Bas les masques

Coralie me sert souvent le café qui symbolise le démarrage de ma journée de travail, l’adoucissant par un supplément chantilly de réconfort. « Je vous ai mis un chocolat en plus » me glissait-elle en tendant ma tasse, témoin d’un matin particulièrement difficile. Au fil des mois nous sommes devenues des étrangères familières : moi confortablement installée dans un fauteuil à lire mes premiers e-mails du matin, elle virevoltant tout autour pour vider les bacs à dosettes, nettoyer les becs verseurs et serrer des expressos aux nouveaux arrivés. Durant ce rituel matinal, je croise régulièrement au-dessus de son masque un coup d’œil rieur étiré par un long trait d’eye-liner.

Un jour où je me suis attardée, Coralie est sortie fumer une cigarette. Je n’ai pas pu m’empêcher de la dévisager au travers de la baie vitrée une fois son FFP2 retiré : c’était un tel choc de découvrir son faciès dans son entièreté. Surprenant mon regard, elle m’a adressé un sourire radieux orné de deux morsures de serpent métalliques aux coins des lèvres ; un sourire de la famille de ceux qui auraient rendu n’importe qui un peu amoureux.

Lorsqu’elle est rentrée, je lui ai fait remarquer qu’elle semblait être une toute autre personne une fois le masque tombé. Coralie a ri, puis m’a confié que le masque faisait partie du reste du déguisement : ce que je voyais d’elle – tenue de barista, queue de cheval serrée et manières de service poli – était de toute façon si éloigné de qui elle était en réalité.

Le weekend dernier, j’ai participé à une soirée où j’étais clairement une pièce rapportée. Petite Eli ruminait alors les souvenirs de goûters d’anniversaire auxquels on l’invitait parce qu’on s’en sentait obligé, fêtes qu’elle passait seule dans un coin en attendant qu’on vienne la chercher. Parce que beaucoup de choses sont en train de changer à l’intérieur de moi et que j’ai moins la force de me barricader avec violence, j’ai choisi pour une fois de baisser les armes et de jouer la carte de la vulnérabilité. Sitôt le seuil de ce lieu inconnu franchi, j’ai avoué à la volée que j’étais très stressée de rencontrer autant de personnes que je ne connaissais pas (et tout ce qu’elles symbolisaient, mais ça j’ai préféré le garder pour moi).

Vers deux heures du matin je suis sortie du chalet surchauffé avec Mathilde, cette candeur explosive à couettes à laquelle il paraît impossible de ne pas s’attacher. Nous avons fait des bonhommes de neige minuscules sur le pas de la porte avant qu’elle m’avoue : « Ça m’a super touchée ce que t’as dit en arrivant, tu sais j’ai une grande gueule comme ça mais en vrai je suis hyper timide. À l’époque je l’ouvrais pour faire genre, c’était comme un masque un peu tu vois. Maintenant à cause de ça je sais plus trop qu’est-ce qui est vraiment moi. En tout cas je suis trop contente que tu soies là, je trouve que t’es super ! » puis elle m’a serrée fort dans ses bras. J’ai du me mordre la joue pour ne pas me mettre à pleurer, je ne sais pas pourquoi je me suis retenue – en vrai j’aurais carrément pu.

Ma chère A, 2006.

Ressassant ces échanges et tout ce qu’ils ont bousculé en moi, j’ai voulu les décanter par une ancienne mécanique désormais bien rodée : dans ma chambre à coucher j’ai installé mes lampes et mon trépied, j’ai saisi ma télécommande et je me suis posée devant l’appareil photo en enfilant un masque de protection respiratoire pour illustrer mon propos. Après quelques minutes j’ai soupiré, je me suis relevée, j’ai tout effacé puis rangé. Je n’ai décidément plus envie (besoin ?) d’autoportraits et je commence enfin à accepter me défaire de ce poids qui m’est de plus en plus lourd à soulever.

K me suggérait que pour sortir de l’impasse photographique dans laquelle je piétine depuis des années, je devrais peut-être davantage me tourner vers les autres. Bien évidemment, mon égo s’est braqué net à cette pensée tant le sens que je trouve derrière l’objectif ne se révèle que lorsque je le dirige contre moi. Les choses ont le sens qu’on leur donne ne cesserai-je jamais de répéter, mais il est tout aussi important de questionner l’ardeur désespérée avec laquelle on s’agrippe parfois à ce dernier. Une fois ma diva intérieure rassasiée, je me suis alors rappelée d’un de mes anciens projets.

En 2006, j’avais pour idée de tirer le portrait d’inconnus choisis au hasard de la foule sur le parvis de la Cathédrale avec pour seule constante leur bonne volonté et le cadre dans lequel j’allais les placer. Je me suis fait la main avec A. qui, je le savais, allait bien volontiers prendre la pose avec le griffon de bronze que je lui demandais de rencontrer. Le lendemain je me suis lancée, posant mon trépied au même endroit et attendant de rassembler le courage d’aborder un passant pour lui demander de poser pour moi. Dans mon sac j’avais imprimé des formulaires de consentement au droit à l’image, preuve que je prenais mon projet très au sérieux même si je n’avais aucune idée d’où il allait m’emmener.

J’ai passé la grande partie de l’après-midi à observer les gens et à les photographier à la dérobée, incapable de leur parler. Je faisais semblant d’immortaliser Notre-Dame de Strasbourg tout en essayant de les viser : ce subterfuge invalidait toute l’intention de mon projet qui était justement d’assumer aller à leur rencontre. Voyant l’heure tourner et la lumière me coincer, j’ai jeté mon dévolu sur ce couple qui à mon grand soulagement a accepté d’être photographié malgré mes balbutiements.

De cette courte session j’ai tiré une dizaine de clichés surexposés où je vois Diane et David poser maladroitement pour moi en se demandant ce que je voulais d’eux. Après quelques hésitations, leurs regards se sont croisés et ils m’ont soudain ignorée pour s’embrasser. Je me suis arrêtée sur cette image qui a capturé toute l’essence de mon projet et tout le sens que j’en espérais. Une fois mes modèles partis formulaires à l’appui, j’ai téléphoné à la seule personne avec qui j’envisageais de partager mon euphorie, la seule en qui j’avais confiance de pouvoir en saisir la portée. Quinze ans en arrière c’était déjà le numéro de K que je composais.

David et Diane, 2006.

Conséquence de tous ces souvenirs, j’ai trimballé mon appareil photo à la cafétéria toute la semaine dernière. J’étais nerveuse de renouer avec quelque chose de tellement enfoui en moi, nerveuse de déborder de mon contexte de travail, nerveuse d’aborder cette personne que je ne connaissais finalement pas. Terrorisée, en réalité : je ne cessais de ressasser dans ma tête le discours que j’avais préparé pour l’occasion tout en guettant les machines à café. Que c’était un projet personnel, une idée qu’elle m’avait justement inspirée, qu’elle pouvait garder son masque pour rester anonyme et que je lui enverrais les clichés pour qu’elle les valide si elle le souhaitait. Ne l’ayant toujours pas croisée au fil des jours, j’ai fini par interroger un de ses collègues : « Coralie ? Elle n’est plus là, elle a repris les cours ! » La déception qui m’a alors envahie m’a apporté bien plus de réponses qu’aurait pu le faire n’importe quel autoportrait.