À fleur de peau

Il y a des jours où tout est trop fort, trop intense. Des périodes où la moindre provocation extérieure est à la limite du supportable. Où chaque stimulus sensoriel résonne et s’amplifie à l’infini dans ma tête. Certains soirs je ne souhaite qu’une chose : pouvoir me réfugier dans une chambre blanche. Sans son, sans odeur, sans parole, sans images, sans pesanteur. Je rêve d’un caisson d’isolation sensorielle où je pourrais m’interrompre quelques heures dans ces moments trop fréquents où tout me déborde.

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Hypersensibilité, hyperempathie, perception exacerbée, surefficience, hyperémotivité, je ne m’en sors pas dans les termes et me noie dans les étiquettes qui pourraient me définir ce trop plein constant. Vivre à fleur de peau, c’est tout percevoir trop fort, sans savoir faire le tri, sans pouvoir me protéger. C’est avoir les cinq sens saturés en permanence, incapable de minimiser leur intensité. L’espace pris par le grincement d’une porte. L’oppression d’un parfum étouffant. L’agression de la rugosité d’un tissu. Le moindre détail est perçu comme une confrontation démesurée, et sature mon esprit d’informations beaucoup trop fortes. Alors que dire d’événements sensoriels plus intenses, de douleurs physiques ou de blessures psychologiques ? Tout impact m’est inévitablement émotionnel, démultiplié, et me saigne à blanc.

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« Ich bin nah am Wasser gebaut », expression germanique que j’aime tant, je suis construite au bord de l’eau. La moindre perturbation déborde mes barrages et envahit l’intérieur de ma personne jusqu’à en noyer les fondations. Sans aucun moyen à ma portée pour vidanger le trop plein, sinon pleurer d’épuisement, bien trop souvent.

J’essaie de me trouver des petits refuges moins visibles. La musique. Des écouteurs me coupant de l’extérieur, et un morceau où me cacher. Ces derniers temps, c’est Hurricane, que j’écoute sans l’interrompre toute la journée, le bouton repeat activé, mes lèvres suivant silencieusement le flux des paroles. Des dizaines et dizaines de fois à la suite, neutralisant tout le surplus extérieur et m’accueillant dans une transe auditive obsessionnelle mais ô combien réconfortante, un soulagement dont j’ai tellement besoin.

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Tout percevoir autour de soi, c’est aussi tout percevoir des gens qui nous entourent. Je m’en rends souvent paranoïaque, à capter tous les non-dits et les choses passées sous silence. Une expression fugace, un regard de travers, un pincement de lèvres… Souvent je ne sais le définir – je le perçois, c’est tout. Que quelque chose rode sous la surface. J’ai parfois l’impression de vampiriser les sentiments à leurs propriétaires, de violer leur intimité émotionnelle sans leur accord. Ne pouvant ignorer ce que j’y trouve ni leur avouer mon méfait, je me contente de laisser mes observations me ronger dans un coin de tête, incapable de déterminer si les conclusions que j’en tire sont réelles ou pures fantaisies.

On apprécie souvent mon écoute inconditionnelle ; je n’ai pas d’autre choix que d’être un réceptacle. J’absorbe les émotions qu’on déverse sur moi, fonctionnant en vase communiquant, recueillant précieusement chacune d’entre elles – exprimées ouvertement ou non – comme une évidence. Je me projette, beaucoup trop facilement, dans la peau et l’état émotionnel de l’autre, qui se déverse en moi au point où j’en perds les contours de ma propre personne. Même lorsque l’interaction est passive, je me perds tellement : trop de films me hantent encore aujourd’hui tant il m’est facile de traverser l’écran pour me laisser heurter de plein fouet par les sentiments qui y sont projetés.

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Le moindre de mes sens est une porte ouverte, et la moindre stimulation est source de résonance intérieure. Je maudis souvent cette perception exacerbée qui définit beaucoup trop ma personne. Qui m’épuise sans cesse, et me fait me sentir en décalage émotionnel constant avec mon entourage.

Et pourtant, il y a des instants qui en valent tellement la peine. Être émue aux larmes par une succession d’accords dans un morceau aléatoire, et tant pis si c’est au beau milieu d’un métro bondé, je ne cherche plus à me cacher. Sentir sous la paume de ma main ces blocs froids de grès rose millénaires qui me font me sentir tellement en sécurité. Saisir dans un coin de rue une odeur qui me projette des années en arrière, à un instant où j’étais une toute autre personne. Être subjuguée par la perfection d’une image et être capable de m’y diffuser totalement pour la fusionner à moi. Recueillir toute la peine d’une personne proche et lui apporter cette dimension de réconfort où elle peut se sentir un peu moins seule, en vivant sa douleur et pleurant avec elle. Recevoir, toujours, tout, tellement fort.

