Divulgâchis cinématographiques

Dune était génial. Alors que je m’attelais à mon bureau avec une tasse de thé pour écrire un article à son sujet, je me suis replongée dans l’atmosphère du film en regardant ses bandes-annonces. Qui m’ont donné des pulsions de flip the table façon Alan Rickman, sans déconner.

Alan Rickman - Epic Tea Time - Re-Edit

Les trailers de Dune dévoilent TOUT. LE. FILM. Les scènes grandioses, les enjeux entre les personnages, les costumes incroyables, les pivots narratifs, les décors démesurés, les retournements de situation, TOUT Y EST au point de se demander s’il y a encore un intérêt de payer vingt balles (bienvenue en Suisse) pour découvrir au cinéma la version longue d’un clip qui résume l’essentiel du film en trois minutes.

Trois minutes, oui. Une durée bien trop longue qui en dévoile beaucoup trop, et qui semble pourtant être un standard pour les bandes-annonces actuelles. J’ai l’impression que c’est de pire en pire.

Avant la séance de Dune, les premières images du prochain Matrix sont apparues à l’écran et je me suis retournée dans mon fauteuil en fermant fort les yeux tandis que K mettait ses mains sur mes oreilles en riant pour m’éviter de chanter un LALALALALALA à tue-tête au beau milieu de la salle.

Je n’en peux plus de me faire ruiner des films par leurs bandes-annonces. Je ne supporte plus que les studios nous pourrissent tous les moments clefs à grands coups de tsoin tsoin (merci Hans Zimmer pour ton héritage) sans aucun respect pour notre goût de la surprise et notre sens de l’émerveillement. « Encore un film que je n’ai pas besoin de voir » est ma conclusion récurrente après avoir vu un énième trailer qui m’a volé tout plaisir de la découverte.

Maintenant que j’ai pu m’épancher et cracher ma Valda, essayons de réfléchir deux minutes à ce phénomène. Pourquoi les bandes-annonces existent-elles ? Pour donner envie au spectateur de dépenser son argent dans une salle de cinéma. Vu le confort de mon installation à la maison, j’ai intérêt à être sacrément hypée pour me motiver à quitter mon canapé, m’habiller, aller en ville, payer ma place de parking et de ciné. L’enjeu de la bande-annonce est de me déraciner de la facilité d’une soirée Netflix blottie sous les couvertures avec le frigo en open-bar à proximité – ce qui est un challenge certain.

Les studios de cinéma ne sont pas stupides et si les bandes-annonces sont ce qu’elles sont aujourd’hui, c’est qu’il y a sans doute une bonne raison. Le marketing est une science soigneusement peaufinée dans laquelle des sommes astronomiques sont dépensées pour être sûr que le produit touchera un maximum de cibles. En suivant ce raisonnement, le format idéal d’une bande-annonce est celui qui fera venir le maximum de spectateurs en salle d’après des tests marketing. Par conséquent, les bandes-annonces actuelles sont une simple réponse à notre engagement et notre comportement.

It turns out we only have ourselves to blame. Or, more specifically: focus groups. Studios usually farm out trailers to companies specializing in editing and promotion. Dozens of different versions of a trailer will be edited and then shown to test audiences in order to see what they find most appealing. According to marketing executive David Singh, the response is usually that viewers like more—more action, more dramatic beats, and more spoilers.

Jake Rossen, Why do movie trailers give so much away?

We know from studying the marketing of movies, people really want to know exactly every thing that they are going to see before they go see the movie. It’s just one of those things. To me, being a movie lover and film student and a film scholar and a director, I don’t. What I relate it to is McDonald’s. The reason McDonald’s is a tremendous success is that you don’t have any surprises. You know exactly what it is going to taste like. Everybody knows the menu.

Robert Zemeckis, commentant sur les bandes-annonces qui dévoilent les moments clés de ses films Castaway et What lies beneath.

En lisant quelques articles sur l’art de la bande-annonce et ses enjeux, je suis tombée sur cet argument central évident : les bandes-annonces n’essaient pas de vendre un film aux personnes qui ont déjà envie de voir ce film.

Imaginons. Jean-Denis va au cinéma une ou deux fois par an pour regarder un gros blockbuster d’action, une comédie française avec madame ou peut-être le dernier Pixar avec ses mômes. Jean-Denis s’en tamponne le coquillard de voir passer sur son fil Facebook l’annonce d’un nouveau film intitulé « Dune » réalisé par Denis Villeneuve, là où j’ai fait trois fois le tour de mon salon en courant les bras en l’air en apprenant la nouvelle. Au mieux se demandera-t-il s’il s’agit d’une adaptation des Chtis au Sahara.

