The philosophy of time travel

Les premiers colis que K m’a envoyés il y a plus de dix ans de ça, alors que je vivais encore chez mes parents, contenaient des trésors qui font toujours partie aujourd’hui de mes biens les plus précieux. À l’époque, j’étais si loin d’imaginer que leur expéditeur les retrouverait chez moi quelques années plus tard. Je me souviens de sa première visite dans mon petit studio étudiant, lorsqu’il tenait entre ses mains ce livre qu’il pensait à jamais disparu ; ce souvenir m’émeut encore aujourd’hui. Ces objets ont fait partie des premiers essentiels que j’ai glissés dans ma valise vers la Suisse, comme autant de rappels que leur propriétaire les suivra bientôt pour m’y retrouver à nouveau. Dans le lot, il y a cette pile de CD gravés sur lesquels K m’avait partagé les films chers à son cœur.

CDs gravés

Donnie Darko

Donnie Darko

Donnie Darko

En les parcourant il y a peu, j’ai souhaité revoir Donnie Darko dont je ne me rappelais quasiment plus sinon de l’impact qu’il avait eu sur ma personne à l’époque. Redécouvrir ce film était une machine à remonter le temps dans mes soirées adolescentes, enfermée dans ma chambre où j’allumais des bougies et de l’encens, ne vivant que pour mon petit écran et les fenêtres MSN que j’y laissais ouvertes bien trop tard dans la nuit. C’était une si douce régression, une merveilleuse capsule temporelle, de revoir ce film que j’avais oublié et que paradoxalement je reconnaissais si bien, si étrange, si à côté, et je ne sais pourquoi si réconfortant.

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J’ai retrouvé dans Donnie Darko tellement d’échos de K que c’en était troublant, je l’y ai tellement reconnu. Il avait vu juste, en m’envoyant ces films : Dis-moi le cinéma que tu aimes, je te dirai qui tu es. Après sept années de réalité partagée, je retrouve toujours en lui ces reflets qui m’intriguaient tant à l’époque. Je reste tendrement attachée à ces débuts virtuels, ces échanges adolescents, ce mélange entre hasards et évidences. Depuis quelques mois, je travaille doucement à réhabiliter les archives du blog de K dans une version pérenne, et ce travail archéologique me fait retrouver nos premiers croisements : les premiers commentaires, les premiers partages, les premières références.

Cette immersion dans son histoire virtuelle passée m’a donnée envie de la redécouvrir de mon propre côté de l’écran. J’ai très vite mis de côté l’ancienne version de mon blog, où j’écrivais à l’époque de façon bien trop cryptique pour que le voile puisse facilement être levé sur mes pensées. J’ai préféré m’immerger dans mes journaux intimes de l’époque, à l’écriture bien plus brute et explicite. J’hésite toujours à les explorer tant j’ai peur qu’ils m’embarrassent voire, pire, qu’ils m’ennuient. Je ne veux pas réduire leur valeur à mes yeux en les lisant, aussi leur possession me suffit la plupart du temps. Cette fois-ci cependant, j’avais une bonne raison de les ouvrir. Au départ, je voulais juste chercher quelque part entre 2005 et 2006, ce que j’avais écrit lorsque j’avais reçu ces colis, et visionné ces films. Retrouver les balbutiements de ces discussions nocturnes, et ce que j’en pensais à l’époque. Une fois la lecture commencée, je n’ai pas réussi à m’arrêter. J’ai fini par passer plusieurs heures à parcourir plus de 10 ans de ma propre vie, condensés en quelques carnets.

Branchages

Autoportrait 2018

Encre et carnet

Mes doigts se tâchaient d’encre et mes yeux se chargeaient de larmes au fur et à mesure de la découverte. Je piochais au hasard de mes textes adolescents, et je m’y suis reconnue tellement fort que ça m’en faisait presque mal. Je ne savais pas à quel point les retrouvailles seraient fortes ; ces carnets renferment mes fondations, mes origines, et sont telles des racines profondément plantées dans ma propre identité. Celle-là même que je passe beaucoup trop de mon temps à essayer de cerner : tout était déjà écrit.

