimi qui m’emportent toujours, tout comme les vidéos d’Alma. J’envie souvent cette capacité de capturer le quotidien, les petits instants précieux, la spontanéité des moments heureux.

Pourtant je sais quel est le prix à payer, l’envers de la médaille. Il est connu qu’en tant que simple observateur, on modifie déjà notre environnement. Il y a un si grand degré de perturbation supplémentaire lorsqu’on essaye de le capturer en images. Mettre en scène, choisir l’angle, retoucher, poser, travailler, reprendre, interrompre, couper, recadrer, répéter, appliquer, effacer, recomposer, cloner. Tant de couches qui occultent l’instant même qu’on essaie de figer au profit du souvenir qu’on essaie de forger.  On oublie trop facilement derrière les photos Instagram parfaitement léchées tout le travail qu’elles cachent pour distordre la réalité. Un exercice auquel je m’adonne avec plaisir lorsqu’il me complète, mais la balance est difficile à équilibrer.

J’ai voulu savoir comment je faisais, avant que je m’impose une pulsation sur ces pages. Même sans blog régulier, j’avais déjà pris l’habitude de préserver les moments dans le temps, par les mots et les images. Seul le support était différent. Dans le parcours de mes archives, il y a deux périodes qui font particulièrement écho au moment présent.

La première, c’est le vide qui apparaît dans mes répertoires photographiques entre 2014 et 2015. L’apnée avant que la flamme se ravive. Moins d’une dizaine de dossiers couvrent cette période, comme si elle n’avait jamais existé – les rares images subsistant étant des mises en scène pour ce blog nouvellement réactivé. La première partie de ce vide a été remplie de routine et de debordements. La seconde a été un trou noir émotionnel dans lequel j’ai de justesse évité de m’écraser. De ces mois je n’ai conservé que des pages noircies et des nœuds dans l’estomac. Les quelques événements qui les parsèment s’y mélangent dans un flou poisseux que les photos prises n’arrivent pas à réconcilier. Et je ne sais toujours pas si cette absence de trace m’exalte ou me terrorise.

Une autre période qui m’a ébahie est juillet 2010, en pleine transition majeure de ma vie. Les images capturées y sont bien plus cristallisées par la pellicule, seul medium photographique dont je disposais à l’époque ; les souvenirs associés sont par contre complètement flous. Il y avait ce soir d’été au cœur de la Petite France parmi la foule, nous avions trouvé un coin d’herbe où nous poser pour regarder la nuit. Il faisait une chaleur caniculaire, à moins que je projette celle qui me colle à la peau aujourd’hui. J’étais couchée par terre, avec mon vieil appareil photo argentique pointé vers le ciel. Je me souviens de rires, mais plus de leur origine. De mensonges blancs pour justifier ma présence ici. À mes côtés, un si proche qui deviendrait bientôt fantôme ; j’avais déjà deux tickets de concert en poche, mais ne savais pas encore ce qu’ils représenteraient. Il y avait aussi les hauteurs d’Obernai que Dédé et moi avons gravi pour surplomber la vallée au 14 juillet, sans me rappeler qui nous accompagnait. Je visualise vaguement l’immense feu de camp et des salades dans les Tupperware, le sommet de cette ruine d’où nous avions une vue vertigineuse, ainsi que les éclats multicolores et silencieux au loin.

Je suis remontée plus loin dans ce dossier argentique, révélant des négatifs auxquels je n’avais plus pensé depuis des années. Chaque cliché redonnait vie à quelques synapses éteintes, chaque image me rendant un peu de ce temps perdu. Ces instants morts et figés, oubliés depuis longtemps mais vivant à nouveau sous mon regard. C’était d’un tel réconfort.

« De quoi as-tu peur, en ne te souvenant plus ? » cette discussion me hante depuis que nous avons échangé à ce sujet, tout en observant les animaux de ferme qui sont logés à côté de la tour et du petit lac. Nous avons parlé plusieurs heures de ce rapport à l’image et de cette obsession de figer l’instant présent. Si je n’ai pas su vraiment apporter grand chose à la conversation, c’est que la moindre de mes pensées était étouffée par le poids infini de cette voix qui me hurlait « J’ai peur de crever ».

Lorsque j’ai emmené mon classeur de négatifs pour scanner les derniers nés au club photo, une gourde d’eau mal fermée a fui dans mon sac et en a imbibé chaque page. Les fines pochettes de papier se sont fusionnées aux pellicules, les rendant inexploitables. Le jour même, j’ai renforcé la stratégie de sauvegarde de mes données. Je n’ai pu me calmer qu’en mettant en place une solution technique de contrôle sur la perte. A, la vidéo que tu avais faite de notre séjour à la Chapelle d’Abondance est mon exemple préféré de cette préservation du souvenir que je ne peux me résoudre à lâcher.

Je ne sais toujours pas si ce besoin de capturer l’instant est une obsession emprisonnante ou un processus salvateur que j’ai mis en place pour tenir mes angoisses à distance. Mon défi est de rester en équilibre dans cette dichotomie, et jamais je n’ai autant ressenti cette vanité qu’en ce début août. Le premier était jour de fête nationale, et je voulais absolument capturer le mouvement du feu de joie et des feux d’artifices. Jusqu’à baisser les bras, capitulant à l’instant présent les larmes aux yeux, car ce dernier me débordera toujours. J’oublierai les exclamations des enfants éclaboussés par les lances à incendies, j’oublierai la complétude d’une sieste à trois sur le canapé, j’oublierai les éclats de rire plongés dans l’eau froide du lac. La photo est loin d’être un remède, tout juste si elle me permet d’appliquer un pansement fragile sur une plaie béante. In girum imus nocte et consumimur igni.