Changement de perspective

J’ai toujours cru être un rat des villes. L’espace y est maîtrisé, étiqueté, optimisé, et même si la foule m’y oppresse parfois, je ne saurais envisager de m’en éloigner. Le fait que je surnomme Ploucland le petit village où j’ai vécu toute mon adolescence résume bien ma vision de la campagne. Il me permettait certes d’accéder à un immense jardin, de superbes balades à vélo et de l’espace paisible à perte de vue. Tout ce que j’y voyais cependant, c’étaient ces soirées étudiantes que je ratais, la connexion Internet qui ramait et le calvaire des longues heures de bus nécessaires pour revenir à la civilisation. Déménager dans une grande ville à mon émancipation était une évidence salutaire que je n’ai jamais regrettée.

Je me sens bien dans mon petit appartement, à quelques arrêts de métro de mon travail, livraison de sushis à un clic de souris et toutes les commodités à proximité ; un confort que je ne suis pas prête d’abandonner. Un balcon me suffit pour prendre l’air, et quelques plantes y apportent des touches de verdure qui me suffisent. Mon accumulation intarissable de ces dernières aurait du pourtant me mettre la puce à l’oreille, symptomatique d’un manque que je me refusais de voir. Jusqu’à ce qu’il s’impose de lui-même lors de mon retour en Alsace début juillet.

Cerises

A & Eliness

Écorce

Groseilles

Marg

Maddy

Tasse

Attila

Lune

Colombages

Illuminations de la Cathédrale de Strabourg

Illuminations de la Cathédrale de Strabourg

La traditionnelle semaine estivale où je retrouve mes racines a suivi un programme fortement similaire à celui de l’année passée : partager des repas de famille où tous ont tellement grandi et vieilli, en s’efforçant de rattraper le temps perdu comme on peut. Parcourir ces rues de Strasbourg si riches en souvenirs, et faire un détour à la Cathédrale pour m’y retrouver, toujours. Serrer dans mes bras les êtres aimés qui me sont beaucoup trop éloignés, et me nourrir tellement fort de leur compagnie.

Dans cet emploi du temps chronométré, il y a eu cette journée dans les Vosges chez A, qui a toujours su me partager les fondamentaux que je perds bien trop facilement dans mon quotidien. Sa maison, perdue en pleine campagne, accessible par de petites routes sinueuses uniquement ; son chien, galopant dans le jardin et m’accueillant à grands sourires ; le noyer sous lequel nous pique-niquons comme si nous ne nous étions jamais quittées. En expédition de l’après-midi, elle m’a emmenée vers un lieu que nous connaissons par cœur et dont je ne me lasse jamais, en plein milieu des Vosges, au sommet de cette immense falaise de grès.

Il y avait le soleil adouci par les branches des sapins, révélant les plus belles couleurs de la roche. Il y avait l’odeur des épicéas qui me projetait dans ma prime enfance, où je m’endormais sur les épaules de mon père lors de nos randonnées dominicales. Il y avait le silence que j’aurais tant voulu pouvoir emmener avec moi, le vent dans les branches, les oiseaux que je ne peux entendre qu’à cet endroit-là. Je me suis surprise à prendre de grandes bouffées d’air, marchant lentement, capturant chaque détail. J’ai du me rendre à l’évidence de ce constat dont je me croyais pourtant épargnée : la nature me manque.

Hohwalsch

Elle

Grès

Racines

Hohwalsch

Mousse

Cœur

Bouture

Vosges

Boris Cyrulnik décrit bien ce paradoxe que j’ai vécu si fort dans cette courte immersion en pleine forêt : « Les citadins ont besoin de débrayer en marchant dans la nature et de retrouver les traces de leur cerveau archaïque. Mais s’ils vivaient en permanence en pleine nature, ils viendraient sûrement se déstresser en ville. » J’ai vécu toute mon adolescence en rejet profond de cette nature qui m’isolait, et je réalise maintenant à quel point je suis aliénée sans elle. Je ne saurais quitter le confort de la ville, mais ne peux plus concevoir de m’y enfermer toute ma vie.

De retour chez moi, je n’ai pu m’empêcher de considérer avec tristesse mes plantes en pot, me rendant compte que les quelques parcs de ma ville sont bien loin de me procurer la bouffée d’air dont je me suis tant délectée en forêt. Le Nord est pauvre de ces paysages que je chéris tant, et je sais désormais à quel point il m’est important que de telles escapades me soient à nouveau accessibles.

Ma thèse s’achèvera dans moins d’un an, et je m’attends à devoir déménager dans l’année qui la suivra. Je sais qu’il me faudra encore de nombreux changements avant d’atteindre mon logement idéal ; je ne peux m’empêcher d’ajouter très haut dans ma liste de critères ce besoin de grandes étendues d’arbres et de silence qui me fait tellement défaut. Chassez le naturel, et il revient au galop…