Au hasard des pages, je retrouvais des fragments de mon passé déjà effacés de ma mémoire, tout comme de redondantes évidences. Je lisais des maladresses, des inquiétudes et des angoisses qui se sont apaisées avec les années ; d’autres qui n’ont fait que se confirmer avec le temps. Parmi les échos en résonance avec l’instant présent, il y avait ce long texte sur un soir de Noël que j’avais complètement oublié dans le flou des événements qui se répètent année après année. Dans ces pages de 2012, j’ai retrouvé avec surprise le même cheminement de pensée que celui que j’écrivais il y a quelques jours au sujet de cette fin de 2017. J’y décrivais exactement la même scène : la table du soir où toute la famille était réunie autour d’un dernier café, entourant mon grand-père qui était devenu le centre de l’attention, à mon plus grand plaisir.

Je partageais dans mes carnets le bonheur de l’écouter raconter son enfance et toutes ses anecdotes de guerre qu’il a vécue au travers de ses yeux de gosse, ces récits qu’on connaît tous par cœur mais qu’on ne se lasse jamais d’écouter, parce qu’il prend toujours soin de nous répéter les histoires les plus drôles tout en gardant pour lui les récits les plus sombres. Que ce soit dans mon ancien carnet ou dans l’actuel, j’épanchais ce regret de ne pas pouvoir retranscrire tous ces morceaux de vie, n’arrivant pas à me faire à l’idée qu’un jour, bien trop rapidement, ils s’évanouiront en fumée. Il y avait déjà dans mes mots d’autrefois cette conscience que chaque cycle risquait d’être le dernier, cette amertume du moment présent terni par l’angoisse de l’avenir. Et je regrette de constater que c’est une peur qui n’a fait que s’intensifier avec l’âge.

J’ai lu un jour qu’en étant enfant, le temps présent nous paraît s’écouler bien plus lentement car on n’a pas assez de souvenirs en mémoire auxquels le comparer. À huit ans, des vacances d’été représentent une immense partie de notre vie passée. À trente, ces mêmes vacances passent en un éclair, puisqu’elles n’en représentent qu’une infime proportion. Plus on vieillit, plus le temps nous file entre les doigts, car plus l’instant présent est insignifiant face à l’immensité des instants vécus. Tout s’accélère.

Branchages

Anciens portraits

Fenêtre

J’ai souvent entendu qu’une des spécificités les plus importantes de l’espèce humaine est sa capacité à se projeter hors du moment présent. D’être capable de s’imaginer dans l’avenir, tout comme de revivre des moments passés. Plus je creuse en moi-même, plus je perçois cette particularité comme un immense fardeau.

Je sais pertinemment que la valeur de l’instant n’existe que grâce l’éphémère. Trop souvent pourtant, je me sens catapultée hors du moment présent justement car j’ai trop conscience de sa vacuité. Je vis perpétuellement dans le deuil de l’instant, au point où il m’arrive de pleurer la disparition de celui qui n’est pas encore arrivé. K m’a rejointe à Nouvel An car le manque était trop usant pour tous les deux. À plusieurs reprises durant cette semaine de retrouvailles, mon humeur se voilait d’anticiper ce dimanche où j’allais à nouveau le quitter sur un quai de gare. Une nuit, en parcourant sa peau du bout des doigts, les larmes me sont montées aux yeux de réaliser à quel point cet instant était fugace et que ce qui nous attend toujours, tôt ou tard, n’est que le vide de l’absence. Et lui de me ramener inlassablement au présent, avec patience : « Je suis encore là ».

Croix sur papier

Café et carnet

Ma vie actuelle est rythmée par une petite feuille de papier quadrillé où je coche une case par jour, témoignage du temps qui passe qui me rassure énormément. J’arrive ainsi à mesurer qu’il ne me reste plus longtemps à vivre dans cet appartement-hôtel qui m’oppresse tant et que cette phase de transition pénible sera bientôt terminée. J’ai repris un rituel d’écriture quotidienne, tous les matins en arrivant au boulot. Un quart d’heure, juste le temps d’un café face aux Alpes, et de quelques mots griffonnés dans mon carnet. Histoire de graver quelque part que cette journée a existé. J’ai sans cesse besoin de stratagèmes pour appréhender le présent et la valeur du temps qui passe, tant j’ai du mal à m’y arrêter.

Je réalise que ce fameux lâcher prise auquel j’aspire tant est en réalité la quête du présent, sans m’encombrer l’esprit de sauts inquiets dans l’avenir, ou de nostalgie de moments disparus. C’est pour cela que j’aime tant être ivre, d’alcool ou d’émotions : « Remember when you’re drunk », écrivais-je dans ce but en 2009. Souviens-toi de la légèreté d’un esprit qui ne s’épuise pas à voyager dans le temps.