Ma mémoire est constellée de ces milliers de détails qui ont fait déborder mon cœur, et certains moments de grâce me font toucher au sublime dans le plus insignifiant instant de mon quotidien. Vivre à fleur de peau me fait me sentir incroyablement vulnérable et souvent misérable. Mais à bien y réfléchir, je ne voudrais me défaire de cette hypersensibilité pour rien au monde. C’est elle qui me fait me sentir vivante.

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15 commentaires

  1. Chère Eliness,

    Permets-moi de remettre en cause, un court instant, le nom « Hypothermia » : tout dans ce billet appelle à l’hyperthermie émotionnelle.

    Bravo pour la synchronicité entre tes mots et les photos. Le concept artistique et le résultat sont excellents !

    Tu pousses le blogging au-delà de ses limites. Dans un paysage bloguesque désespérément vide et publicitaire, ton blog reste une pépite qui fait sens.

    J’admire d’autant plus ça que tu le fais depuis longtemps. Je n’avais pas eu le temps de parcourir en long en large et en travers l’ancienne version de ton blog, mais, pour ce qui est de cette version-ci, il me semble que tu n’as jamais failli aux standards éditoriaux très hauts qui sont les tiens.

    Pour être honnête, c’est la première fois qu’en lisant un de tes billets je me suis dit : « Oui bon là, ça mériterait plus que le blog, ça mériterait d’être projeté, imprimé, matérialisé d’une façon ou d’une autre, c’est trop fort pour rester sur le web ».

    Tellement d’implication et de toi dans tout ceci ; au-delà des photos de ton corps nu, c’est la nudité de ton âme, qui, telle une éponge, absorbe à tout va, jusqu’au trop-plein, que tu nous révèles. Et me voici, témoin mise au pied du mur, ne sachant trop que faire ni que dire de peur d’ajouter la goutte qui ferait déborder le vase.

    Je continue par ailleurs à me demander comment tu arrives à délivrer autant de toi tous les quinze jours, dans cette routine qui tient presque du sacerdoce, sachant qu’en plus tu auras créé ce billet en quelques jours à peine… Mes douloureux efforts pour bloguer en ce moment me semblent d’autant plus vains quand je lis ce genre de billet.

    Rassure-toi, ce que tu publies ne me décourage pas, au contraire ! Cela m’inspire énormément et m’encourage à recherche une forme d’expression dans laquelle la régularité ne serait pas une contrainte (elle irait simplement de soi).

    Bref, je commence à comprendre que le besoin de bloguer est derrière moi. Ce n’est plus quelque chose dont j’ai besoin pour me définir aujourd’hui. Ma vérité est ailleurs, en quelque sorte :)

    Sans jamais pousser les choses aussi loin que toi, je suis passée par une phase où j’écrivais et publiais des textes très introspectifs, que ce soit sur mon blog ou sur LLM, à peine codés. À l’époque, j’en étais fière, cela me faisait du bien. Cette forme d’écriture m’a beaucoup aidée.

    Aujourd’hui, j’aspire simplement à autre chose. Après avoir tant découvert, après avoir tant révélé, après m’être mise à nue, émotionnellement, j’ai envie de jeter un voile pudique sur mes émotions et de retourner dans le réel, là où tout ce que j’y vis me bouleverse et me bouscule bien plus que tout ce que j’ai déjà vécu sur Internet.

    • Ma chère kReEsTaL, ce sont tes mots qui me laissent coite, vecteurs de bienveillance et d’encouragements que tu as toujours eus à mon égard depuis que nous nous connaissons. Quelle sensation incroyable de voir que ce qu’on produit résonne et fait écho chez d’autres – merci, infiniment, de me partager ce que ça t’inspire. Nous en avons déjà parlé, tu sais à quel point cela m’est précieux.

      C’est beaucoup grâce à toi et à nos discussions régulières qu’Hypo en est ici aujourd’hui. Son nom, choisi depuis plus de dix ans maintenant, m’est toujours lourd de sens et a en effet un lien avec ce que tu y perçois, bien qu’en apparence opposée. Rarement la notion de journal extime – expression que tu m’as enseignée – n’a eu autant de sens pour moi.

