Sous l’eau

L’idée flottait dans ma tête depuis quelques jours déjà. Ça part toujours d’un grain de sable minuscule sur lequel mon esprit s’accroche, une aspérité qu’il n’arrive pas à ignorer. Une première ancre, un bourgeon encore fragile qu’il convient de laisser mûrir. C’est ma phase favorite, celle où tout est flou, rien n’a encore de formes ni de couleurs, et je la laisse souvent s’étirer. L’idée se sculpte malgré moi, se précisant au fil des connexions de pensées, des discussions en trait d’union. La deuxième ancre est venue quelques jours plus tard : une image. De celles-ci, je me méfie toujours davantage ; il n’est jamais bon d’avoir un cliché trop net en tête tant je sais qu’il est impossible de le reproduire. Celui-ci toutefois était tenace, et soulevait des dizaines de questions. Il m’attirait autant qu’il me mettait mal à l’aise, ce qui est toujours bon signe. J’avais ma base de texte, j’avais mon inspiration photo : je pouvais me lancer.

Certains préparatifs m’étaient encore nécessaires, mais chaque jour je repoussais la phase d’action. Telle soirée où l’air était si doux que j’ai préféré flâner en forêt. Telle autre où je me suis greffée à une sortie d’expatriés dans un bar. Celle aussi où, épuisée, je me suis contentée de zoner sur un jeu vidéo des heures durant. Je baignais dans cette phase agréable où je ne pouvais me confronter à l’échec puisque tout était parfait dans ma tête. J’ai le temps, que je me rassurais, il me restait toujours ce dernier weekend au cas où.

Samedi, j’ai profité d’une belle grasse matinée, traînant à la maison en peignoir, laissant s’étirer les heures nécessaires pour me ressourcer. Courant d’après-midi, face à mes propres délais imposés, je me suis enfin habillée pour filer en ville : il me restait à acheter l’objet clef pour mes clichés, et je savais précisément où je pouvais m’en procurer. « Ah désolé madame, on n’en vend pas. » « Ah non, c’est uniquement sur commande, je peux en avoir pour mardi si vous voulez ? » « Fallait venir ce matin, là j’ai plus rien en stock ! » J’ai erré des heures sous la pluie, allant de boutique en boutique, essuyant refus sur refus. Le temps tournait et ma confiance prenait l’eau ; mon rayon de recherches se réduisait comme une peau de chagrin et après un ultime échec, voyant que les rideaux métalliques des magasins commençaient à se baisser, j’ai capitulé. Il me restait un jour avant le lundi fatidique, et je ne pouvais pas concrétiser mon image. Ni l’idée qu’il y avait derrière. Ni l’article qui en découlait. Le tout était tissé de façon bien trop serrée dans ma tête pour que j’envisage de le transformer au dernier moment. J’étais à sec.

J’ai cogité sur tout le chemin du retour, ma déception basculant rapidement vers la panique, avant de me plonger dans une rage noire envers moi-même. Si seulement je m’y étais prise plus à temps. Si seulement j’avais mieux assuré mes arrières. Si seulement j’arrêtais de tout faire à la dernière minute. Et qu’est-ce que je m’emmerde, à me créer une pression pareille. Ma bonne humeur de la matinée s’était envolée aussi net, et je savais que j’allais devoir sacrifier mon dimanche à essayer de rattraper le coup comme je le pouvais. Quelle belle façon de dilapider mon weekend. J’ai creusé dans les moindres coins de mon cerveau, envisageant les quelques parenthèses pourries auxquelles je pourrais me raccrocher pour sauver la donne. Et puis au final, à quoi bon. J’avais échoué.

Une fois rentrée, je n’ai pas tenu le coup très longtemps et me suis mise à pleurer dans mon canapé – toujours ouvrir les vannes lorsque la pression est trop forte. Et constater dans quel état je me mettais n’a fait que renforcer ma colère. C’est un blog, Eli, un blog à la con que lisent à peine dix personnes quand ça leur chante, une tour d’ivoire que tu t’es construite toute seule, fanfaronnant au nez de tous à quel point tu es extraordinaire parce que tu t’astreins à un calendrier. Tu as vu dans quel état ça te met, de ne pas être à la hauteur des standards que tu t’imposes, tu te rends compte à quel point ça n’a aucun sens ? Qu’est-ce que tu tiens à te prouver ? Tu les comptes, toutes ces heures dévorées pour chaque article ? Et tout ça pour quoi, pour que tu puisses cajoler ton ego fragile en parcourant tes archives d’un air satisfait ?