Forêt

Forêt

Forêt

Je me remémore, gamine, partager cette chambre d’hôtel à Amsterdam avec ma marraine. Nous avions regardé à la télé un reportage sur l’espace, et je lui avais confié à quel point ça me donnait le vertige, de réaliser que j’étais si petite face à l’infini. Elle m’avait répondu que je devais revenir à une mesure humaine, celle de l’instant que je pouvais vivre là, maintenant, sans me perdre dans l’immensité des étoiles qui sont de toute façon bien trop loin de ma propre échelle. Je devais avoir autour de dix ans, et l’instant m’a tellement marquée que je me souviens encore de la disposition des meubles dans la pièce, et de leur ombre sur les murs.

J’aime à considérer chacun de mes souvenirs d’enfance comme un précieux traumatisme, pas forcément négatif, mais toujours important. J’aime l’idée qu’un moment de vie ait été si marquant que mon esprit a jugé essentiel de le conserver dans ma mémoire pour m’accompagner à l’âge adulte.

Certains de ces souvenirs sont si joliment ironiques. J’aime celui d’un voyage où mes parents m’ont emmenée dans un coin de monde merveilleux. Je me rappelle que ma maman s’était agenouillée à ma hauteur, et m’avait affirmé : « Tu te souviendras toute ta vie de ce moment-là ». Je n’ai plus aucune idée du moment en question ni même du pays visité, mais je me souviens très nettement de cette phrase et de ce ton si solennel et prophétique, presque implorant, qu’il a marqué à jamais mon esprit d’enfant.

Je ne sais pas toujours pourquoi l’un ou l’autre souvenir, mais savoir qu’ils existent me rassure énormément, comme autant de ces carnets que je garde précieusement dans mon armoire. Je n’arriverai jamais à tout écrire, je ne pense pas le devoir d’ailleurs, mais tout a laissé sa marque. « Nothing’s gone, not really. Everything that’s ever happened has left its little wound », ai-je surligné dans ce livre relu aujourd’hui.

Ongoingness, dont j’ai déjà parlé ici, est le texte qui m’a le plus marquée l’année passée et je l’ai lu à plusieurs reprises depuis que j’ai déménagé. L’auteure, toute aussi piégée dans cette angoisse du temps qui passe, a trouvé son salut dans la naissance de son fils. L’existence de ce dernier lui a permis de lâcher prise sur la sienne, en acceptant de ne plus être au centre de son propre univers. Je crois comprendre cette libération par l’abnégation et en serais presque envieuse, si ce n’est pour nombreux de mes principes actuels. Parmi eux, la certitude qu’on passe notre vie d’adulte à essayer de se libérer des angoisses que nous ont transférées nos parents. Je ne saurais reproduire ce schéma en toute conscience sans me laisser engloutir par la culpabilité.

Vue montagnes

Vue montagnes

CIel

Main

Ciel

J’ai commencé cet article en début d’après-midi, après avoir laissé K sur un quai de gare. Je me suis installée à un café, j’ai lu Ongoingness le temps de détourner mes pensées et de sécher mes larmes, et puis je me suis mise à l’écriture. Il est maintenant 1h du matin, et je ne cesse de retourner à mon clavier pour enrichir cet article de nouveaux paragraphes. Comme s’il n’avait pas de fin. Il s’agit peut-être d’une façon de repousser l’heure du coucher dans un lit froid et vide. Je crois plutôt que je poursuis ce mirage d’écriture, de vouloir capturer le temps qui passe sans jamais réussir à figer sa continuité – une éternelle sensation d’inachevé. Il est temps que, pour cette fois, je m’arrête ici et que j’aille me coucher. Demain, j’ajouterai une nouvelle croix sur mon petit bout de papier.

Kekow me demandait quel serait mon verbe de l’année 2018, et je ne trouve pas mieux que le mot ralentir. Ralentir mon flux de pensées, ne pas sans cesse me projeter dans l’instant qui n’est pas encore vécu ou dans le deuil de celui qui s’efface déjà. Cesser de fuir le moment présent par angoisse de sa perte. Actuellement, ma seule méthode efficace reste l’écriture. Que ce soit dans ces articles virtuels ciselés où dans ces flux de conscience bruts déversés sur papier. Je sais à quel point cette pratique est illusoire, mais j’ai encore trop besoin de ces témoignages internes pour ralentir la cadence à un rythme qui me soit supportable. Peu importe la quantité de pages noircies.

