Douches froides

Assise au fond de la baignoire sous la douche dans le noir (futur du rap français sers-toi c’est cadeau), je fantasmais grave à l’idée de fermer le blog histoire de m’alléger définitivement de sa charge. Hors de question que je passe mon week-end à traiter les photos du voyage et à écrire un article associé, la vie réelle m’attirait vers d’autres priorités qui promettaient de me nourrir bien davantage.

Deux jours plus tard mes batteries sont rechargées et la pulsion de tout faire sauter m’est passée. Je ne sais pas combien de temps encore mon Sisyphe intérieur sauvera cet espace mais je résiste toujours à l’idée envahissante de l’abandonner, trop soutenue par les piliers identitaires qu’il représente et les valeurs qui y sont attachées. Polir ma galerie des glaces extime est éprouvant mais le plaisir que j’en tire est loin de n’être que la jouissance du martyr, heureusement.

Voyez-vous je tiens à forger une capsule bloguesque de mes vadrouilles japonaises qui me permettra de les conclure. Pour ne pas imploser je dois toutefois m’écouter, prioriser, et attendre des auspices énergétiques et disponibilités calendaires plus favorables. Sous le joug du quinzomadaire impitoyable, par quel sujet de remplacement combler ce lundi d’échéance ? Une réponse m’est apparue saisie à vif par le gel lorsque j’ai poussé le robinet de la douche vers sa position la plus glacée.

La première fois que je me suis volontairement infligée des douches froides était durant ma thèse, suivant le conseil hasardeux d’un énième résultat de recherche désespéré ayant pour requête : « how to stop procrastinating ». L’argument en faveur d’une telle pratique était de muscler l’autodiscipline en se forçant à une action que l’on cherche à tout prix à éviter (prendre une douche froide, écrire un manuscrit de doctorat : même combat). Au point bas où j’en étais je n’avais rien à perdre ; je me suis fixée un défi de 30 jours à raison d’une minute quotidienne sous l’eau glacée.

Les douches étaient minutées sitôt levée en mode Sir yes Sir, profitant de la torpeur du réveil pour ne pas laisser au bon sens le réflexe de protester. Se planter sous le pommeau, basculer le levier de température à fond à droite, appuyer sur le timer, ouvrir en grand le robinet et laisser des milliers de lames glacées se planter dans la peau. Se mordre la joue pour ne pas hurler et sauter hors de la baignoire, retenir son souffle en trépignant et jurant tout du long jusqu’à la sonnerie salvatrice du minuteur mettant fin à la torture.

Après un mois à haïr le monde entier et surtout ma propre connerie dès le réveil, ma productivité n’a pas augmenté d’un iota et j’ai juré qu’on ne m’y reprendrait plus, crachant sur toutes les vidéos Youtube des tarés que les douches froides avaient soi-disant transformés en super-héros de productivité.

Ellipse temporelle de cinq années et voilà que la douche froide fait partie intégrale de mon quotidien au même titre que la lecture ou le yoga, puisant dans le top 10 des activités dont un influenceur peut vous gaver avec sa vidéo de morning routine idéale sponsorisée par Squarespace. Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis, pas vrai ?

Gidge - Midra

C’est à nouveau par désespoir que j’y suis revenue. J’avais certes gagné ma bataille contre la procrastination (grâce au travail intérieur bien plus qu’aux conseils de Jean-Denis-Youtubeur), mais je faisais désormais face aux démons de l’anxiété. Une requête internetienne m’a encore une fois renvoyé cette solution miracle dans les dents tel le flyer d’un marabout insistant dans ma boîte aux lettres. La douche glacée semble être un traitement digne d’un asile du XIXe siècle, il n’empêche : une crise d’angoisse ne peut pas y résister. Le froid agit comme un couperet sur une spirale de pensées hors de contrôle. Pour gérer la chute de température soudaine il n’y a pas d’autre choix que de se forcer à ralentir, respirer, se recentrer, se calmer. Les quelques fois où j’ai testé, ça a fonctionné.

