Autophagie avortée

Ce n’était qu’une question d’organisation, finalement ; je les ai prises la semaine dernière, ces photos qui me tournaient en tête, mais l’intention n’était plus aussi forte. J’en avais déjà digéré l’idée, redirigeant l’énergie de leur inspiration vers un autre exutoire. Ici, elles donnent plutôt l’impression d’un point d’orgue(il), un non-dit qui s’étire jusqu’à perdre son sens, ce dernier se réduisant à la nécessité de passer à autre chose.

Cerveau

Cerveau

« On ne mordra jamais assez dans son propre cerveau » est une devise qui me dévore depuis des années. J’ai lu une immense pile de bouquins de développement personnel, j’ai dépensé des dizaines heures dans un fauteuil de psy, j’ai noirci des centaines de pages pour explorer mes dédales intérieurs. J’y ai découvert des motifs répétés, des failles abyssales, des éclats de lumière et plus je m’y engage, plus je révèle que les embranchements multiples sont en vérité des boucles.

« On ne mordra jamais assez dans son propre cerveau » : je pensais depuis si longtemps que c’était une incitation, je réalise désormais que c’est une mise en garde. Je creuse un puits sans fond qui s’avère être un cercle vicieux. Là où autrefois j’avais peur d’être trop cloisonnée, je sais qu’aujourd’hui mes contours sont infinis, puisque je les dessine en même temps que je les délimite. Les causes deviennent conséquences et réciproquement ; la plasticité de mon esprit le font systématiquement déborder de toute empreinte dans lequel je crois enfin pouvoir le contenir. Chaque nouvelle fondation que je structure en moi-même est une nouvelle brique vers le ciel ; aujourd’hui, l’arbre prend ses racines bien profondément, mais son tronc grince toujours au gré du vent.

J’ai appris avec grande surprise à Pâques que la sensibilité à fleur de peau était en réalité un trait de famille, simplement toujours très bien caché. Il y a quelque chose d’immensément soulageant de pouvoir m’appuyer sur cette hérédité, comme si on m’avait enfin libérée du poids de l’origine, du pourquoi. Je n’avais cesse de vouloir creuser plus loin ; maintenant que j’y suis, je me demande si j’en avais vraiment autant besoin. « C’est dans mes gènes » peut suffire, aussi.

Menton

Oreille

Cheveux

Yeux

Marie décrivait l’impression que lui donnaient mes autoportraits, une sensation « d’enfermement voire carrément de huis-clos avec toi-même ». La thématique était tellement évidente que je ne l’avais jamais vraiment conscientisée, c’est toujours en me confrontant aux mots que je trouve de nouveaux chemins cachés. En image reflétée des comportements familiers : ces mécanismes de fuite dans le cadre, ces contorsions pour rendre certains angles plus confortables. Et en frontal, toujours ce regard d’animal apeuré saisi en pleins phares, cette femme-enfant que je ne reconnais jamais malgré la multiplicité des clichés. « You don’t look like your picture at all ! » s’exclamait un collègue en tenant mon nouveau badge entre les mains. C’est sûrement cette méfiance qui se reflète dans mes yeux. Je n’ai pas eu envie de chercher pourquoi je fais de l’image ma prison. Nulle double lecture, nul sens caché : c’est juste un cliché. Et pourtant, en écrivant ces mots, je fais que confirmer à quel point il m’est facile d’y creuser.

Ralentir, souhaitais-je en début d’année, apprendre à canaliser. En lisant mes conflits bloguesques, ma chère Anne me soulageait : « Tu pourrais publier juste une photo de ce que tu as mangé au petit déjeuner le lundi, que je trouverais ça déjà super cool comme article. » Je peux toujours compter sur toi pour me rappeler le bonheur des choses simples ; voici ce qui m’a rattachée au présent ces dernières semaines.

Il y avait cette balade au bord du lac l’un des premiers jours de printemps où il faisait si chaud que j’ai du enlever mon manteau, et où le reflet des Alpes sur l’eau m’éblouissait. Je ne comprends toujours pas la constance des montagnes dans mon paysage, dont l’immuabilité est un paradoxe dans mon esprit. Je devrais savoir depuis le temps qu’elles sont là, et pourtant à chaque fois, elles me coupent un peu le souffle.

Alpes

Cerisier

Poissons

La saveur du soleil sur ma peau m’a donné envie d’étendre mon confort à mon balcon ; j’ai passé du temps à l’aménager à mon goût, y installant des lattes sombres au sol, une étagère à petites plantations, des lampes à huile improvisées et un barbecue flambant neuf qui a été inauguré le weekend dernier avec grand succès. Je suis absolument fascinée de voir que mes semis de tomate ont déjà donné des petits plants les jours suivants, je suis si contente de constater qu’une plante que je pensais mourante a spontanément créé de nouvelles feuilles et racines, si soulagée que mon bonsaï me dise qu’il a survécu à l’hiver en déployant de nouveaux bourgeons, et je me réjouis de profiter de mes fraisiers durant l’été. C’est comme si j’avais ajouté une nouvelle pièce à mon foyer, toute aussi chaleureuse que l’intérieur que je suis en train d’aménager. Je me sens si bien, dans mon nouveau chez moi.