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10 commentaires

  1. Oooh, je suis tellement heureuse de croiser Emily Jane White ici ! Cet album-là en particulier fait partie de mes favoris, je l’ai énormément écouté.

    Merci pour ce billet – « ciselé » est le mot, je crois –, qui m’a changé les idées pendant une petite pause boulot.

    Je ne sais pas si tout ce qui s’est passé dans ma vie a laissé une petite blessure : une marque, ça c’est sûr. Parfois, un petit tatouage complice ; parfois, une cicatrice ancienne ; et parfois, une ecchymose très sombre qui tarde à se résorber.

    Dorénavant, je sais que même les pires moments de la vie ont quelque chose à nous apprendre, que ce soit dans la cruauté du moment, ou bien plus tard, le temps aidant. Cela m’aide à relativiser la douleur et la tristesse ressenties sur le moment.

    Mais les beaux moments existent aussi, et sont tellement plus fugaces (ô ironie). C’est pourquoi je note, quasiment tous les soirs, les petits bonheurs du jour dans un journal dédié. C’est grâce à Laurence et à Gaëlle que j’ai pris cette habitude, et même si certains soirs ma tendance naturelle à la râlerie l’emporte parfois sur l’émerveillement, cela me fait toujours beaucoup de bien de relire tout ça plus tard, quand l’eau a suffisamment coulé sous les ponts.

    Cela m’aide à réaliser que la vie n’est pas si moche, que je suis bien entourée, que j’aime et que je suis aimée, et pour quelqu’un qui a un penchant naturel à une vive mélancolie, voire à des passages dépressifs, c’est une sensation qui m’ancre dans le présent et m’aide à continuer.

    Je suis impatiente de voir le résultat de ton travail de réhabilitation du blog de K :)

    • En attendant de me prendre le temps de répondre à ton dernier mail, j’ai envie de reprendre chaque point de ton commentaire tant tu y partages d’idées, merci pour cela !

      J’ai écouté le premier album d’Emily Jane White à l’obsession lorsqu’il est sorti, et plutôt déçue par les suivants, n’ai plus cherché à suivre ce qu’elle faisait. C’est au hasard d’un documentaire que j’ai entendu à nouveau sa voix que j’ai immédiatement reconnue, me faisant tomber sur ce dernier album. Je partage ton obsession, c’est clairement un énorme coup de cœur musical !

      C’est rigolo, je trouve pour ma part que ce billet est l’un des moins travaillés que j’ai écrits depuis longtemps, tant j’en avais besoin en tant que déversoir. Je doute qu’il soit très digeste pour le coup, mais j’en avais besoin, d’y étaler tout ce qui me tournait en tête ces dernières semaines. Je garde la pratique ciselée pour des sujets mieux délimités =) (petit sourire, à 8h30 tu étais déjà en pause boulot, j’étais loin d’être encore arrivée au mien !)

      Je me souviens que tu pratiquais le journal de gratitude, tu avais partagé sur ton blog je crois à quel point ça te plaisait. Je m’y étais adonnée durant un mois suite à ce conseil que je retrouvais dans beaucoup d’articles de développement personnel, et c’est très étrange, je n’y ai pas du tout adhéré. Me forcer à trouver quotidiennement un élément de ma journée suffisamment positif pour valoir la peine d’être écrit était une véritable torture, tant je galérais parfois à trouver des idées, me trouvant très rapidement ridicule de remercier d’avoir bien mangé à midi ou d’avoir vu un joli nuage dans le ciel. Les éléments de la liste ont fini par se répéter très souvent au point où ils ne m’apportaient plus aucun sentiment positif. M’imposer de les décrire me faisait perdre leur valeur, puisqu’en les rapportant sur papier, je leur ajoutais une dimension frivole là où je préférais finalement les laisser intacts dans l’instant.

      Je regrette beaucoup ne pas mieux pouvoir bénéficier de cet exercice – j’adhère vraiment à sa logique, mais je crois qu’il ne me parle pas du tout émotionnellement. Je suis contente pour toi que tu poursuives cette pratique de gratitude quotidienne qui t’a l’air énormément bénéfique, tant pis si elle ne me convient pas :) Je m’en tiens donc à ma pratique de journal quotidienne qui me soulage bien plus, l’essentiel est de trouver chaussure à son pied !