Samedi soir, si je m’étais écoutée, j’aurais tout envoyé valser. K, habitué à mes éclats, a laissé passer la vague. Sans lever les yeux au ciel, sans hausser le ton, sans me tirer encore plus vers le fond. Il m’a simplement demandé d’attendre le lendemain, m’indiquant que quelque chose me viendrait peut-être durant la nuit, et au pire que je pouvais toujours écrire sur ce fait-là. Sur la difficulté d’être régulière, sur la difficulté de créer, sur les doutes d’une telle pratique, et sur le fait que tout n’était pas toujours rose. Je me suis rebiffée, effrayée de devoir avouer de telles faiblesses sur clavier, paniquée de donner raison à tout ce qui me prouve la vanité/vacuité de ce que je fais sur ces pages. K avait pourtant raison. Je n’avais rien d’autre, autant ravaler ma fierté et partager l’envers du décor. Il restait néanmoins à résoudre la question de l’illustration. Au moins une image par texte, c’est dans le contrat implicite.

Je n’avais pas plus d’idées dimanche matin, et ai commencé la journée plutôt défaitiste ; en entrant dans la salle de bains, j’ai soudain eu envie de m’immerger dans la baignoire que je n’avais pas encore essayée. Et à nouveau, cette accroche dans la tête. Quitte à être sous l’eau au sens figuré et à vouloir l’être au sens propre, autant l’immortaliser. Je sentais que ça serait difficile et sans doute frustrant, mais je n’avais pas d’autre choix que de me jeter à l’eau. J’ai passé une heure à prier que mon appareil ne tombe pas dans la flotte, tout comme à espérer que je n’allais pas mourir électrocutée par la lampe photo bricolée au-dessus du bain pour l’occasion. J’ai galéré avec le cadre bloqué par le trépied, avec mes mains mouillées pour relancer le retardateur, avec ma carte mémoire saturée au mauvais moment, avec l’eau qui me rentrait dans le nez, les yeux qui me brûlaient, et j’ai à nouveau senti la colère monter. Après quelques clichés j’ai décidé d’arrêter, j’ai soigneusement tout éteint, et je suis retournée à mon intention première : profiter de mon bain, me contentant d’y flotter, les oreilles sous l’eau, me calmant au rythme de ces sons in utero qui me réconfortent tant. Et j’ai réfléchi, tellement fort à tout ceci, sans trouver aucune réponse aux questions que je savais à peine comment formuler.

Ce soir, en développant mes photos sur écran, je savais bien qu’elles n’avaient pas grand intérêt. Mais il fallait que j’en fasse quelque chose. Alors je les ai retaillées, je les ai désaturées et bruitées – et je pourrais y prêter une intention digne d’une galerie d’art moderne, le cadrage symbolique de l’enfermement, le bruit qui se rapproche du brut de pellicule, les morceaux de corps séparés pour m’en détacher, le visage caché pour ne pas m’y confronter. En réalité, je n’ai pas la moindre idée de ce que je fais, ni du sens que j’y apporte. Après des années et des années de déconstruction, je ne fais que me fracasser contre cette absence de sens, et ça me fatigue de toujours chercher à creuser.

Et c’était précisément ça le fondement de mon idée au départ, de l’image qui n’est jamais née. J’en reviens à cette accroche qui, je le sais, ne me laissera pas tranquille tant que je ne l’aurai pas digérée sur ces pages. Alors pour la prochaine fois je vais essayer de mieux m’y préparer. Parce que force m’est de constater que malgré toute la poix dans laquelle je me suis enlisée ces derniers jours, je m’en suis sortie. Révélant de nouvelles facettes du prisme, apprenant de nouvelles leçons, vainquant une petite bataille sur les démons que je ne cesse de me créer. Et le cycle recommence. Je ne suis toujours pas prête à l’arrêter.

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Les huis clos sont des articles bruts parfois temporaires, publiés dans un but exutoire et cathartique sans intention d’échange.

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