XI 22 – teamLab Planets

Mon premier voyage au Japon a été marqué par de multiples expériences dont j’ai retrouvé le goût de madeleine lors de mon séjour fin d’année dernière. Il y avait un débordement sensoriel en particulier dans lequel j’espérais fort replonger, et qui clôturera cette série d’articles dédiés à mon business trip étendu et inattendu de fin 2022.

Crows are Chased and the Chasing Crows are Destined to be Chased as well, Blossoming on Collision

En 2016, assise dans cette petite pièce au 52ᵉ étage de la tour Mori, j’ai eu les sens saturés par cette projection en toutes dimensions dont j’étais au cœur et qui me faisait monter les larmes aux yeux. teamLab, le collectif à son origine, crée des œuvres d’art immersives en mêlant dessins, lumières, musique, technologies, odeurs… Des environnements oniriques et palpables dans lesquels chacun peut se balader librement et, l’espace d’un moment, s’évader dans une dimension parallèle.

En 2022, sitôt mes dates de voyage fixées, je me suis ruée sur le site de teamLab et j’ai sauté de joie à l’annonce de la prolongation de l’exposition « Planets » à Tokyo. Je m’y suis rendue le dernier jour de mon séjour, et c’en était un merveilleux bouquet final.

À l’entrée de l’exposition, un panneau mettait en garde ses visiteurs : vous allez entrer dans le noir, vous aurez de l’eau jusqu’aux genoux, vos enfants risquent de se noyer, des miroirs au sol vont refléter votre petite culotte et ne soyez pas épileptiques. Vous voilà prévenus.

Une fois mes affaires déposées dans un casier et mon pantalon remonté jusqu’aux cuisses, j’ai remonté le courant pour atterrir dans une salle noire et molle, dans laquelle je peinais à marcher tant mes jambes s’y enfonçaient. Au point où, comme la plupart des visiteurs, j’ai fini par m’effondrer et me laisser envelopper par son sol. C’était tellement enveloppant et sécurisant.

Chaque salle de l’exposition était séparée des autres par un couloir de transition sombres et calmes qui réinitialisaient les sens. L’une des plus populaires était sans doute ce bain d’eau immense et parfumé dont la surface reflétait des projections de feuilles et de carpes. Ces dernières se dissolvaient d’ailleurs sous nos yeux en croisant notre passage.

Drawing on the Water Surface Created by the Dance of Koi and People - Infinity

The work is rendered in real time by a computer program. It is neither prerecorded nor on loop. The interaction between the viewer and the installation causes continuous change in the artwork. Previous visual states can never be replicated, and will never reoccur.

Drawing on the Water Surface Created by the Dance of Koi and People – Infinity

Flirtant toujours entre l’envie de partage et le respect de l’expérience, je ne voudrais décrire l’ensemble des pièces que j’ai ainsi parcourues mais souhaite tout de même montrer celles qui m’ont le plus marquée. On changeait sans cesse d’odeurs, de textures, de visions et à plusieurs reprises, je me suis immobilisée pour me laisser emporter par la poésie.

The Infinite Crystal Universe

Ma pièce préférée était celle aux cristaux infinis. J’y ai passé plus d’une heure, et j’y ai beaucoup pleuré.

C’était beau, je ne sais pas comment l’écrire autrement, et c’est ce qui est dur quand on touche si fort à ce qu’on ressent, c’est que les mots manquent. Je n’ai que des images à partager en projection de mes souvenirs, en espérant qu’elles puissent être extrapolées en trois dimensions. Tout en sachant qu’elles ne suffiront jamais à partager l’intensité de l’expérience vécue.

Ce n’était pas faute d’essayer, tous ensemble : des smartphones levés tout autour de moi, et moi qui les complétais. La salle des ballons était la foire à Instagram, je ne vois plus mais je me vois, à la nausée. Clic, clic, clic, ce n’est plus l’expérience mais son reflet, et la beauté écrasée sous presse pour l’éternité.

Floating Flower Garden: Flowers and I are of the Same Root, the Garden and I are One

Dans Floating Flower Garden dont l’odeur était entêtante à m’en donner le tournis, les mains attrapaient les orchidées pour prendre la pose, les pétales et feuilles étaient arrachées par mégarde et inattention, les gardiens ne cessaient de rediriger notre regard de l’écran au chemin balisé et je suis sortie l’estomac au bord des lèvres, écœurée.

There is a Zen kōan (a question or story that is part of Zen priests’ theological training) called « Nansen’s Flower. » Someone asked the monk Nansen about the famous saying, « Heaven and I are of the same root. All things and I are of the same substance », remarking on how wonderful it was. Nansen, pointing to a flower in the garden, said, « People these days see this flower as if they were in a dream. »

Floating Flower Garden: Flowers and I are of the Same Root, the Garden and I are One

J’aurais aimé, comme dans cette exposition à Berlin, qu’on nous confisque nos objectifs à l’entrée. J’aurais aimé qu’on sache regarder la fleur. Laisser nos égos dans le casier, nous perdre au cœur des projections sans s’y projeter nous-mêmes, et juste absorber la beauté pour ce qu’elle est.

L’extrapolation est évidente tout comme la mise en abyme : une nouvelle secousse à mes considérations photographicoégotiques privilégiées.