Narcisse s’est noyé dans un verre d’eau

Cette soirée-là était une véritable bouffée d’air. J’étais assise dans la cuisine de Maddy, et le champagne que j’avais apporté pour fêter son diplôme me montait déjà à la tête. Je l’observais, maîtresse des lieux, virevoltant avec enthousiasme des fourneaux à l’évier en suivant sa recette du coin de l’œil. Elle consacrait une autre partie de son esprit ramifié à me délivrer de façon accessible certains fondamentaux de ses cours de psychologie. Les distinctions entre réel, imaginaire et symbolique, et comment on devait chacun trouver un équilibre entre ces trois entités.

J’étais autant subjuguée par sa beauté que par les propos qu’elle tenait, et je n’avais de cesse de lui poser des questions, encore, dis-moi comment fonctionnent les gens, dis-moi comment je fonctionne moi-même. Je recueillais ses paroles comme de nombreuses clefs, que je savais trop abstraites pour y trouver une serrure adaptée dans ma tête. J’aimais néanmoins les accumuler, poser des mots sur des concepts, ce qui m’apportait une apaisante impression de contrôle.

Eliness miroir

Eliness miroir

Eliness miroir

Ces derniers mois les mots s’enchaînent bien trop vite, effleurant à peine la surface de mon esprit, trop fugaces et volatiles pour que je puisse les saisir dans mes carnets, que je rature de frustration d’ainsi tourner en rond. Comment démêler une telle pelote de pensées acérées sans me couper l’esprit à vif ? Il est rare que je me heurte à de tels nœuds internes, que même l’écriture ne peut m’aider à appréhender.

Dans la quête illusoire d’avoir à nouveau pied, je deviens boulimique d’informations, envahie d’un appétit insatiable de vouloir tout explorer, tout comprendre, tout décortiquer et tout analyser. Du haut de mes rares enseignements et infos glanées à droite à gauche, je saute droit dans les conclusions faciles et les mauvaises interprétations mais qu’à cela ne tienne. J’y trouve une prise à laquelle m’agripper, même si elle me glisse entre les doigts, composée de simple papier mâché.

Eliness miroir

Il y a quelques semaines, Solange recommandait la chaîne YouTube de Manu, dont j’ai dévoré toutes les vidéos en quelques jours. Son concept initial, Psychanalyse-toi la face, est de décrire quelques fondamentaux de psychanalyse en se maquillant. Je la trouve belle, drôle et franche, je la trouve audacieuse et courageuse, évoluant vers des expérimentations vidéo plus abstraites comme son dernier vlog qui m’a hypnotisée. Je ne comprends pas toujours tout, mais j’y picore de quoi construire une petite structure fragile d’introspection, une loupe brisée et déformée qui me permet de me scruter l’intérieur. Il y a cette vidéo par exemple.

https://www.youtube.com/watch?v=KvmMUJuOVvk

Le miroir est un objet qui m’a toujours troublée. Reflets, éclats, réflexions et projections sont des termes qui reviennent inlassablement dans mes écrits. Dans mon article précédent, les photos que je préfère sont celles où je confronte mon propre reflet. Alors la semaine dernière, le temps d’une journée, j’ai utilisé mon arme préférée pour le capturer. Prenant une photo à chaque fois que je le croisais. Le soir, j’avais des centaines d’images entre les mains. Sur chacune d’entre elles, je découvrais un nouveau visage, me cherchant du regard comme je le fais si souvent au quotidien, sans jamais oser prendre le temps de trop m’y arrêter.

Eliness miroir

Eliness miroir

Cette fois-ci, j’avais un intermédiaire pour m’arrêter sur tous ces instants où je me retrouve face à moi-même : l’appareil photo. Tout du moins c’est ainsi que je l’ai le plus souvent utilisé. Depuis l’adolescence, j’ai révélé des milliers de versions de moi-même, plus ou moins instantanées, plus ou moins scénarisées, plus ou moins planifiées. Je me suis construite par le biais d’autoportraits, ce contrôle de l’image, que j’ai toujours détesté ne pas avoir lorsque ce n’est pas moi qui suis derrière l’objectif.

Eliness reflet

Eliness reflet

Eliness reflet

Eliness reflet

– Les photos sur le vif peuvent être violentes, car tu t’y vois comme les autres te voient, sans que ça corresponde forcément à l’image que tu as de toi

– Mais c’est ça qui est magnifique. Y’a que là que tu peux te voir. Même dans un miroir, tu n’as pas ça.

Une nouvelle forme de miroir se présente à moi ces dernières années : les gens qui m’entourent. Plus j’apprends de mes interactions avec les autres, plus je prends conscience que j’y recherche avant tout un écho à ma propre personne. Le regard des autres est un miroir. On recherche notre propre reflet dans chaque rencontre, dans l’espoir désespéré de trouver enfin celui ou elle qui nous comprendra, qui nous renverra un morceau de nous, car rien ne nous angoisse plus que d’être seul.

Ce n’est que trop récemment que j’ai compris à quel point cette mécanique m’était dysfonctionnelle. Je ne te donne de moi rien d’autre que les morceaux dans lesquels tu te reconnaîtras. Je suis devenue tellement soucieuse d’être un miroir parfait pour que tu m’aimes, que j’en oublie de scruter en toi mon propre reflet. Je ne cherche pas à trouver en toi ce qui me complétera, je cherche à me rendre indispensable à toi en te complétant. Et maintenant que j’ai conscience de ce déséquilibre et que je cherche à le compenser, je me heurte à un mur. Comment pourrais-je me reconnaître en toi, alors que je n’ai aucune idée de ce à quoi je ressemble ?