Racines

Pousses

Django

Semis

Traverser tous les jours la forêt pour aller travailler me montre à quel point j’étais déconnectée de la nature toute ma vie ; j’entends sans cesse des oiseaux que je ne connais pas, je découvre des plantes dont j’ignore le nom, j’inspire les odeurs de sous-bois à pleins poumons et je m’émerveille de chaque nouveau bourgeon que j’aperçois. La forêt est vivante et change de jour en jour, elle respire, elle chante, et je me sens infiniment petite à la parcourir. Je crois l’avoir enfin trouvé, l’équilibre auquel j’aspirais tant.

Chemin

Bourgeons

Pic épeiche

Hache

Fleurs

Géocache

Feuilles

Fleur

Fleurs

En parcourant les routes alentours, j’ai surpris au loin quelques chevreuils. J’ai rapidement constaté qu’ils paissaient à heures régulières au même endroit en lisière de forêt, pas très loin de chez moi. Je me suis récemment inscrite à un club photo qui me permet d’accéder à tout un arsenal matériel ; c’est ainsi que j’ai emprunté un téléobjectif pour le weekend, bien décidée à relever le défi de capturer ces animaux en image. Je me suis levée à l’aube samedi pour espérer les trouver dans la lumière du petit matin ; c’était sans compter ma naïveté citadine. Malgré mon approche tout en silence, je n’ai pu apercevoir que leurs arrière-trains moqueurs bondissant vers la forêt pour y disparaître : je n’avais pas considéré le sens du vent révélant ma présence par mon odeur.

Nikon

Je suis retournée plusieurs fois durant le weekend au coin à chevreuils, à l’aube ou au crépuscule ; à chaque fois, l’humiliation s’est répétée, tantôt parce que j’étais repérée bien trop vite, tantôt parce que d’autres éléments perturbateurs faisaient fuir les animaux sauvages. Parfois, les plus jolies choses arrivent lorsqu’on ne les force pas. C’est en plein jour, alors que j’étais dans mon appartement, qu’un mouvement à la fenêtre du salon a attiré mon regard. Ils étaient là, broutant paisiblement à quelques dizaines de mètres de ma fenêtre. L’ancien locataire ne m’avait pas menti : j’ai pu observer à loisir les chevreuils tranquillement installée sur mon canapé, et ai même pu en prendre quelques clichés. J’avais le sourire jusqu’aux oreilles.

Chevreuil

Chevreuil

Chevreuils

J’ai passé des années à chercher à démêler les pelotes de nœuds que je trouvais dans mon esprit ; je pensais qu’en étudier patiemment chaque boucle allait me rapprocher de moi-même. Je ne réalisais pas à quel point je m’en distanciais au contraire, tellement je filtrais mes sens par un écran opaque d’introspection. La tendance au détricotage est bien trop ancrée en moi pour que je m’en défasse de sitôt ; aujourd’hui, toutefois, je me trouve enfin dans un environnement où je ne me sens pas tiraillée de toutes parts. Au lieu de m’acharner sur les fils, j’apprends à relâcher la tension, et découvre que certains emmêlements se défont tout seuls de cette façon. Parfois, les plus jolies choses arrivent lorsqu’on ne les force pas.

Video Thumbnail

We took a walk to the summit at night, you and I
To burn a hole in the old grip of the familiar, you and I
And the dark was opening wide, do or die
Under a mask of a million ruling eyes

Un commentaire

  1. Aleks Crément

    Ce n’est que très récemment que j’ai commencé à lire des bouquins de « développement personnels » de mon côté, et ton article fait écho à plusieurs choses que j’ai lues et qui ont résonné énormément en moi, me donnant l’impression que c’était tout à fait vrai après avoir passé de longs mois à essayer de les appliquer au quotidien.

    La première vient d’un livre de Michael a. Singer qui évoque essentiellement le « vritti » (le yoga mental) et qui te développe tout du long que le moyen d’être enfin serein, épanoui et heureux, c’est de ne surtout pas décortiquer ta psyché, comme celle que tu décris ici sous le terme de « démêler les pelotes de noeuds », et de ne pas te perdre dans ces tourbillons mentaux incessants, en t’expliquant le moyen d’arriver à les arrêter. Es-tu d’accord avec ça aujourd’hui :) ?

    La deuxième est un passage d’un livre sur le minimalisme de Fumio Sasaki qui’ ma énormément percutée lorsqu’il t’explique que ton aptitude au bonheur est composée de :

    50% de capital génétique
    10% de ton environnement/ de tes conditions de vie
    40% de ta propre responsabilités

    Ce sont des données qui ne m’ont plus quittées depuis, puisque j’ai l’impression que tout le monde et moi y compris se concentre et met toute son énergie sur le deuxième ingrédient, alors que tout ce travail a finalement l’impact le plus faible sur ton bien-être. 30 ans à me focaliser sur des objectifs à faible répercussion, c’est vraiment très con. Les 50% de gêne m’ont fait penser à ton soulagement en début d’article, et en te lisant j’ai pourtant l’impression que la Suisse vaut plus que 10% à tes yeux?

    Enfin la dernière provient du docu que tu n’as pas su voir: « The architecture of peace ». Un maître indien expliquait que selon lui les photographies de toi et les autoportraits n’étaient pas un bon process et que chaque fois que tu en prenais/voyais une, cela ne faisait qu’une chose : te perdre d’avantage et répandre la confusion dans ton être. Avec tout ton travail que tu estimes comme thérapeutique avec tes autoportraits, je me suis demandé comment tu aurais perçu cette remarque et j’aurais aimé avoir ton point de vue là-dessus :)

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