Si Jean-Denis voyait ma vision idéale d’une bande-annonce pour Dune, il n’irait définitivement pas voir le film. En effet, il trouverait terriblement chiant de voir des personnages en costumes chelous balancer des citations mystiques sans même qu’on voie leur visage, tout comme il ne comprendrait pas ce qu’il y a de si excitant et terrifiant à observer le sable du désert trembler au loin.

Par contre, Jean-Denis donnera peut-être sa chance au film s’il est suffisamment enjaillé par des images de combats d’hélicoptères trop cools avec des bâtiments entiers qui explosent, les plans de baisers au ralenti qui laissent présager une belle histoire d’amour pour madame, et même un putain de monstre géant trop badass dans un décor gigantesque qui, avec un peu de chance et suffisamment de cors de chasse, captivera l’ado de la famille. La bande-annonce de Dune n’est pas faite pour moi, elle est faite pour Jean-Denis et sa tribu.

Si toi aussi tu as hurlé de rire sur cette image, tu ne fais sans doute pas partie de la catégorie de spectateurs visée par les trailers de Dune.

Passons outre la caricature facile et gratuite. Lors de ma dernière session d’escalade, j’ai bu un verre avec Silvan que je considère comme quelqu’un de plutôt cultivé qui aime bien le cinéma. J’étais en train de le bassiner au sujet de Dune, toute enthousiaste de lui partager que j’avais trouvé cette adaptation extraordinaire. C’est alors qu’il m’a avoué ne jamais avoir entendu parler de cette œuvre, et qu’il ne connaissait sans doute pas Denis Villeneuve (« tu sais, moi, je me souviens jamais des noms… ») Après avoir entendu ma critique digne des Cahiers du Cinéma, il a tout de même conclu notre discussion par : « Je regarderai la bande-annonce pour voir de quoi ça parle ! »

On répète pour les deux du fond qui lisent l’article en diagonale :

Trailers aren’t trying to sell movies to people who already want to see the movie.

via Reddit

Je n’ai pas eu besoin d’une bande-annonce pour me donner envie de voir Dune car j’en connaissais déjà bien assez. Sans avoir lu les livres originels (je compte bien m’y mettre depuis), je savais qu’il s’agit d’une œuvre fondamentale de science-fiction des années 60 et j’en avais vu l’adaptation de Lynch. Je connaissais ainsi les grandes lignes de l’univers, suffisamment pour m’imaginer à quel point le cinéma de Denis Villeneuve pourrait le sublimer sur grand écran et m’en réjouir. Le style du réalisateur et l’ambition d’une telle adaptation me suffisaient pour être impatiente de sa sortie sans en avoir vu aucune image. La surprise du film se trouvait dans un espace soigneusement balisé par mes points de repère culturels et accroches affectives – je n’ai pas eu besoin d’une bande-annonce pour me faire acheter mon billet de cinéma. J’imagine toutefois faire partie d’une minorité de spectateurs en comparaison de la population générale.

Une femme a intenté un procès aux distributeurs de Drive pour publicité mensongère : la bande-annonce lui a vendu le film comme une sorte de Fast & Furious, et elle estime ne pas en avoir eu pour son argent à la fin du visionnage (qui manquait cruellement de courses-poursuites en voitures). Il n’empêche : le trailer a réussi à lui faire acheter un ticket de ciné.

Dune est un film en deux parties. Les studios attendent de voir le succès du premier volet avant d’injecter de l’argent dans la suite. J’aimerais fort que la deuxième partie soit produite car elle le mérite, pour la beauté de l’art, mais je ne peux pas ignorer que ce dernier dépend fort de la logique capitaliste qui le porte.

Alors je veux bien tolérer la diffusion massive de trailers pourris qui en dévoilent beaucoup trop si ça peut permettre d’attirer les foules. L’objectif est de rentabiliser la première partie de Dune – qui a quand même coûté environ 165 millions de dollars, soit l’équivalent de beaucoup de tickets de cinéma. Que vous soyez de la catégorie Jean-Denis, Silvan ou Eli(tiste?), allez voir le film pour donner une chance à sa suite. Je continuerai à fermer les yeux et à me boucher les oreilles en attendant.


Ne voulant donner aucun indice sur l’univers visuel du film Dune pour des raisons évidentes, j’ai choisi d’illustrer cet article par les superbes peintures de Simon Goinard.