      Il fut un temps où la suite de tes propos m’aurait fort inquiétée, mais je te connais assez désormais pour en saisir toute la justesse. Cela me rassure de lire que tu sais accepter ton évolution vers de nouveaux horizons, sans te forcer à nager à contre-courant pour rester ancrée à une activité dont tu as dépassé les limites. À nous d’adapter nos supports d’expression et de les faire évoluer en même temps que nos personnes – tu es sans aucun doute la personne qui me l’a le plus prouvé ces dernières années. J’ai hâte de découvrir ce que l’avenir te réserve :)

      Au bonheur de pouvoir continuer à échanger avec toi, à être inspirée par tes mots, et à te compter dans ma tribu des Valkyries du Web ♥

      • « À nous d’adapter nos supports d’expression et de les faire évoluer en même temps que nos personnes »

        C’est ça, mais je trouve ça flippant de réaliser à quel point mon usage du net est aussi intimement lié à mon individualité, car je sais que plus je me détache du net, plus mon individualité se construit sans, se développe sans, et plus le décalage entre moi et celleux qui ne me perçoivent qu’à travers les traces que je laisse sur le net augmente.

        Une seule solution : rencontrer « en vrai » tous les gens qui lisent mon blog pour faire tomber le mur de pixels qui se dresse entre nous ! ^^ Je dis ça sur le ton de la plaisanterie, mais en fait c’est plus ou moins ce que j’essaie de faire en allant à la rencontre des autres gens du web en diverses occasions.

        • « je trouve ça flippant de réaliser à quel point mon usage du net est aussi intimement lié à mon individualité » : tu mets le doigt sur une réflexion qui me travaille beaucoup, à savoir que toute ma construction identitaire est profondément liée au web, tant et si bien que je n’arrive pas à définir « qui » je suis sans cette technologie. C’est un peu mon cheval de bataille introspectif du moment.

          Quant aux rencontres IRL, nous sommes une belle preuve de cette démarche, et de l’importance de dépasser nos écrans pour nous montrer que oui, nous sommes bien réel(le)s, et que nous pouvons aussi vivre et interagir hors virtuel ;)

  2. Oh biquette, t’imagines bien à quel point ça me parle, ce que tu dis là. Je m’étendrai pas sur le sujet, du coup. Par contre, han là là ces photos sont extraordinaires ! Y en a certaines que j’aimerais bien voir sur papier :)

  3. C’est ce qui a fait ma rencontre avec toi.
    C’est ce qui te rend forte au quotidien aussi.

    Ps : Est-ce qu’une des projections est une rosace de cathédrale ?

  4. Juste magnifique.
    Ton billet fait sens pour moi à un moment où justement, je n’arrive plus trop à réguler mes sentiments. « Tout impact m’est inévitablement émotionnel, démultiplié, et me saigne à blanc.[…] La moindre perturbation déborde mes barrages et envahit l’intérieur de ma personne jusqu’à en noyer les fondations. » C’est exactement ce que je ressens. En ce qui me concerne, je crois que j’ai surtout du mal à accepter et à gérer mes émotions, ce qui me plonge dans des affres souvent disproportionnées en regard de l’événement qui les a fait apparaître.
    Et là aussi, la relation à l’autre est compliquée quand comme un baromètre, on s’accorde presque instantanément à son humeur (ou à ce qu’on pense en percevoir et qui n’est pas forcément vrai)… Bravo à toi en tout cas d’avoir réussi à sublimer cette « particularité » et d’en tirer autant de positif !

    • La gestion des émotions vives est un champ de bataille constant pour moi ces dernières années. J’ai longtemps lutté contre leur expression, jusqu’à réaliser qu’un premier travail sur moi-même serait déjà de les accepter, simplement. De les considérer légitimement comme une partie intégrante de ma personne, et de ne pas en avoir honte ou de vouloir les masquer. Percevoir les richesses qu’elles m’apportent m’aide à cela – je ne les vois plus comme un démon à enfermer, mais comme un animal sauvage à apprivoiser. Si tu veux en discuter davantage avec moi, ma boîte mail t’est ouverte !

      • « De (…) considérer légitimement (mes émotions) comme une partie intégrante de ma personne, et de ne pas en avoir honte ou de vouloir les masquer. »

        Alors déjà : ♥︎ pour ça.

        Ensuite :

        « je ne les vois plus comme un démon à enfermer, mais comme un animal sauvage à apprivoiser »

        Moi je vois les miennes comme de bons petits diables, plus ou moins monstrueux, attablés autour d’un grand banquet auquel je participe régulièrement. Et de nos échanges, et de cette expérience, naissent des trucs très intéressants (que ça soit sous forme « matérielle » – textes, dessins… – ou immatérielles – d’autres réflexions, d’autres émotions).

        • Ton image de petit banquet me plaît tellement ♥︎ Je serais curieuse de savoir si tu attribues des signes morphologiques distinctifs à chacune d’entre elles – ça serait un chouette sujet de dessin, ce « festin des émotions » !

          • Dans ma tête oui, ils ont de bonnes petites têtes de gargouilles, tendance Gremlins par moment ! C’est en effet une bonne idée de dessin, je note ça dans un coin :)

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