Ne saisis-tu pas, monsieur le savant, que si je te plais, si j’ai à tes yeux de l’importance, c’est que je te suis une sorte de miroir, qu’il y a en moi quelque chose qui te comprend et te répond ? Au fond, tous les hommes devraient être les uns pour les autres de tels miroirs, se répondre et se correspondre ainsi…

Hermann Hesse, Le loup des steppes

Le loup des steppes

Eliness miroir

Parlant de miroirs, je pense aussi au Loup des Steppes de Hesse : sans doute un de mes livres préférés, et sans doute aussi l’un de ceux que je comprends le moins. Je l’ai lu plusieurs fois à différentes étapes de ma vie, pressentant y toucher à quelque chose d’essentiel, et dont le sens me file à chaque fois entre les doigts.

« Cela m’est un plaisir, mon cher Harry, de pouvoir aujourd’hui vous donner l’hospitalité. Souvent, vous avez été las de votre vie, vous cherchiez à en sortir, n’est-ce pas ? Vous désirez quitter ce temps, ce monde, ce réel, pour pénétrer dans une autre réalité plus conforme à vous-même, dans un monde en dehors du temps. Faites-le, cher ami, je vous y invite. Vous savez que ce que vous cherchez, c’est l’univers de votre âme à vous. Ce n’est qu’en votre for intérieur que réside ce que vous souhaitez. Je ne puis rien vous donner qui n’existe déjà en vous-même, ni vous ouvrir une autre galerie d’images que celle de votre âme. Je ne puis vous offrir que l’occasion, l’impulsion, la clef. Je vous aide à visualiser votre propre monde, c’est tout. »

Il tira de son veston bariolé un petit miroir de poche.
« Voyez : c’est ainsi que jusqu’à présent vous vous êtes vu vous-même. »

Il porta le miroir à mes yeux, et je vis, confuse et nébuleuse, une image sinistre, mue par sa propre force, grouillant et fermentant violemment en elle-même : moi, Harry Haller, et à l’intérieur de ce Harry, le Loup des steppes, beau loup farouche, mais égaré et craintif, les yeux allumés d’une lueur tantôt triste, tantôt cruelle, et cette figure fauve s’agitait d’un mouvement incessant à travers Harry, comme dans un torrent coule et roule un affluent d’une autre couleur, luttant, souffrant, se dévorant l’un l’autre, plein du désir irréalisé de se mouler dans une forme définitive. Triste, infiniment triste, le loup ondoyant, à moitié formé, me regardait de ses beaux yeux farouches.

« C’est ainsi que vous vous êtes vu vous-même », répéta doucement Pablo, en remettant le miroir dans sa poche.

Hermann Hesse, Le loup des steppes

Eliness reflet

Declencheurs

The hermit

Tout est un miroir. Les mots que j’écris, les personnes avec qui j’interagis, les cartes que je tire, les films que je regarde, les livres que je lis. Lorsque ça me donne le vertige, je bois, pour oublier de scruter chaque surface réfléchissante. Comme ce soir, où j’écris ces mots à minuit passé à l’autre bout de la France, épuisée d’une journée d’escapades, de baignades, de bonne compagnie et d’oubli du quotidien. Dans ces rares moments d’apaisement, je ris souvent, un peu trop fort et pour n’importe quel prétexte, ce qui me donne l’impression de vivre un peu moins enfermée dans ma tête.

Vous-même, cher ami, effacerez maintenant ce reflet de miroir dont vous pouvez présentement vous passer : plus n’en est besoin. Il suffit, si votre humeur vous le permet, de contempler cette image avec un rire sincère. Vous êtes à l’école de l’humour, vous devez apprendre à rire. Eh bien, tout humour un peu élevé commence par cesser de prendre au sérieux sa propre personne.

Hermann Hesse, Le loup des steppes

Le blog m’est peut-être le miroir que j’accepte le mieux. Je peux y retravailler à loisir le reflet qu’il me renvoie avant de le partager. Chaque article me donne matière à en appréhender les contours affûtés, et à les polir jusqu’à ce qu’ils soient familiers sous mes doigts. Je m’interroge parfois : n’est-ce pas dangereux de rendre ce processus si accessible, et de laisser d’autres yeux caresser ouvertement mes conflits intérieurs ?

Écrire ici sur ces sujets, n’est-ce pas aussi entretenir cette grandiloquence absurde, ces réflexions ronflantes ? Il y a après tout quelque chose d’honteusement masturbatoire dans ces questionnements. Je tourne en rond dans ma tête et je me complais à me perdre dans les labyrinthes que j’y construis de toutes pièces, en me demandant si leur absence de fondements n’est pas preuve de leur illégitimité. Certains d’entre vous s’y retrouvent, d’autres me mettent en garde. Comme souvent pour trancher, je me fie à mon instinct : cet exorcisme me fait du bien, alors continuons.

Eliness smartphone

Eliness miroir

Je suis marquée à vie par un serpent enveloppant ma psyché jusqu’à se dévorer lui-même, que je ne peux observer que par jeu de reflets pour ne jamais avoir à le confronter. « On ne mordra jamais assez dans son propre cerveau » en est un écho qui me ceint le poignet.

J’avais arrêté mes séances d’analyse il y a quatre ans, pensant avoir en main suffisamment de clefs. Après quelques années d’illusion de contrôle, j’accepte que le déséquilibre est trop important : je suis retournée m’installer dans ce fauteuil, face à cette personne que je paie pour être un miroir dans lequel je ne peux m’éviter. J’y rassemble les éclats morcelés de ma personne, soupesant chacun d’entre eux, cherchant à les sceller en une pièce suffisamment unie pour réfléchir de la lumière dans mes zones d’ombre. Car on a tous mille visages, et je suis épuisée de ne me retrouver dans aucun d’eux.