Dans le brouillard

En lisant de nombreux bilans de l’année écoulée sur la plupart des blogs que je suis, je ne peux m’empêcher de ressentir un fort décalage avec la façon dont j’ai moi-même perçu 2016. Une grande partie d’articles et de tweets la conspuent comme étant la pire année de la décennie, se lamentant sur la liste de nombreux drames géopolitiques empilés, quantité de catastrophes humanitaires et environnementales irréparables, une ribambelle de morts adulés, j’en passe et des meilleurs. D’autres articles prennent le contre-pied moralisateur de ces jérémiades, affirmant que le dépit ressenti face à 2016 n’est autre que l’éclatement des bulles narcissiques de nos petites vies face à la réalisation que le reste du monde ne va vraiment pas très bien, et qu’un simple partage Facebook sur ce constat ne suffit plus à alléger notre conscience. Les plus rares ont choisi de panser leurs plaies et d’enterrer un peu plus leur tête sous terre en se rassurant sur le fait que pour eux et leur petit univers, ça va, 2016 a été une bonne cuvée.

Aether – Vale

J’admets céder bien plus facilement au jugement moralisateur à deux balles mêlé d’un autocentrisme affligeant que plonger dans l’empathie à l’échelle planétaire et les luttes qui dépassent le bout de mon nez. Porter volontairement des œillères en déni forgé est certes lâche, mais on se protège comme on peut. J’ai observé les tempêtes qui ont martelé 2016 derrière mes fenêtres, avec une indifférence à peine dissimulée, ayant de moins en moins de place à accorder à la douleur d’autrui, qu’elle appartienne à mes proches ou au monde entier. J’étais trop occupée à m’enliser dans mes propres ouragans, qui ont eu au moins le mérite de me préserver des impacts extérieurs.

Brouillard & branches

Eliness & brouillard

Brouillard & église

Eliness & brouillard

J’ai fait une indigestion de tous ces articles répertoriant en quoi 2016 était pourrie-mais-pas-tant-que-ça, et des promesses placées en 2017 mais-restons-quand-même-réalistes. Et pourtant, je ne peux passer outre cette transition calendaire, tout aussi artificielle soit-elle. Les symboles ont l’importance qu’on leur accorde, et Nouvel An a toujours pesé dans ma balance comme l’illusion d’une nouvelle chance. Je ne peux ignorer ce besoin d’ajouter ma tartine à l’édifice bloguesque des bilans de fin d’année, dont le mien se concentre dans sa dernière journée. Tant pis pour la redondance ; ici est ma demeure virtuelle, et j’ai besoin d’encadrer au mur la rupture interne que j’ai ressentie le 31 décembre, pour enfin pouvoir consigner cette année derrière moi.

Dans le brouillard

Brouillard & forêt

J’ai entamé le dernier jour de 2016 en larmes, emplie d’un dégoût viscéral de ma personne que je n’avais jamais ressenti auparavant. Un regret profond de l’année écoulée qui m’oppressait tellement la poitrine que j’en avais du mal à respirer, hoquetant lamentablement sur mon canapé. Entre deux sanglots, je listais intérieurement tous les événements de ces derniers mois qui me confirmaient que j’avais presque entièrement réduit à néant mon sens de l’intégrité. Je contemplais les failles dans lesquelles je m’étais enterrée, par lâcheté de ne pas vouloir voir la vérité en face, et ai réalisé avoir fui dans un syndrome de l’autruche que je suis pourtant première à dénoncer chez les autres. Oh bien sûr il y a eu de nombreuses sources de sourires durant l’année qui m’ont permis de tenir le coup. Retranscrire ces trésors sur le blog a d’ailleurs été un parfait refuge, y polissant chaque article régulier comme preuve de mon sérieux, une réussite qui m’a permis de mieux nier l’échec massif que je construisais par ailleurs.