Bonne nouvelle, la fréquence de mes crises d’angoisse s’est espacée ces derniers mois, bien plus grâce à un travail de fond intense qu’à des astuces miracles trouvées sur Internet (à croire qu’il y aurait une leçon à en tirer). Quelque chose au-delà du masochisme me donne pourtant envie de continuer à explorer les sensations apportées par l’eau glacée. Il y a toujours cette hésitation au moment de tourner le robinet, cette résistance démesurée, cet instinct reptilien de fuir face à la douleur. La douleur, vraiment ? C’est cette perception qu’il m’intéresse de questionner.

Une douche froide d’une petite minute n’est pas un danger mortel (je généralise bien sûr, me dédouanant de toute responsabilité en rappelant que même si vous pouvez m’appeler docteur je ne suis pas médecin). La « douleur » est tout au plus une sensation extrêmement désagréable, un écrasant « j’ai envie que ça s’arrête ». Mais rien qui menace notre propre intégrité sur une si courte durée.

Certains promeuvent les douches froides par un argument santé : entraînement cardiaque, stimulation de l’immunité, guérison de cancers et retour de l’être aimé. Je n’ai pas la moindre idée du bien fondé de ces arguments et ce n’est pas là que se trouve mon intérêt1. Ma curiosité, une fois passé le premier choc, est d’explorer ma propre perception de l’inconfort et le réflexe de fuite qui y est associé.

Sous l’eau glacée je reconnais la drama queen intérieure qui hurle qu’elle va crever si elle reste une seconde de plus. Je reconnais l’ego qui lui secoue les plumes en lui demandant d’être digne, bordel, l’idéal devrait encaisser sans broncher. J’entends aussi, de plus en plus fort, une voix non identifiée qui me conseille de ne pas les écouter et de simplement respirer, ce n’est pas si grave, c’est tout au plus curieux, ça va passer. J’apprends à me raccrocher à cette voix qui m’incite à ralentir plutôt qu’à réagir. C’est une forme de méditation imposée : the only way out is through.

À l’époque de ma thèse je m’imposais les douches glacées avec une intransigeance militaire absolue, poussant le robinet au degré le plus froid chronomètre en main. C’était brutal, violent, détestable et bien évidemment sans enseignement possible. Aujourd’hui je ne compte pas, je ne minute pas, je finis simplement mes douches par quelques dizaines de secondes à la température la plus froide que j’ai envie de tolérer, et je me sens bien à m’entraîner à souffler, à découvrir, à écouter. J’apprends que la fuite n’est pas la seule solution et qu’elle masque tout un nouveau terrain d’exploration.

Le désagréable n’est pas insupportable, l’inconfort n’est pas danger de mort, et lorsqu’une émotion me bouscule un peu trop fort j’apprends à retrouver la voix intérieure qui me dit de souffler, d’attendre, de laisser passer. C’est un entraînement qui fonctionne : la douche froide trempe mon armure intérieure pour augmenter sa résistance et j’ai l’impression ces derniers mois de bien moins souvent laisser les émotions à vif me submerger.

Prête à cliquer sur le bouton « Publier », je relis le premier paragraphe et m’interroge, comme à chaque fois, sur la pertinence de cet article dans un monde saturé en bruit qui part complètement en couilles. Cela fait des années que la crise existentielle du blog dure mais ce n’est pas grave : je peux la laisser exister sans me sentir obligée d’agir. Ce week-end, prendre ces photos m’a amusée et ce sens me suffit volontiers. Ne pas pousser le mitigeur à fond dans l’une ou l’autre direction, mais juste assez pour explorer, expérimenter, et m’amuser, bon sang, m’amuser.

I feel compelled to create. It’s a force beyond my control, really. And I do what I can to keep the whole creative project alive by constantly trying to surprise myself. In that way things remain interesting. However, given all that, I do like to think I could put it all aside at any point and just enjoy what this astonishing world has to offer, in and of itself. […] The world can easily do without another Nick Cave song. But the songs do have a greater function for me. They’re the way I measure my life, song by song, in order to continue a creative journey that will surely never really reach its destination […] The songs are like signposts left along the way that signify the journey itself – like a trail of breadcrumbs on the forest floor. […] They’re part of the dynamic core of my life.

Nick Cave & Seán O’Hagan – Faith, hope and carnage (le livre doudou du moment)
  1. Si vous êtes curieux renseignez-vous au sujet d’un mec nommé Wim Hof, discutez-en avec un médecin et mangez 5 fruits et légumes par jour.