      Quant au blog de K, ne t’enthousiasme pas trop vite ! Je me souviens de ta mise en garde à l’époque, où tu m’indiquais à quel point c’était titanesque déjà d’entreprendre un tel projet pour soi alors pour quelqu’un d’autre n’en parlons pas ;) Tu avais totalement raison, et j’ai heureusement la chance de ne pas être pressée par le temps. J’avance ainsi doucement une heure par ci, une heure par là, et petit à petit, de façon cumulée, j’en arriverai bien au bout ! Pour l’heure, j’en suis toujours aux premiers plans et à l’initiation des fondations ^^

  2. Âs-tu vu le Disney-Pixar « Inside out » ? J’aime comme nos sentiments et nos souvenirs y sont matérialisés.

    • Rigolo que mon article t’y ait fait penser ! Je l’ai vu il y a un an ou deux et n’en ai pas de gros souvenir, sinon d’avoir eu honte de pleurer un peu par moments ;) J’ai lu que ce film était utilisé dans certains accompagnements psychologiques pour enfants afin qu’ils puissent mieux cerner et décrire leurs émotions, je trouve que dans ce contexte il est totalement pertinent !

  3. Much gorge serrée.

    Et beauté, dans tes mots et tes photos. Peut-être que c’est la consolation du temps qui nous fait disparaître. « Rien n’est plus beau que ce qu’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître. » (Une phrase leitmotiv de Vers la lumière, le dernier film de Naomi Kawase, qui donne la même émotion que ton article.)

    Je te rejoins dans la difficulté d’être dans l’instant présent, de savoir si et comment se projeter. Quand on savoure l’instant, c’est souvent qu’on n’y pense pas : ivre de sensations ou d’émotions, comme tu le fais remarquer. Du coup, je me demande si ce qui nous empêche de vivre l’instant n’est pas de le vouloir trop fort, consciemment. Quand j’essaye de me concentrer sur la musique, en concert, pour savourer intensément et ne rien louper, souvent je n’entends plus rien : la concentration est alors une crispation, qui perd la résonance des dernières notes et ne prépare pas à accueillir les suivantes.
    Peut-être que vivre l’instant, c’est parfois accepter de regarder en arrière, parfois se lancer à corps perdu en avant, de vivre dans la concaténation des deux, ce qui nous fait et nous défait simultanément. Peut-être que vouloir vivre dans le présent est en soi illusoire, que ce n’est qu’une manière de distinguer artificiellement la cueillette d’émotions et de sensations du corps et le sens que l’esprit s’emploie à en extraire. Peut-être qu’on peut juste s’entraîner à s’ancrer davantage dans notre corps et notre environnement immédiat, en espérant que cela fasse passer nos pensées envahissantes en bruit de fond.

    Comme toi, pas trouvé mieux que l’écriture pour comprendre où passe le temps et faire couler. Mais c’est déjà bien, non ? Si on ne cherche pas à tout fixer, et qu’on s’entraîne à reproduire et par là même à accepter l’écoulement du temps ? La juxtaposition des photos de branchages et de photos m’a fait penser à une BD que tu connais peut-être parce qu’elle résonne avec tes questionnements : Otto. Un artiste découvre un jour que tous les instants de sa vie ont été enregistrés par ses parents dans le cadre d’un projet scientifique, et s’enfermant chez lui avec les enregistrements, il se met frénétiquement à s’élucider…

    • Merci tellement pour tes mots, la souris. Je ne sais pas quoi y répondre tant ils sonnent juste, je les ai relus plusieurs fois depuis lundi et ils me font beaucoup de bien. Je les aime tellement, tes « peut-être que ».

      C’est fou que tu me parles d’Otto – Aleks me l’a prêté il y a quelques mois mois en me disant qu’il fallait absolument que je le lise. Tu me rappelles que je dois l’acheter pour ma propre bibliothèque car toi aussi, tu as vu juste – j’ai adoré ce livre.

      • <3

        La coïncidence est belle. Alors la case-page à laquelle je pensais : où l'on voit les cordes tendues dans tout l'atelier avec les photos et autres documents attachés par des pinces à linge comme une forêt des branches / une toile d'araignée en 3D / des réseaux de neurones / la carte des constellations d'une vie. J'adore cette traduction géniale et vertigineuse de nos vies.

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