J’avais placé 2016 sous le mot d’ordre « Choisir », emplie d’une confiance que j’interprète désormais comme de l’arrogance. C’est très justement le cumul d’absences de choix, tout aussi minimes soient-ils, qui m’ont noyée cette année. Le jeu du chat et de la souris entre l’assurance que je m’en sortirais toujours, et les responsabilités que je fuyais jusqu’à ce qu’elles finissent par me dévorer. « Choisir, c’est me sentir en contrôle » écrivais-je à l’époque, loin de savoir alors à quel point j’en vivrais le contraire. Ce matin-là, je me suis retrouvée acculée face à des délais que je ne savais plus comment tenir. Je ne pouvais plus ignorer mon propre déni de ces opportunités manquées, ces minimums à peine atteints, ce gaspillage surtout, tellement de gaspillage, de temps, d’énergie, de confiance. Je repensais à tous ces mots d’encouragement que j’avais reçus, auxquels j’osais à peine répondre tant je savais ne pas les mériter.

Ce ne sont pas les faits qu’il m’importe de rapporter ici mais le ressenti, cette torsion des entrailles si extrême qu’elle en pousse à la nausée, ce malaise que j’ai soigneusement entretenu tout au long de l’année jusqu’à ce que je ne puisse plus le contenir, et que je me mette à le vomir. Jamais la sensation d’être une fraude ne m’a brûlée aussi vivement, et je serais encore roulée en boule en pleine autophagie si K ne s’était pas planté face à moi en me saisissant les épaules, me forçant à le regarder, et m’adressant les seuls mots qui étaient importants à ce moment-là pour me sortir de ma torpeur et me pousser à l’action.

L’hystérie est un parfait état de complaisance, et ma structure interne n’est pas encore assez solide pour que je soie capable de m’en extraire de moi-même.

Eliness & brouillard

Brouillard & branches

Brouillard & forêt

Adieu 2016. Je ploie si facilement sous la pression que j’ai du attendre tard, très tard, toujours à la limite, pour sentir ma colonne vertébrale se briser ce matin-là. Toujours cette nécessité de plonger jusqu’à l’asphyxie pour retrouver pied. Parce qu’il est si bon de manquer d’air. Lorsque je me noie, je n’ai plus à me battre contre le courant pour avancer. Ça a quelque chose de si réconfortant, de se laisser couler.

J’ai toujours eu du mal à accepter les notes d’humour que K essaie d’introduire dans ces moments-là pour percer l’abcès, pour réduire la pression, pour me pousser à sortir de ce tourbillon que j’entretiens si savamment. Ce matin-là, j’ai compris que ces brêches étaient salvatrices. Que même aveuglée dans le brouillard de mes larmes, je pouvais rediriger mes pensées vers l’écho de mon propre rire. Au lieu de repousser ce bras tendu, je pouvais aussi le saisir pour sortir de l’eau. Et tant pis si mon ego se sent alors trempé jusqu’à l’os.

Eliness & brouillard

Brouillard & branches

P m’affirmait à quel point il est facile de ne pas voir avec quelle aisance on peut retourner ses propres forces contre soi, et que la résistance n’est pas toujours un atout. J’ai du admettre qu’elle était un piège dans lequel je ne sais que trop bien m’enfermer. Depuis, lavée par une sacrée vague d’humilité, j’essaye de faire amende honorable. Je barricade comme je peux l’autoflagellation à ce dernier jour de 2016, et je repars du début. Explorant mes contours, délimitant mes failles du bout des doigts, m’écorchant à leurs rebords. Espérant ne plus me laisser à ce point déchirer par du barbelé rouillé, et osant me raccrocher à cette ancre d’or blanc qui m’amarre à la réalité lorsque je me laisse trop emporter par la marée.

Lierre

Eliness & brouillard

You push yourself to the edge until you become the edge and teeter on yourself – but there is no edge, only new modes of consciousness swimming into one another.

Jim Harrison, A natural history of some poems – Just before dark

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